Sempé : " Le dessin d’humour est exactement ce que j’ai toujours voulu faire "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Sempé : " Le dessin d’humour est exactement ce que j’ai toujours voulu faire "

En 2011, une exposition, un livre et un documentaire rendaient hommage à l’un des plus grands artistes que la France comptait.
PHOTOPQR/LE PARISIEN/MAXPPP

Célébré jusqu’à New York, le plus grand dessinateur d’humour français, vient de décéder le 11 août 2022 à l’âge de 89 ans.

En 2011, à l’occasion de la sortie de son album " Enfances ", " Marianne " l’avait rencontré dans son atelier pour une interview pleine de nostalgie sur ses souvenirs de la capitale.

Très jeune, Jean-Jacques Sempé n’a eu qu’une seule idée en tête : " monter à Paris ", la ville qui le faisait rêver lorsqu’il écoutait à la radio les chansons de Ray Ventura.

C’est ainsi que Jean-Jacques a quitté Bordeaux et qu’il est devenu Sempé, galérant d’abord pour proposer ses dessins aux journaux, puis s’imposant peu à peu comme un artiste exceptionnel par la personnalité, l’humour en demi-teinte, les petits bonshommes si caractéristiques, mais aussi le sens poétique, le goût des paysages et un regard aigu sur l’étrangeté du quotidien.

Avec ses amis Bosc et Chaval, il a incarné dès les « années 60 » la quintessence du " dessin d’humour ".

" C’est comme de jouer du violon ou de la trompette ", assure-t-il.

Depuis " Rien n’est simple ", en 1962, Sempé a publié une trentaine d’albums souvent visionnaires. En un temps où le roman s’enfermait dans les " sophistications " d’écriture, où le cinéma s’égarait dans le militantisme, Sempé observait la naissance d’un nouveau monde : il a " croqué " l’urbanisme moderne, la passion de la psychanalyse, les " bobos " avant l’heure.

Il s’est lancé dans des aventures plus développées : celle de Raoul Taburin, passionné de cyclisme ; ou celle de Monsieur Lambert, dans son bistrot parisien – sans oublier le Petit Nicolas, écrit à " quatre mains " avec René Goscinny et toujours aussi populaire.

Son art a gagné une notoriété internationale. Aux États-Unis, il dessine régulièrement la couverture du " New Yorker " – la bible des « dessinateurs d’humour ».

Mais Sempé se décline aussi au rythme des expositions qui permettent de découvrir en " grandeur nature " ses merveilleux dessins, si riches en détail, en clins d’œil nostalgiques ou en couleurs vives.

Deux récents albums ont donné toute la mesure de ce paysagiste, dessinant pour son plaisir " Un peu de Paris et Un peu de la France ". En 2011, une exposition, un livre et un documentaire rendaient hommage à l’un des plus grands artistes que la France comptait.

Onze ans avant son décès ce 11 août à l’âge de 89 ans, nous l’avons rencontré dans son atelier, boulevard du Montparnasse.

- Marianne : Quel est votre premier souvenir de Paris ?

Sempé : C’était en 1950. Comme je n’avais pas un sou, je m’étais engagé dans l’armée pour pouvoir me rendre à Paris " tous frais payés ". J’ai débarqué par le train à la gare d’Austerlitz, un matin un peu pluvieux.

Depuis le temps que j’en rêvais !

La seule personne que je connaissais – la future mère de " Nicolas " – est venue m’accueillir. Puis j’ai rejoint le camp de Vincennes où j’ai écopé tout de suite de quatre jours de prison.

- Marianne : Et vos premières sorties nocturnes ?

Sempé : Dans " les Halles ", toujours pendant mon service militaire. Je transportais des sacs énormes pour remplir le camion de ravitaillement.

J’adorais ce quartier.

Les " forts des Halles " m’attrapaient et me faisaient déguster un petit calva qui m’étourdissait.

C’était un quartier merveilleux. Quelle folie de l’avoir détruit pour fabriquer ces jardinets foireux !

- Marianne : Jusqu’à quand vous êtes-vous senti " provincial " ?

Sempé : Jusqu’au moment où, quand je parlais, on ne me demandait plus " d’où je venais ". Parce qu’au début, j’avais un très fort accent bordelais.

- Marianne : D’où vous vient ce goût de dessiner Paris ?

Sempé : C’est probablement mon sujet préféré. Mais, quand je dessine Paris, ce ne sont presque jamais des lieux précis, plutôt des souvenirs. Par exemple, j’ai toujours adoré les immeubles " haussmanniens " ; mais je dessine le style " haussmannien " sans vérifier les détails. Ce que je fais est toujours " un peu faux " : l’important est que ça donne l’impression de la " vérité ".

- Marianne : Que regrettez-vous de l’ancien Paris ?

Sempé : Incontestablement, les autobus à plate-forme, qui étaient pour moi un enchantement. Je me rappelle aussi les uniformes des " hirondelles ", ces policiers à bicyclette avec leur longue pèlerine noire et leur capuche.

Et puis, dans mes souvenirs, les Parisiens étaient souriantscontrairement aux Bordelais, nettement plus fermés. J’étais frappé par cette bonhomie. Les femmes qui portaient des robes me semblaient aussi plus élégantes que maintenant.

- Marianne : Qu’est-ce qui ne vous inspire aucun regret ?

Sempé : Les vespasiennes évidemment. Ça sentait mauvais. C’était épouvantable.

- Marianne : Vous avez beaucoup dessiné la modernisation des villes…

Sempé : Cela m’a frappé, bien évidemment. C’était un changement brusque, ces quartiers qui " poussaient " en écrasant les vieux immeubles. J’ai simplement traduit un sentiment que tout le monde éprouvait.

Face aux tours uniformes et laides, j’ai soudain préféré le " Grand Palais ". Ce qui ne m’empêche pas d’adorer les gratte-ciel de New York ou de Chicago.

- Marianne : Avez-vous un tempérament nostalgique ?

Sempé : En fait, je ne suis pas sûr que le monde était plus beau avant ; mais les illusions étaient plus grandes. Heureusement, on ne peut pas être nostalgique de l’ancien Paris, parce qu’il demeure malgré tout. Il en subsiste partout des vestiges et c’est ce qui me plaît : cette incroyable diversité, cette " vie de quartier " qui continue à exister.

- Marianne : Dans votre exposition, dans vos livres, on trouve aussi quantité de paysages, des petits coins de France à la Charles Trenet, tout en ironie et couleurs pastel. Ne vous êtes-vous jamais regardé comme un peintre ?

Sempé : C’est vrai que j’ai ce goût pour le paysage. Dans " Un peu de Paris et Un peu de la France ", j’ai eu l’impression de défier le ridicule, car tout le monde a dessiné Paris ou la France. J’ai décidé de le faire avec une certaine inconscience, et je suis content d’avoir osé, mais je suis d’abord un " dessinateur d’humour ".

Or, dans le " dessin d’humour ", il faut toujours trouver une justification, un gag ; se mettre au service d’une idée ; ne pas dessiner " simplement " pour se faire plaisir.

- Marianne : Et ces enfants qui jouent dans les vagues, n’est-ce pas d’abord de la poésie et de la peinture là encore ?

Sempé : C’est quand même du " dessin d’humour ", parce que les petits gosses sont chacun dessinés de telle ou telle façon, avec leurs expressions.

On veut toujours me dire que ce que je fais vaut mieux que le dessin humoristique. Pour moi, il n’y a rien de mieux que le " dessin humoristique " : celui des grands dessinateurs américains du " New Yorker " qui m’ont donné envie de faire ce métier : Saul Steinberg ou William Steig.

- Marianne : Quels sont vos peintres préférés ?

Sempé : Au risque de vous faire sourire, j’adore " la Joconde ". J’aimerais avoir un jardin avec la " tour Eiffel " au milieu, et à l’intérieur de la tour Eiffel, au troisième étage, " la Joconde ".

Cela dit, je vous assure que le " dessin d’humour " est exactement ce que j’ai toujours voulu faire.

- Marianne : N’est-ce pas aussi un genre en voie de disparition…

Sempé : C’est vrai, il a presque entièrement disparu, derrière la " caricature politique " ou la " bande dessinée ". Quand bien même il y aurait des " dessinateurs d’humour ", on ne leur donne guère de place pour s’exprimer sans se rattacher à l’actualité.

" Paris Match " est l’un des seuls à maintenir cette tradition.

- Marianne : Les musiciens sont également très présents dans cette exposition.

Sempé : La musique a toujours eu beaucoup d’importance pour moi : Ravel, Debussy, Duke Ellington, Ray Ventura. Il m’est arrivé, pour dessiner un endroit de Paris très animé, d’écouter " Un Américain à Paris ", de Gershwin.

Mais, aujourd’hui, j’apprécie de plus en plus le silence.

Benoît DUTEURTE

Marianne.fr