Prends l’oseille et tire-toi

, par  DMigneau , popularité : 0%

Prends l’oseille et tire-toi

Jens Haaning - " Prends l’argent et tire-toi " - ©Kunsten Museum of Modern Art Aaborg

Ce titre d’une comédie de Woody Allen tombe à bon escient sauf que l’histoire est toute autre.

Le musée Kunsten " d’art moderne " de la ville d’Aalborg au Danemark a commandé à l’artiste danois Jens Haaning une copie d’une de ses œuvres réalisée en 2010 à Copenhague, appelée " Un revenu annuel moyen autrichien ".

Elle était alors composée de 279 billets de banque collés sur deux toiles blanches, représentant un total de 278 500 couronnes danoises, soit près de 37 500 euros.

Lasse Andersson, directeur du musée a donc prêté 534 000 couronnes (environ 70 000 €) en billets de banque afin que Jens Haaning reproduise deux de ses anciennes œuvres.

Résultat : 70 000 € envolés pour deux tableaux blancs en guise de réception. Ce qui, sans ajouter à la provocation, pose la question du droit à rémunération de l’artiste quand il expose.

Comble de l’ironie, les deux tableaux envoyés par Jens Haaning ont pour nom " Prends l’argent et tire-toi ".

Un " pied de nez " aux institutions culturelles ?

Un " fric-frac " en guise de pantalonnade ?

L’artiste aurait prévenu le musée au moment de la signature du contrat qu’il souhaitait réaliser une nouvelle œuvre d’art et en changer le titre.

Après réception des deux tableaux immaculés, le musée stupéfait mais " bon prince " et plutôt amusé par ce revers satirique a donc décidé de les accrocher en pensant sans doute que l’insolent allait respecter le contrat et rendrait les 70 000 € le 16 janvier 2022, soit à la fin de l’exposition.

Que nenni ! Jens Haaning ne l’entend pas de cette oreille. Il est vrai que Lasse Andersson, directeur du musée, " a couvert les dépenses nécessaires jusqu’à 6 000 € " et a versé à l’artiste une obole de 1 350 € au regard du contrat signé.

Oui, mais comment le prendre sachant que celui-ci devrait débourser 3 300 € de sa poche pour reproduire les deux œuvres originelles ?

L’artiste voit là une occasion de parler de sa propre précarité question salaire et condition de travail, et d’une manière générale de tous les artistes se trouvant dans ce genre de situation.

Pour Lasse Anderson, " ce n’était pas ce sur quoi nous nous étions mis d’accord dans le contrat, mais nous avons reçu une proposition intéressante permettant de réfléchir sur la manière de valoriser le travail des artistes. "

Néanmoins, le réel revient toujours au galop lorsqu’il s’agit d’argent et plus la somme est grande et moins il se fait attendre.

Le musée reste ferme là-dessus : " Passé le 16 janvier, nous prendrons les mesures nécessaires pour que Jens Haaning respecte son contrat et rende l’argent. »

Le " bras de fer " est donc enclenché.

Suite au prochain numéro.

Être payé pour exposer. C’est la loi

Une loi qui remonte à 1957, celle du " droit de représentation publique " décrite dans l’article L122-2 du « Code de la Propriété Intellectuelle » (CPI).

https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000006278904/

Il peut s’agir aussi bien d’une exposition, d’un documentaire télévisé ou d’une projection de film dans une salle de cinéma. Il est question ici d’un droit à être rémunéré faisant l’objet d’un contrat écrit en vertu de l’article L131-2 du CPI.

https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000032042977/

Néanmoins, une exception à ce droit - comme la " liberté d’informer " - est notifiée dans l’article L122-5 du CPI. Petite précision qui a son importance, le " droit de représentation publique " s’applique, comme tous les autres droits d’auteur patrimoniaux, jusqu’à 70 ans après le décès de l’artiste.

Voilà pour ce qui concerne la loi.

Mais entre la théorie et la pratique, le fossé est plus qu’abyssal surtout en début de carrière. En réalité, peu nombreux sont les organisateurs d’expositions à payer leurs artistes et toutes les raisons sont " bonnes " pour évoquer leur " bon droit ", celle de la restriction budgétaire, utilisée à tort ou à raison, étant la plus courante ou mieux que d’exposer en leur sein est une forme de " promotion " pour l’artiste sachant que parfois celui-ci aura loué les cimaises pour une somme souvent abusive et des retombées la plupart du temps désuètes.

De quoi se poser la question - A qui profite la " dime " ?

Car l’artiste n’est pas en position de force pour exiger une somme même modeste. On la connaît la rengaine - " Baves-en des ronds de chapeaux " et tu connaîtras la gloire - sauf que la " ritournelle " est depuis (quelques décennies sans doute) rance et surannée.

Faut-il " crever la bouche ouverte " pour accéder au " Panthéon de la reconnaissance " ?

Il est nécessaire de rappeler selon le fondement des lois républicaines que toute peine mérite salaire si l’on s’en tient à l’article L3241-1 du « Code du Travail ».

Personne ne peut vivre du bénévolat ad vitam aeternam.

Le minimum de rémunération est de 1 000 € pour une exposition " monographique ".

Une maigre consolation ou " toujours ça de pris " ?

Tout dépend si l’on se place du côté du verre " vide " ou " plein ".

Telle est la question existentielle du commun des mortels. Ne pas mourir étouffé sous l’emprise des " sous-bois internes " des compromissions sous prétexte que faire " trop de vagues " vous revient " à boire la tasse " ou alors faire valoir ses droits et prendre une ribambelle de coups sans trop " courber l’échine " jusqu’à temps que le maître s’essouffle.

Mille euros de rémunération pour une exposition monographique et 100 € par œuvre pour une exposition " collective " peuvent paraître dérisoires au regard du travail et du matériel fournis par l’artiste.

La loi devient dans ce cas très crispée et " radine " quand il s’agit de " desserrer les cordons de la bourse ".

La recommandation intitulée " Une rémunération du droit de représentation publique " publiée le 18 novembre 2019 par le " Ministère de la Culture " est sans doute un " modus vivendi " de façon à ne pas trop froisser les égos de chacun. Mais le " Covid " ayant creusée le gouffre de la précarité au niveau des artistes " plasticiens ", le débat de la rémunération des expositions est vite sorti " des oubliettes ".

Le groupe de réflexion " Économie Solidaire de l’Art ", créé au début de l’été 2014 par quatre artistes vise à terme (et comme vous pouvez le constater , le chemin est long et souvent plein d’obstacles) :

" Imposer une rémunération obligatoire et proportionnelle dans le cadre de toute prestation artistique sollicitée, quelle que soit la forme de cette dernière  : en amont (création, préparation, étude, répétition, etc.), pendant (montage, publication, vernissage, lecture, dédicace, conférence, workshop, etc.) ou en aval (exposition, reproduction, diffusion).

Rémunération proportionnelle au travail effectué et à l’ambition de l’événement et du lieu ".

" Créer un fonds de soutien financé et alimenté par un prélèvement (pourcentage) réduit sur toutes les opérations et productions artistiques en France (au même titre que la TSA) ".

La SAIF (" Société des Auteurs et de l’Image Fixe ") recommande pour une exposition à caractère non commerciale de demander 51 € par œuvre et par mois pour moins de 5 œuvres et 44 € par œuvre et par mois pour 5 à 12 œuvres.

l’ADAGP vous conseille, quant à elle, pour une exposition temporaire à but lucratif (hôtels, banques, comités d’entreprise....) de demander 40 € par œuvre et par mois de 1 à 10 œuvres et 36 € par œuvre et par mois de 11 à 20 œuvres.

En résumé, il existe des " garde-fous " pour enrayer cette sur-exploitation de l’artiste " plasticien ". Un musicien est rémunéré lorsqu’il se produit sur scène, tout comme un danseur, un acrobate, un jongleur, etc.

Pourquoi pas un peintre, un sculpteur ou un photographe ?

Harry KAMPIANNE

AgoraVox.fr