Scandale des faux steaks hachés : un rapport au Sénat montre l’étendue des dégâts

, par  DMigneau , popularité : 0%

Scandale des faux steaks hachés : un rapport au Sénat montre l’étendue des dégâts

17 % des importations françaises de viande fraîche bovine en provenance de nos voisins seraient non conformes - AFP

Un rapport sénatorial d’information, auquel nous avons eu accès, vient éclairer notre enquête sur les faux steaks livrés à des associations par " FranceAgriMer "… et ses conclusions indiquent que la situation est encore pire que ce que nous savions déjà !

En attendant que la justice établisse les responsabilités, un « rapport d’information » du sénateur (PC) Fabien Gay, que " Marianne " s’est procuré, fait le point sur le dernier scandale alimentaire concernant de la viande, révélé début juin par RTL.

Des tonnes de « faux steaks hachés » pour « les pauvres » distribués par quatre associations humanitaires, dont les " Restos du cœur ", le " Secours populaire ", la " Croix-Rouge " et le réseau des « Banques alimentaires ». Avec une question : comment une telle quantité de produits financés par des fonds européens - le FEAD - selon un marché public piloté par " FranceAgrimer " (FAM), un organisme de l’État, a-t-elle pu finir dans les assiettes ?

" UN QUASI-MONOPOLE "

Premier problème identifié : le prix.

Si « l’appel d’offre » de 5,2 millions d’euros pour les trois lots de steaks hachés comporte un cahier des charges précis, c’est bien sur le seul critère du prix que le marché public a été attribué.

De sorte qu’« un quasi-monopole est accordé à quelques négociants spécialisés qui ont développé une compétence unique pour gagner, à tour de rôle, voire chaque année », pointe le rapport.

La recherche du " toujours moins cher " a conduit à ce que " Biernacki ", le fournisseur polonais, sorte un prix de moins de 3 €/kg pour le seul « coût matière ».

A ce prix-là, qui peut livrer du 100 % muscles à 15 % de matière grasse ?

" Marianne " a pu apprendre que la campagne 2019, gagnée par un industriel français, avec un sous-traitant local - un pour le nord de La France, un autre pour le sud -, affichait un prix à 4,2 € le kilo….

Coût auquel il convient d’ajouter 10 % pour " la marge " et " la logistique ", pas loin de 560 livraisons, rien que pour les lots de steaks hachés.

Bref, là où ressortait un prix de 3,46 €/kg livré pour la production de " Biernacki ", " Dischamps " et son fournisseur gagnent l’appel d’offres 2019 avec un prix de 4,57 €/kg, 32 % de plus….

« Comment " FranceAgrimer ", dont le premier boulot est de faire des statistiques sur les prix ne s’est-elle pas inquiétée de la faiblesse du tarif proposé par " Biernacki " ? », s’interroge Jean-Luc Dischamps, patron de l’entreprise éponyme.

Ce même fournisseur s’était déjà plaint de " l’étrange cécité " de FAM.

En 2013, devant le « Tribunal administratif » de Montreuil, la société " Dischamps " cherche à faire annuler son contrat avec l’organisme d’État. Motif : ses commerciaux se sont trompés en répondant à « l’appel d’offres » sur des boîtes de « maquereaux sauce tomate ».

Ils ont confondu le prix au kilo et celui de la boîte de 367 grammes.

Coût pour l’entreprise : pas loin de 300 000 € de pertes. «  FAM n’a pas été choqué que le soumissionnaire qui arrive après nous comme " moins disant " affichait un prix deux fois supérieur au nôtre  », explique le patron, encore amer.

ORIGINE DE LA VIANDE : INCONNUE

Autre révélation du rapport : il n’a pas été possible de tracer l’origine des carcasses utilisées par " Biernacki ". Quelque 15 000 bêtes dont on ne sait pas si elles sont ukrainiennes, polonaises, voire brésiliennes.

De toute façon, « aucun élément relatif à la traçabilité des produits n’est requis dans le cahier des charges », souligne le rapport.

Un gros " caillou " dans le jardin de FAM.

« On vient de nous faire adopter le Ceta, en nous expliquant que grâce à la traçabilité, le saumon OGM canadien et la viande aux farines animales et aux hormones ne viendront pas chez nous. Mais de qui se moque-t-on ? On est incapables d’avoir de la traçabilité à l’intérieur même de l’Europe. Et quand " FranceAgrimer " explique devant la représentation nationale que 97 % des volumes viennent d’Europe, dont près de 80 % de France, elle joue sur les mots. Il ne s’agit pas de produits d’origine mais de produits transformés. Sur l’origine, on ne sait rien ! », tonne Fabien Gay.

Et " l’origine européenne " ne garantit pas tout, selon un récent rapport sénatorial, 17 % des importations françaises de viande fraîche bovine en provenance de " nos voisins " seraient non conformes

Second problème : les contrôles en amont et en aval.

FAM connaît défavorablement l’opérateur polonais. Il y a cinq ans, toujours dans le « Programme européen d’aide aux plus démunis », c’est cette entreprise qui avait livré des steaks hachés avec de la salmonelle.

Elle encore qui a repris des lots en 2018, lors d’une première alerte sur la qualité visuelle des premiers lots livrés dans la campagne 2018. Or, « malgré la multiplication de ces alertes, votre rapporteur s’étonne surtout que " Biernacki " n’ait pas fait l’objet de contrôles sur place par des équipes de " Franceagrimer " depuis 2013 alors qu’il a été un producteur régulier (en 2013, 2014, 2017 et 2018) ».

En réalité, le rapport conclut : « Le plan de contrôle actuel est incontestablement défaillant ». Et pour cause, outre les trois emplois à temps plein consacrés aux " vérifications ", surtout administratives, FAM ne dépense que 300 000 euros par an pour contrôler 85 millions d’euros d’achats alimentaires, soit 0,3 % du budget.

Enfin, selon nos informations, si " Biernacki " s’apprête à remplacer les faux steaks par de vrais, ses camions repartent avec la marchandise « non conforme » sans que les autorités françaises n’aient réussi à savoir si elle serait effectivement détruite ou… remise dans un circuit alimentaire humain quelque part en Europe, en Russie ou ailleurs.

Le cas s’était produit avec des poulets brésiliens.

« Impropres à la consommation » en Europe pour cause de présence de bactéries, ils ont pris le bateau " retour " pour se retrouver sur les étals de Rio, où les normes sanitaires sont plus " tolérantes ".

En attendant, coût de la petite histoire pour les associations : près d’un million d’euros.

Emmanuel Lévy

Marianne