Opération Sirli : "Une centaine de personnes tuées sur la base d’informations françaises "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Opération " Sirli " : " Une centaine de personnes tuées sur la base d’informations françaises "

" Cette diplomatie des armes a ouvert les vannes du business de l’armement tricolore. Les sociétés françaises se sont engouffrées dans la brèche ", explique Mathias Destal. Ludovic MARIN / AFP

D’après " Disclose ", l’Égypte de Sissi aurait utilisé les informations d’agents français lors d’une opération de surveillance pour bombarder des convois de contrebandiers, faisant des centaines de victimes civiles.

Pour Mathias Destal, fondateur de " Disclose ", ex-journaliste à " Marianne ", la " diplomatie des armes " française est au cœur de l’affaire.

La France a-t-elle été impliquée dans le bombardement par l’aviation égyptienne de plusieurs centaines de civils ?

C’est ce qu’affirme le site web d’investigation " Disclose " dans une vaste enquête en plusieurs volets. Selon ce média, qui se base sur plusieurs documents " confidentiel-défense " issus de la « Direction du renseignement militaire » (DRM), la France mène depuis 2016 une opération de renseignement baptisée " Sirli ", en partenariat avec le régime du maréchal Abdel-Fattah al-Sissi.

D’abord censées se concentrer contre la lutte " anti-terroriste ", les informations recueillies lors de la mission de surveillance aérienne française auraient rapidement été détournées par l’armée égyptienne pour s’attaquer à des convois de contrebande.

Avec " à la clé " des centaines de bombardements effectués sur des civils. Une situation que François Hollande puis son successeur Emmanuel Macron ne pouvaient ignorer.

Selon " Disclose ", les agents de la DRM ont régulièrement fait remonter des alertes sur la dérive de l’opération " Sirli ". Sans jamais recevoir de réponses à leur inquiétude.

Entretien avec Mathias Destal, fondateur du média d’investigation qui a mené l’enquête.

- Marianne : À quel moment le gouvernement de François Hollande décide-t-il de se lancer dans cette coopération avec le régime égyptien ?

Mathias Destal : Le point de départ de l’opération " Sirli " est un partenariat stratégique qui se noue entre François Hollande et le nouveau pouvoir égyptien du maréchal Sissi qui a renversé, à la faveur d’un " coup d’État " militaire, le gouvernement du président Mohamed Morsi [en 2013].

Al-Sissi a été chef du " renseignement militaire " et ancien ministre de la Défense de Morsi. Les Français vont très vite s’imposer comme l’un des premiers partenaires occidentaux du régime du maréchal.

Les États-Unis, pour marquer leur opposition au " coup d’État ", suspendent leur vente d’armes. La France - elle - décide de se lier au régime. Comme elle veut profiter de l’obsession sécuritaire du nouveau régime pour conclure des ventes d’armes, elle ne s’embarrasse pas trop de « l’éthique » à ce moment-là.

Une note diplomatique que nous avons obtenue et qui relate une rencontre datant du 25 juillet 2015 entre Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense, et son homologue égyptien, évoque un contexte " extrêmement favorable " après l’achat par l’Égypte de 24 avions de chasse " Rafale " et deux navires de guerre pour un montant de 5,6 milliards d’euros.

Aujourd’hui, l’Égypte est d’ailleurs devenue le deuxième client de la France en matière d’armement.

https://www.marianne.net/monde/proche-orient/avec-la-vente-de-rafale-a-legypte-la-france-fait-le-choix-de-sissi-contre-erdogan

On est aussi à un moment où la Libye est en plein chaos.

La Syrie est également secouée par l’émergence de groupes « djihadistes ». Il y a donc, indéniablement, une problématique régionale de " terrorisme " qui intéresse notre pays. Mais notre enquête démontre - hélas ! - que cet objectif de lutte " anti-terroriste " a rapidement été dévoyé.

- Marianne : Quel était justement le but premier de cette opération de renseignement ?

Mathias Destal : L’objectif de " Sirli " est d’aider le régime égyptien à surveiller ses frontières via un avion léger de surveillance et de reconnaissance.

Du côté français, selon les notes obtenues, on souhaite mettre en œuvre " une coopération opérationnelle et immédiate ", dans le cadre d’une " manœuvre globale contre le terrorisme ".

Mais très vite, les agents français sur le terrain accompagnés par des employés de l’entreprise " CAE Aviation ", une société spécialisée dans " l’imagerie " et " l’interception des communications " qui travaille régulièrement avec les services de renseignement français, font remonter à leur hiérarchie que les informations transmises aux Égyptiens servent à mener des frappes.

Le problème central est qu’il est impossible de déterminer la nature des convois repérés par les Français. Les agents de terrain l’ont bien compris. Mais ces alertes restent sans réponse du pouvoir politique.

La mission " Sirli " se résume alors à repérer des véhicules considérés comme " suspects " par leur simple présence dans une zone, sans même savoir ce qu’ils transportent.

Selon nos informations, la plupart des véhicules bombardés sont des contrebandiers qui transportent des céréales, du riz, du maquillage, des médicaments, de la drogue ou des armes.

La raison de ces trafics est simple. Il n’y a pas de taxes en Libye. C’est pour ça qu’il y a un " marché noir " très fort.

- Marianne : Et ça, les agents de terrain en prennent vite conscience…

Mathias Destal : Oui. À longueur de notes, ils expliquent que la problématique " terroriste " n’est même jamais abordée avec les Égyptiens.

Pire : il n’y a même pas d’échange " d’infos " de la part du " partenaire " égyptien. Les Français travaillent d’ailleurs dans une forme de subordination à l’Égypte. Ils expliquent ainsi que la présence dans l’avion de renseignement d’un officier égyptien qui est censé être là pour " traduire les conversations captées " ne les aide pas franchement.

Il a bien été envisagé d’envoyer une militaire française " arabophone " mais une note stipule que la présence d’une femme serait allée à l’encontre des usages égyptiens et aurait pu déstabiliser notre " partenaire "…

- Marianne : Vous révélez également qu’aucun accord technique n’a été signé entre les deux pays…

Mathias Destal : Lorsque la France conduit des opérations extérieures avec un autre État, il y a toujours un accord technique ou " de défense " qui permet de délimiter le cadre légal de l’opération et ses objectifs.

Lors du rendez-vous du 25 juillet 2015, il est bien évoqué la signature d’un tel accord mais il ne sera jamais signé.

Durant toute cette opération, les équipes françaises se sont retrouvées dans un flou juridique. Par la suite, Florence Parly, la ministre des Armées, a bien demandé à quelques reprises de signer cet accord mais sans que cela ne porte réellement ses fruits…

On peut dire que la France a fait le " service minimum " auprès de la dictature.

- Marianne : Combien de personnes ont été tuées dans ces bombardements ?

Mathias Destal : C’est assez difficile à estimer. Il y a les chiffres du régime qui affirmait en 2017 avoir tué 40 000 personnes dans le désert. Nous estimons que plus d’une centaine de personnes ont été tuées sur la base des informations transmises par les Français. Nous avons établi 19 frappes de 2016 à 2018 de l’aviation égyptienne dont nous sommes sûrs.

Et c’est un chiffre a minima.

- Marianne : La mission s’est poursuivie même après l’élection d’Emmanuel Macron. A-t-il été tenu au courant de ces alertes ?

Mathias Destal : Oui. Quelques semaines après l’élection d’Emmanuel Macron, le directeur de la « Direction du renseignement militaire » (DRM) de l’époque, le général Christophe Gomart, rédige une note sur le bilan de l’opération " Sirli " à destination du « Chef d’état-major » des armées, Pierre de Villiers, dans laquelle il explique que les " pick-up " localisés dans le désert égyptien ne sont pas liés à des groupes terroristes.

Il précise également que l’ordre des priorités du " partenaire " est d’abord le trafic, puis l’immigration illégale et seulement après, le " terrorisme ".

- Marianne : Cette coopération s’est-elle limitée au seul domaine du renseignement ?

Mathias Destal : Non. Cette " diplomatie des armes " a ouvert les vannes du " business " de " l’armement tricolore ". Les sociétés françaises se sont engouffrées dans la brèche. C’est le cas de " Dassault Système ", " Ercom-Suneris " mais aussi de " Nexa Technologies ", dont les dirigeants ont été " mis en examen " pour complicité de torture.

Dans le dernier volet de notre enquête que nous venons de publier, nous dévoilons que ces trois sociétés se sont retrouvées pour construire l’architecture d’un outil, une sorte de NSA égyptienne, qui est principalement utilisé dans la répression du régime contre la société civile.

" France-Egypte, révélation sur une opération secrète ", Complément d’enquête, jeudi 25 novembre à 23 heures sur " France 2 ".

Bruno RIETH

Marianne.fr