Réflexions sur le rôle des monnaies de réserve

, par  DMigneau , popularité : 0%

Réflexions sur le rôle des monnaies de réserve

La sortie de la crise du " SARS-CoV-2 " va être un moment risqué pour le système monétaire international.

La principale entité émettant une monnaie de réserve et la seconde à savoir les États-Unis et les 19 pays réunis autour de « l’Eurogroupe » ont décidé de relancer leurs économies en recourant à la création monétaire.

Le " plan de relance " étasunien se chiffre à 1 900 milliards de dollars. Les conséquences seront assez similaires à celles du plan de « l’Union européenne » et les premiers effets - début d’inflation et Wall Street dans l’expectative - se font déjà sentir.

Il faut noter que les États-Unis envisagent de créer 2 000 milliards de dollars supplémentaires pour reconstruire leurs infrastructures délabrées par manque d’investissements depuis plus de 30 ans et avec le " plan aux familles ", l’enveloppe totale portera sur environ 6 000 milliards de dollars. (1)

Une enveloppe globale de 1 800 milliards d’euro sera consacrée à " reconstruire " l’économie de « l’Union européenne » de " l’après COVID-19 " en la dirigeant vers une économie non dépendante des hydrocarbures.

Ce montant gigantesque sera créé ex-nihilo (2) et sera " compensé " par une dette du même montant à charge des pays garantissant cette dette pour une part et à charge de « l’Union européenne » qui la remboursera par de futures taxes européennes d’une autre part.

Pour se faire une idée de ce montant, cela représente plus de 4 000 euros par citoyen européen, femmes, enfants, retraités etc compris ou 5 300 euros par citoyens, si on ne compte que « l’Eurozone ».

Une charge impossible à rembourser sans une croissance économique comparable aux " Trente Glorieuses ".

Le monde a malheureusement changé et la croissance s’est déplacée vers l’Asie (3) dont les principales économies - hormis actuellement l’Inde - semble avoir mieux géré la pandémie.

Les États-Unis pourraient aussi mieux s’en sortir que les Européens grâce leur réactivité traditionnelle et au rôle du dollar dans l’économie mondiale, mais ils ont des points faibles que Donald Trump avait commencé à corriger :

- déficit budgétaire,

- détérioration de la " balance des paiements ",

- accumulation de la dette nationale,

- la " délocalisation " à quoi vient maintenant s’ajouter l’injection massive d’argent initié par l’administration Biden.

S’ils ne peuvent la rembourser, les États-Unis et « l’Union européenne » pourraient garder perpétuellement cette dette comme le fait le Japon et de finalement l’effacer un jour par le compte " perte " mais ce n’est pas sans risque pour des « monnaies de réserve ».

Cela retarde simplement l’échéance.

Une alternative serait de la rembourser grâce à l’inflation comme certains économistes désespérés le préconisent.

Les dangers de cette dernière solution ne sont pas anodins pour des « monnaies de réserve », mais revenons d’abord à l’origine et aux raisons de l’existence de la monnaie.

On considère généralement que la Mésopotamie a été un des premiers " berceaux " de la civilisation. C’est là que sont nées les premières villes, il y a environ 6 000 ans et donc, forcément, aussi les échanges complexes de biens.

Dans cette région et avant la création de la monnaie, une forme de " comptabilité " enregistrait les échanges de produits sur des tablettes d’argile et cela permettait déjà une gestion de « débits » et de « crédits ».

Tablette d’argile summérienne traitant d’un différend commercial

Très vite, la nécessité de trouver un " étalon " accepté par tous est apparue pour les petits et le grands achats du quotidien. Des lingots de métaux rares et inaltérables comme l’or et l’argent ainsi que le cuivre, moins rare, se sont petit à petit imposés jusqu’à la création des pièces de monnaies dans la Grèce du VIIe siècle av. J.-C.

Ces lingots permettaient aussi de thésauriser ses actifs.

Pendant toute cette période et pendant les siècles suivants, il y eu une remarquable stabilité des prix. Il pouvait y avoir des " poussées " pendant des périodes de crise - guerres, épidémies ou mauvaises récoltes, par exemple - mais les prix retrouvaient ensuite leurs cours normaux.

L’or s’est imposé comme " étalon " dans la civilisation occidentale jusqu’à l’arrivée de la monnaie fiduciaire.

Au début, la monnaie " papier " pouvait être convertie en or à un cours fixe mais l’un après l’autre, tous les États émirent de plus en plus de monnaie " papier " et ils ne possédaient pas assez de réserves d’or pour garantir leur solvabilité.

La monnaie s’appuya alors sur la confiance - d’où le terme " fiduciaire " - dans l’économie du pays.

« L’hyper-inflation » allemande de 1923 fut exemplaire de ce qu’il arrive quand un pays crée une énorme masse monétaire sans l’appuyer ni sur l’or, ni sur des réserves de devises et ni sur une production industrielle. (4)

Un nouveau mark - le " Reichsmark " - créé en 1924 avec l’aide des anglo-saxons et défini par rapport à l’étalon « or » permit la sortie de crise.

L’arrivée de la monnaie " scripturale " tel que nous l’utilisons aujourd’hui apparut à la fin du XIXe siècle et ne changea rien à l’équation si ce n’est qu’elle facilita la création monétaire.

L’idéal serait que tous les pays du monde aient une balance commerciale équilibrée et que toutes les monnaies soient adossées au même étalon.

Ce n’est évidement pas le cas et les pays qui ont une balance commerciale excédentaire sont contraints d’investir leurs liquidités dans des « actifs » comme des fonds souverains, des métaux précieux ou des " obligations d’État " libellées en monnaie de réserve. (5)

Les fonds souverains présentent toujours un risque en cas de crise majeure (6) qui pourrait faire " fondre " ou disparaître la valeur de « l’actif ».

Les métaux précieux n’existent qu’en quantité limitée et ne sont plus considérés que comme « réserve stratégique ».

Il reste les « obligations d’État » mais c’est ici que que cela devient plus compliqué avec l’inflation.

Reprenons l’inflation allemande de 1923.

Imaginons un fabricant de machine agricole qui aurait vendu son produit à une exploitation agricole et qui aurait accepté une échéance de plusieurs mois pour permettre à son client de vendre sa récolte avant de rembourser sa créance.

S’il avait vendu une machine dont la " contre-valeur " valait plusieurs tonnes de céréales en avril, il n’aurait même pas pu acheter un pain avec l’argent du payement en septembre.

Il considérerait à juste titre avoir été dupé.

Il en aurait été de même pour un acheteur « d’obligations d’État » allemandes en 1923.

Dans les cités sumériennes de Mésopotamie, il n’y avait pas d’intérêts au bénéfice du vendeur et pas d’inflation profitant à l’acheteur.

Un outil agricole, par exemple, valait exactement la même quantité de céréales un an plus tard et sa valeur n’était pas comparée à une monnaie vu qu’elle n’avait pas encore été inventée.

Sauf crise majeure, on ne peut bien sûr pas imaginer une inflation du niveau de l’Allemagne de 1923 pour des pays comme les États-Unis ou « l’Union européenne » mais même une inflation de 1015 % pendant plusieurs années serait perçue comme une importante perte pour les pays dont la balance commerciale est excédentaire et qui ont placé leurs surplus en dollars ou en euros.

Ils exigeraient un intérêt d’au moins le montant de l’inflation avant d’acheter des « obligations d’État » (emprunts) américaines ou européennes ou retireraient cet actif de leur portefeuille.

De plus, ils ne feraient peut-être plus confiance en ces monnaies et cesseraient de les accepter en paiement.

Vu que justement les États-Unis et « l’Union européenne » ont un taux d’endettement aux environs de 100 % du PIB et que les « obligations d’État » les aident à emprunter, cela les entraîneraient dans de nouvelles créations monétaires entraînant la spirale infernale d’une dette exponentielle et une inflation galopante.

C’est inévitable quand on s’endette pour couvrir ses dépenses courantes et pour payer ses dettes antérieures alors que s’endetter pour investir peut être bénéfique pour des économies si les investissements sont judicieux.

Provoquer artificiellement une " révolution industrielle " pour se passer des hydrocarbures est une coûteuse gageure dont le résultat positif est loin d’être garanti. Je ne vois pas comment des énergies " renouvelables " vont permettre une réindustrialisation concurrentielle.

En conclusion, une monnaie de réserve se doit d’être stable pour garantir les échanges de biens et de services dans de " bonnes " conditions. Elle doit aussi servir comme moyen de préservation des valeurs des autres banques centrales.

Émettre une monnaie de réserve est un avantage pour le pays. Ses " obligations d’États " seront achetées par les autres banques nationales et leur serviront de réserve de valeur et en cas de déficit de la balance des paiement, l’État peut le couvrir avec la monnaie nationale comme le font les États-Unis.

L’alternative est d’emprunter sur les marchés financiers avec les taux d’intérêts du marché.

Je n’ai aucun doute que le « capitalisme financier » trouvera la résilience nécessaire pour se sortir de la crise avec le minimum de perte.

Je suis plus inquiet pour les États. Cette énorme masse monétaire créée est une décision politique dans une situation inédite : crise économique et tension diplomatiques voire risque de conflits armés.

Il est difficile d’estimer les conséquences d’une inflation importante sur notre niveau de vie. Il y a de nombreux scénarios possibles, mais je n’en vois aucun d’optimiste pour les " citoyens-consommareurs " et pour les épargnes. (7)

Il est impératif pour « l’euro » de rester une monnaie de réserve et aux États, de ne pas recourir à l’inflation pour rembourser leurs dettes.

Heureusement, l’Allemagne est vigilante et garde une gestion rigoureuse de sa dette tout en faisant pression sur les autres pays de « l’Eurozone ».

Dans le cas contraire, le risque de crise financière européenne deviendrait presque inévitable avec des conséquences mondiales mais c’est peut-être ce que certains cherchent pour provoquer un " Grand Reset ".

Notes :

(1) . Ce montant sera étalé sur plusieurs années, au moins sur la durée du mandat de Joe Biden.

(2) . Crée ex-nihilo comme n’importe quel emprunt mais cette fois-ci directement par la BCE sans passer par les marchés financiers.
(3) . Les croissances économiques américaine et européenne de 2021 et 2022 ne feront que rétablir la situation d’avant la crise qui ne permettait déjà pas de rembourser les dettes souveraines.

(4) . L’industrie allemande sortit exsangue de la guerre 14-18 et la crise s’accentua encore par l’occupation de la Ruhr, le poids des réparations de guerre et la spéculation des entreprises allemandes. L’hyperinflation de 1923 a été de 16 000 000 % (16 millions de pourcents).

(5) . Dans l’ordre, les principales monnaies de réserve internationales sont le dollar américain et « l’euro » qui sont suivis de loin par le Yen, la livre sterling et quelques autres devises.

(6) . Souvenons-nous des deux géants étasuniens du refinancement des crédits hypothécaires, " Freddy Mac " et " Fanny Mae ", en 2008. Entraînées par la crise des " subprimes ", elles étaient en " cessation de payement ".

Les « fonds souverains » chinois étaient engagés pour près de 400 000 000 000 (400 milliards) de dollars et auraient perdu cet investissement en cas de faillite.

C’est le gouvernement de Georges W Bush qui a sauvé l’investissement chinois en nationalisant les deux sociétés et c’est le contribuable américain qui a " payé l’addition ". Pour être de bonne fois, il faut dire que ces deux sociétés se portent très bien aujourd’hui.

(7) J’ai entendu Eric Zemmour dire : « Pourquoi ne pas s’endetter, les taux d’emprunt pour la France sont quand-même négatifs ! » Oui, à condition que ce ne soit pas sur les marchés financiers et qu’on maîtrise sa banque nationale, ce qui n’est pas le cas.

Pierre

AgoraVox.fr