" Super Ligue européenne de football " : l’UEFA, ce pyromane qui veut se faire pompier

, par  DMigneau , popularité : 0%

" Super Ligue européenne de football " : l’UEFA, ce pyromane qui veut se faire pompier

Tolga Akmen / AFP

En annonçant la création d’une " Super Ligue européenne ", douze grands clubs de la planète football ont provoqué un séisme. Face à eux, l’UEFA a immédiatement réagi, menaçant notamment les clubs réfractaires d’exclusion, mais oubliant bien vite qu’elle a sa part de responsabilité dans cette scission.

Séisme, tsunami, raz de marée…

Qu’importe la façon de qualifier cette initiative. Seule certitude : elle va changer le football. Ce dimanche 18 avril, trois clubs espagnols (Real Madrid, Atletico de Madrid, FC Barcelone), trois italiens (Juventus Turin, Milan AC, Inter Milan) et six anglais (Manchester United, Manchester City, Liverpool, Chelsea, Arsenal, Tottenham) ont annoncé leur volonté de ne plus participer à la " Ligue des Champions ", compétition européenne " phare " organisée par « l’Union des associations européennes de football » (UEFA), pour lancer une " Super Ligue " concurrente.

Son principe ?

Faire s’affronter les clubs les plus prestigieux du continent dans un championnat quasiment fermé composé de quinze clubs permanents (quelles que soient leurs performances dans leurs championnats nationaux) et cinq autres équipes invitées ou qualifiées chaque saison. Une nouveauté qui renvoie au championnat de basket-ball américain, la NBA (celui-ci exclusivement fermé), ou à " l’Euroligue ", compétition reine du même sport en Europe.

À en croire ces " sécessionnistes ", leur seul but est de relancer le football, son spectacle. Mais selon l’UEFA, il faut plutôt y voir une manœuvre destinée à pousser l’ " unique intérêt " de ces mastodontes qui entendent se partager eux-mêmes le butin des « droits TV ».

Dans un communiqué cinglant publié ce dimanche, elle appelle d’ailleurs " les amoureuses et amoureux de football, supporters et politiques, à se joindre à [elle] pour lutter contre un tel projet, s’il se concrétisait ".

L’UEFA, défenseure du football " véritable ", vraiment ?

" CELA TUERAIT LE FOOT "

Ce projet de " Super Ligue " est un " serpent de mer ". Depuis plusieurs années, il revient, comme un avertissement de ces grands clubs adressé à l’UEFA. Pour en trouver la première trace, il faut remonter à 2015. D’abord " en sous-marin ", par des discussions dites " secrètes " entre le directeur exécutif de " Relevent Sports ", organisateur de " l’International Champions Cup ", tournoi de " pré-saison ", et des dirigeants du " Real Madrid ", comme révélé par les " Football Leaks ".

En 2019, l’idée prend forme et devient de moins en moins confidentielle. Le " New York Times " dévoilant que Florentino Pérez, président du club espagnol, est entré en négociation avec un « fond d’investissement » et la Fifa (fédération internationale), pour créer une " Super-ligue européenne des clubs dès 2024 ".

Réaction ulcérée d’Aleksander Ceferin, président de l’UEFA, sur ses réseaux sociaux : " J’ai lu des choses sur ce plan totalement fou. Si je comprends bien, l’idée vient d’un seul président de club et d’un dirigeant du football mondial. Difficile de trouver une idée plus égoïste. Cela tuerait le foot. Cela profiterait seulement à quelques personnes ".

Un ton offensif qui n’aura pas freiné ces " géants ".

Avril 2021 : une société est créée, " The European Super League ", avec à sa tête Florentino Pérez, évidemment, secondé d’Andrea Agnelli, président de " la Juventus ", et de Malcolm Glazer, président de " Manchester United ". Et un accord est trouvé avec la banque d’affaires américaine " JP Morgan " qui financera la future compétition à hauteur de six milliards de dollars selon le " Guardian " (4,98 milliards d’euros).

La nouvelle peut alors être annoncée par voie de communiqué en se montrant comme " sauveur " de la planète foot : " Nous allons aider le football à tous les niveaux pour l’amener à occuper la place qu’il mérite. Le football est le seul sport global à compter 4 milliards de fans et notre responsabilité, en tant que grands clubs, est de satisfaire les attentes des supporters ".

UN FOOTBALL DE MOINS EN MOINS ACCESSIBLE

Le football a-t-il vraiment besoin d’être aidé ?

Difficile de répondre à cette question par la négative, tant il connaît des jours difficiles. Et l’UEFA n’y est pas pour rien dans cette débandade.

D’abord, les audiences de sa grande compétition, la " Ligue des champions ", s’effondrent depuis plusieurs années. La tentation de faire " flamber " ses propres « droits TV » était trop forte pour ne pas les céder à des chaînes payantes.

Conséquence : en Allemagne, par exemple, la " Ligue des champions " a enregistré une baisse d’audience de 85 % depuis que la télévision publique allemande " ZDF " a perdu le droit de la diffuser au profit de " Sky " et " Dazn ". Tandis qu’en France, " RMC Sport ", chaîne qui diffuse en exclusivité la compétition, ne compte qu’un peu plus de deux millions d’abonnés…

Tant pis si les spectateurs sont de moins en moins nombreux, si le football - sport populaire par excellence - est de moins en moins accessible aux masses. L’important est le gain empoché par l’UEFA, celle-ci même qui dénonce " l’avarice " des douze grands clubs.

Et ils sont nombreux ces gains.

Entre la saison 2007/2008 et 2017/2018, les recettes mondiales issues de la vente des droits de retransmission de la " Ligue des champions " ont pratiquement triplé, selon les données communiquées par l’instance européenne, passant de 626 millions à plus de 1,7 milliard d’euros.

Cela vaut bien la peine de perdre quelques " suiveurs ".

" FRÈRES ENNEMIS " OU ALLIÉS ?

L’autre " banderille " plantée dans le dos du football est à trouver du côté de la réforme en cours de la " Ligue des Champions ". Officialisée ce lundi 19 avril par l’UEFA, la compétition va passer dès 2024 de 32 à 36 clubs et donc, mécaniquement, sa phase de poule de 96 à 180 matchs. En clair, pour gagner le fameux trophée aux grandes oreilles, il faudra batailler pendant 17 à 19 matchs (si l’équipe victorieuse se qualifie en huitième de finale directement ou par un " barrage " aller-retour) contre 13 aujourd’hui.

L’équation est simple : plus de matchs, c’est aussi, pour l’UEFA, une nouvelle possibilité de négocier des droits télévisés encore à la hausse. A noter : les quatre grands championnats européens (Angleterre, Allemagne, Espagne et Italie) conservent leurs privilèges avec quatre qualifiés " d’office ". Tandis que, comme c’est le cas depuis plusieurs années, les champions de Turquie, de Grèce, d’Autriche ou d’Ukraine devront " se coltiner " des tours préliminaires parfois interminables…

Un parfum de ligue fermée, déjà. Au grand dam de clubs mythiques, mais moins fortunés, tels que " Galatasaray ", " l’Olympiakos ", le " Rapid Vienne " ou le " Dinamo Kiev ".

RÈGLES DE BONNE CONDUITE

Grands clubs et UEFA partagent donc une même envie depuis des années : multiplier les revenus en réduisant ses bénéficiaires. Une quête qui se poursuivra pour les deux parties... mais chacun de leur côté.

Simplement, les douze fondateurs de la " Super Ligue " ont au moins un mérite : celui de se parer, non sans calcul, d’un vernis de respectabilité. En effet, ceux-ci ont annoncé que des règles de " bonnes conduites " verront le jour pour lutter contre la dérégulation du football et éviter les " procès en égoïsme ".

Concrètement, la masse salariale ne pourra aller au-delà d’un certain pourcentage du chiffre d’affaires et une bonne part des revenus sera reversée au monde amateur. Une enveloppe qui devrait dépasser largement l’enveloppe de 300 millions d’euros versée annuellement par l’UEFA, rapporte " L’Equipe ", par la grâce de revenus " dopés " par des droits TV.

Ces derniers sont estimés par les clubs fondateurs à près de 4 milliards d’euros, et garantissent une dotation pour chaque participant de 350 millions d’euros, comme l’a dévoilé l’agence de presse américaine " Associated Press " au mois de janvier. Des droits " boostés " par les fructueux marchés américains et chinois, adeptes de compétitions fermées.

Si le football éternel - populaire et méritocratique - est mort ou presque, les coupables sont là, bien connus. Face à face désormais après avoir été, trop longtemps, " main dans la main ". Et si cet affrontement entre les deux faces d’une même " pièce ", cette scission née d’un appétit démesuré, nous permettait de choisir notre football, quitte à être de bons consommateurs ?

Celui des paillettes, de l’argent, des « puissants », pompiers et pyromanes à la fois, ou celui des " chaussettes baissées ", des terrains parfois gras et d’une passion et d’une Histoire chevillée au corps ?

Choisissez votre camp, camarades.

Anthony CORTES

Marianne.fr