"Il est urgent d’arrêter les suspensions des non-vaccinés à l’hôpital"

, par  DMigneau , popularité : 0%

" Il est urgent d’arrêter les suspensions des non-vaccinés à l’hôpital "

Frédéric Pierru, chercheur au CNRS (Arènes), Ivan Sainsaulieu, professeur à Lille (Clersé), sociologues qui enquêtent actuellement sur les réticences ou les refus de vaccins chez les soignantes, expliquent à François Braun, ministre de la Santé et de la Prévention, pourquoi, selon eux, il faut annuler la suspension du personnel non vacciné. Pour les deux chercheurs, cela donnerait un peu d’air à un système hospitalier mal en point.

Monsieur le ministre de la Santé,

Vous avez déclaré que la réintégration des soignants " suspendus " n’était pas d’actualité.

Mais a-t-on les moyens d’ostraciser des soignants pleins de bonne volonté ?

À l’heure où vous prenez vos fonctions, la situation de « l’Hôpital public » s’aggrave. Sur le terrain, les témoignages concordent. Une infirmière disait ainsi qu’en 16 ans de métier, elle n’avait jamais vu son CHU dans cet état. De notoriété publique, l’été s’annonce particulièrement difficile, sinon désespéré, puisque sont en jeu des vies, celles des patients surtout d’origine populaire, vivant dans les " banlieues " ou la " France rurale ", où la médecine " libérale " n’est plus présente.

Plus d’une centaine de services d’urgence vont fermer la nuit, faute de soignants et soignantes, en nombre suffisant, selon le syndicat du nouveau ministre de la Santé.

Les problèmes sont structurels, certainement pas nouveaux, on ne peut pas fermer des lits et supprimer des postes de fonctionnaires sans dégâts grandissants pour l’accès aux soins de nos concitoyens.

On ne peut plus " bombarder " de contraintes productivistes les soignants et soignantes sans les faire partir ni faire monter " l’absentéisme ", qui est au plus haut actuellement.

On ne peut plus confier le sort de « l’Hôpital public » à des multinationales du conseil, dont une étude académique récente a montré la contre-productivité, en sus du caractère onéreux pour le « Trésor public ».

Leur mission ?

Rationaliser la rareté qu’elles contribuent à créer.

INCOHÉRENCES

Saurez-vous " changer la donne " ?

La question est posée. Mais il y a au moins une mesure immédiate à prendre : réintégrer les 700 infirmiers et infirmières " suspendus ".

En voici les raisons.

D’abord, les soignants " suspendus " n’étaient pas d’affreux individualistes égoïstes. On l’est difficilement quand on est « soignant », ou alors on s’est trompé de métier. Ils ont fait face à l’épidémie avec tout leur dévouement, mais ils n’ont pas été convaincus par le " vaccin " à " ARN messager ", présenté d’abord comme non obligatoire et comme solution magique à la pandémie, avant ne soient imposées aux soignants une, puis deux, puis trois, bientôt, quatre doses.

Selon Jean-François Delfraissy, membre du « Conseil scientifique » instauré par le président de la République, il s’agissait d’un " vaccin médicament ". La cohérence de l’argumentation a donc laissé à désirer.

De plus, ils ont risqué leur métier pour des convictions le plus souvent médicales. Ils ont vu dans « l’obligation vaccinale » une contradiction avec la « Charte des patients », reposant sur le consentement éclairé. Ils en sont souvent tombés malades, de quitter « l’Hôpital public », les patients et les collègues. Certains étaient même soulagés d’avoir le " covid ", voire cherchaient à l’attraper, pour pouvoir reprendre leur travail sans se faire " vacciner ".

Ensuite, les mesures prises contre les " suspendus " ont varié.

Aux Antilles, les délais de mise en place de la sanction ont été reportés pour cause de " mouvement social ". Dans les CHU, on ne contrôle pas toujours de la même façon la prise des doses que dans les petites structures.

Ainsi, des centaines de soignants ne sont pas à jour dans un CHU de l’est de la France, dans lequel nous avons mené des entretiens, tandis qu’on peut se faire " suspendre " dans une structure psychiatrique voisine pour ne pas avoir pris la seconde dose.

EFFICACITÉ QUESTIONNABLE

Par ailleurs, le succès du " vaccin " est questionnable.

Les auteurs de cet article ont été dûment " vaccinés ".

Mais la quatrième dose ne témoigne-t-elle pas d’une efficacité limitée de ces vaccins ?

Notre enquête nous a révélé qu’une partie importante du personnel soignant était sceptique avant l’obligation, car cela contredisait les connaissances et les pratiques médicales : on ne lance pas un " vaccin " sans recul et on n’oblige personne.

De plus, beaucoup affirment qu’ils ont vu des effets secondaires qui n’ont pas été enregistrés comme " événements indésirables " par manque de temps ou de volonté médicale.

Ils ont vu leurs collègues céder aussi pour partir en vacances, aller au cinéma ou garder leur poste. Mais on a eu recours à d’autres moyens contre le " covid ".

En Suisse, les infirmières travaillent après évaluation de leur taux d’anticorps par sérologie.

En Chine, on confine. Il n’y a pas de " one best way ", car on n’a pas le recul suffisant. Et le milieu soignant était le plus disposé à faire de la prévention, professionnellement.

Qui croire ?

La science bien sûr. Mais il lui faut le temps et la " volonté vaccinale " a été politique au moins autant que " médicale ". Les médecins hospitaliers sont obligés de suivre les protocoles et les " recommandations " médicales.

Leur carrière en dépend.

Ce n’est pas le cas des " aides-soignantes ", qui ont été les plus nombreuses à refuser le " vaccin " à l’hôpital.

Et surtout, le fonctionnement hiérarchique de l’hôpital doit être revu. Certes, pour supprimer des lits, il est bon de disposer d’un appareil " parfaitement huilé ", qui obéisse " au doigt et à l’œil ", sans états d’âme.

Mais pour sauver des vies, le point de vue professionnel est plus important que le point de vue " gestionnaire ". Et il coûte souvent moins cher. Les personnels soignants ont eu le droit de prendre l’initiative face au " covid ", mais le retour à la normale a été brutal.

Rien n’a changé, tout est pire.

PRIORITÉ POUR LE SOIN

Il faut laisser " respirer " les soignants et soignantes, leur faire confiance.

Vous pouvez inaugurer une ère nouvelle, montrer l’exemple aux dirigeants hospitaliers en réintégrant les " suspendus ". Cela soulagera les meilleurs d’entre eux, qui n’ont pas appliqué les contraintes avec plaisir, voire les appliquent plus ou moins.

Si la priorité est le soin, vous montrerez qu’il ne se décrète pas que " d’en haut , que pour une épidémie comme pour " l’ordinaire ", il faut une ambiance de travail professionnel libre, où les seules contraintes qui vaillent sont celles inspirées par la connaissance théorique et pratique du soin.

Serait-ce un désaveu de la " politique vaccinale " ?

Non, seulement une " relativisation " sage, qui aura lieu de toute façon. Et un geste pour ceux qui ont consacré leur vie au soin et dont on a cruellement besoin.

Ivan SAINSAULIEU

Frédéric PIERRU

Marianne.fr