Russie : bienvenue à Innopolis, la vitrine " high-tech " du Tatarstan

, par  DMigneau , popularité : 98%

Russie : bienvenue à Innopolis, la vitrine " high-tech " du Tatarstan

Grâce à la manne pétrolière, le Tatarstan s’est imposé comme la deuxième région la plus innovante de Russie après Moscou. À 40 km de Kazan, une ville a poussé au milieu de nulle part. Son université forme des spécialistes de hautes technologies dans un décor flambant neuf. Très loin des préoccupations politiques du moment.

Innopolis (Tatarstan, Russie), envoyée spéciale.- Après une heure de route, le bus de Kazan bifurque à droite et sur une colline entourée d’arbres et recouverte d’une épaisse couche de neige, la ville surgit au loin, toute neuve, avec cette sensation plutôt exaltante d’être arrivé au milieu de nulle part.

À la descente, la carte d’Innopolis s’affiche, fascinante de simplicité : une université, un lycée, un jardin d’enfants, un parc technologique, un complexe sportif, un centre médical, trois supermarchés, un restaurant italien, un salon de beauté, une librairie, un poste de police et le bar « 108 ».

Grâce aux financements étatiques et régionaux, la " cité du futur " a été construite en trois ans sur 1 200 hectares, conçue par un cabinet d’architectes de Singapour, et elle a ouvert en juin 2015.

Lors de la pose de la première pierre, en juin 2012, Dmitri Medvedev, tout juste redevenu « premier ministre », s’était enflammé. « Nous avons lancé un grand projet : 155 000 personnes vivront et travailleront ici dans quelques années. Il s’agit des gens souhaitant changer leur vie et leur pays. Ce sera un centre d’innovation puissant et intéressant qui avancera de nouvelles idées », déclarait-il alors, accompagné par le président tatar, Roustam Minnikhanov.

Pour le Tatarstan, c’était l’occasion de mettre en place un deuxième axe de développement économique après le pétrole et de confirmer sa place de " région innovante ".

« Pour l’instant, seuls 2 800 habitants dont 550 étudiants vivent ici, 1 000 personnes viennent travailler quotidiennement. Nous sommes encore loin de la Silicon Valley », tempère Daria Abramova, chargée par la mairie d’accueillir les journalistes.

La visite d’Innopolis commence par une promenade au milieu des immeubles d’habitation : des cubes de couleurs différentes qui semblent avoir été posés la veille.

Ceux-là sont réservés « aux couples » et « aux familles ». À cette heure de la matinée et par – 30 °C, c’est une " ville fantôme ". On croise deux enfants emmitouflés à proximité du toboggan.

Le silence est cotonneux.

« Vous avez remarqué, ici il n’y a pas de babouchkas. Ce qui est exceptionnel en Russie. Les habitants ont 28 ans en moyenne. Les Russes sont assez précoces pour faire des enfants. Mais toutes les infrastructures sont là pour les aider », explique Daria Abramova, âgée elle-même de 28 ans.

Daria Abramova devant les immeubles d’habitation d’Innopolis. © A.D.

Elle vante les mérites d’une petite cité où tout le monde est « connecté » en permanence via des « réseaux privés de tchat », dont l’un permet d’avoir directement accès au maire et au ministre russe des communications, qui est l’un des mentors d’Innopolis.

Et où l’on peut à toute heure du jour et de la nuit faire appel à une conciergerie, grâce un robot du nom d’Inna qui répond à toutes les questions et trouve des solutions.

La ville a été bâtie avec l’objectif de former des spécialistes des " hautes technologies " dont la Russie manque cruellement – qu’il s’agisse de " robotique ", d’informatique, " d’intelligence artificielle " ou de " sécurité de l’information " – et d’attirer des entreprises qui peuvent avoir accès directement à cette main-d’œuvre ultra-qualifiée et bénéficier de conditions d’implantation idéales.

Innopolis est une « zone économique spéciale ». On ne paie pas d’impôts sur les bénéfices et les locaux sont bon marché. Dans « un cadre sain », précise l’accompagnatrice, avec une station de ski à un quart d’heure en navette et un complexe sportif où l’on peut se détendre le soir.

Dans l’un des quatre amphithéâtres, vide, Timur Fazullin, responsable de la communication de l’Université, nous a fait asseoir, pour une présentation rapide en " PowerPoint ".

L’établissement accueille 550 étudiants venant de 37 pays différents, et compte 13 laboratoires et 7 centres de recherches appliquées. Dix-sept professeurs étrangers (Italiens, Suisses, Coréens, Pakistanais, etc.) pour seulement trois Russes ont pour l’instant été engagés.

« Comme sous le tsar Pierre I, nous avons dû faire appel à des spécialistes étrangers car nous manquons de formateurs. Cela coûte cher et c’est la raison pour laquelle l’État ne finance pas Innopolis », explique-t-il.

Timur Fazullin, directeur de la communication de l’Université d’Innopolis. © A.D.

L’argent vient des entreprises partenaires et de certains " sponsors " qui peuvent ensuite puiser dans le vivier de jeunes spécialistes. Dotés de confortables bourses, les étudiants s’engagent à travailler pour ces derniers au moins un an, à entrer dans un laboratoire ou à créer sur place leur propre " start-up ".

De multiples « partenariats académiques » ont été noués avec l’étranger, en particulier avec la prestigieuse université privée américaine de Carnegie-Mellon à Pittsburgh (Pennsylvanie) qui a servi de modèle pour Innopolis. Et ici les cours sont exclusivement donnés en anglais.

À mille lieues de la rhétorique sur les « agents de l’étranger » et la « cinquième colonne » qui se déverse quotidiennement dans les « médias de propagande » du Kremlin.

À mille lieues aussi de l’élection présidentielle de ce dimanche 18 mars, même si - comme il se doit - une affiche à l’entrée de la mairie rappelle que les citoyens sont appelés à « faire leur devoir ».

Innopolis a mieux à faire.

La brochure distribuée aux visiteurs explique que la Russie compte actuellement 400 000 spécialistes dans les " hautes technologies " contre 3,6 millions aux États-Unis, 2,8 millions en Inde, 2 millions en Chine et 950 000 en Allemagne.

À Moscou et Saint-Pétersbourg, des formations universitaires existent, mais l’enseignement y est avant tout théorique, axé sur les mathématiques et la statistique. Seulement 15 % des étudiants en sortent avec la qualification nécessaire pour répondre aux besoins des entreprises.

L’objectif est d’atteindre le million de spécialistes et d’arrêter « la fuite des cerveaux ». Selon les estimations, quelque 240 000 scientifiques et informaticiens auraient quitté la Russie entre 2014 et 2016.

Un robot pour intervenir sur un réacteur nucléaire

Innopolis n’y suffira sans doute pas mais le mouvement est lancé et l’on s’arrache les diplômés qui en sortent. « En moyenne, ils reçoivent trois propositions de travail et les spécialistes en sécurité informatique sont particulièrement recherchés par les entreprises russes », explique Timur Fazullin.

Que pense-t-il des informations publiées dans les médias occidentaux qui présentent la Russie comme " une terre de hackers " ?

S’intéresse-t-il à l’enquête en cours du FBI sur de possibles ingérences dans la campagne présidentielle américaine ?

« C’est de la presse de boulevard ! Ici on est très loin de la politique et nous avons même un général à la retraite de l’Otan, Angelo Messina, qui enseigne, répond-il. Je peux vous assurer que nous n’abritons pas d’unités de l’armée [qui forment " des hackers " – ndlr]. »

« En 2017, sur les 169 diplômés de la promotion, seul un étudiant est parti servir au sein de " l’Académie militaire des télécommunications ". Tous les autres sont entrés dans " le privé » , ajoute-t-il.

À l’intérieur de l’Université d’Innopolis. © calvertjournal.com

Emmanuel Guedia, Camerounais, prépare un " Bachelor " en technologies de l’information et il a déjà un projet de " start-up ", une application qui permettrait aux acheteurs de vêtements en ligne d’être sûrs d’acheter la bonne taille grâce à un algorithme.

Pierre-Philippe Braun s’est installé à Innapolis en août dernier. C’est un voyage en Russie qui a décidé ce Français de 38 ans à tout plaquer pour s’inscrire en master " système réseaux et sécurité ", une formation de deux ans. À Paris, il était ingénieur technique dans plusieurs grosses boîtes de service en informatique.

« Ici, le rythme est très soutenu. Dans mon département, cinq personnes ont déjà été renvoyées car elles ne suivaient pas. Les conditions sont idéales et on passe notre vie dans l’université. Il est très fréquent de voir des étudiants travailler en pleine nuit en chaussons. C’est très addictif », raconte-t-il, confiant avoir actuellement « la tête dans le guidon », analysant et décortiquant du matin au soir des logiciels malveillants, un exercice donné par son professeur pakistanais Rachid Hussein.

« Ici on apprend à se défendre, donc on apprend aussi à " hacker ", mais il n’y a aucune directive affichée. Mon professeur ne s’intéresse pas du tout à la politique », dit-il, s’amusant que « les Russes continuent à mettre tout chez les Américains en utilisant " Google cloud " : le grand paradoxe de ce pays ».

Alexandre Klimtchik, dans son laboratoire de robotique à Innopolis. © A.D.

Au laboratoire du département du développement de la robotique, on découvre que le professeur biélorusse Alexandre Klimtchik a vécu durant 7 ans à Nantes, doctorant à « l’École centrale ».

Très affable, il expose certains des projets sur lesquels il travaille, comme un camion sans pilote pour l’entreprise tatar " Kamaz " qui pourrait permettre de rouler dans l’Arctique et de parcourir des étendues enneigées par des températures glaciales ; ou encore un petit robot « capable de monter les escaliers, de parler et d’intervenir, par exemple sur un réacteur nucléaire », explique-t-il.

Les sanctions économiques décrétées contre Moscou ont-elles freiné ses travaux ?

Alexandre Klimtchik répond que « oui, il est parfois un peu compliqué d’obtenir certains composants car des entreprises ont coupé les liens avec la Russie, mais on trouve toujours une solution ».

Innopolis est devenue une destination prisée. Le chercheur raconte avoir eu le dimanche précédent la visite d’une délégation de l’ambassade française comprenant l’ambassadeur, le consul, et les attachés à l’économie et à la science. « Ils réfléchissent sur une coopération et des échanges d’étudiants », dit-il.

L’engouement est réel. Parmi les quelque 80 entreprises présentes dans la cité, on trouve pour le moment essentiellement des groupes privés et étatiques russes. La " Sberbank ", première banque du pays et leader dans les " nouvelles technologies financières ", a embauché ces deux dernières années une soixantaine d’étudiants.

Des géants de l’informatique comme " Yandex ", le moteur de recherche, " Acronis ", l’un des leaders en matière de stockage et de protection des données et le Laboratoire " Kaspersky " sont également de gros recruteurs de talents.

Les étrangers commencent aussi à poindre leur nez. Le groupe industriel français " Schneider Electric " a annoncé en mars 2017 la construction d’un centre de recherche et de développement (R&D) orienté vers les besoins de l’industrie du gaz et du pétrole.

Liya Blieva et Almaz Nazybullin ont créé une " start-up " baptisée " KazanExpress. © A.D. "

Innopolis attire aussi " les petits qui aimeraient devenir gros ". Liya Blieva, 26 ans et Almaz Nazybullin, 27 ans, en coopération avec des étudiants, ont créé une " start-up " baptisée " KazanExpress " qui veut « devenir le nouvel Amazon russe ».

Plus exactement, il s’agit de concurrencer " AliExpress ", le site de commerce en ligne du groupe chinois " Alibaba ", spécialisé dans la vente de produits à des prix de gros aux particuliers qui détient aujourd’hui un quasi-monopole en Russie.

Et qui fait des ravages.

« Ici, les petits magasins et les entreprises ne peuvent pas s’aligner sur les prix pratiqués par les Chinois. Certains sont obligés de fermer. Nous leur proposons d’ouvrir un magasin en ligne qui leur permettra de réduire leurs charges et nous nous occupons de tout le reste : le marketing, les livraisons et l’entreposage », résume Liya qui y voit ainsi une manière d’aider la production nationale et de se débarrasser des produits chinois souvent de mauvaise qualité.

Un businessman de Kazan a déjà investi dans le projet et une levée de fonds est en cours.

Agathe DUPARC

MediaPart