Réfléchir sur la « garantie d’emploi »

, par  DMigneau , popularité : 0%

Réfléchir sur la « garantie d’emploi »

À l’occasion de la sortie du livre de Pavlina Tcherneva, il peut être utile de réfléchir au potentiel d’une proposition féconde.

Les éditions " La Découverte " lancent, ces jours-ci, une nouvelle collection appelée « Économie politique » que j’ai la chance de coordonner avec Cédric Durand, économiste à l’Université de Genève.

Cette collection cherchera à proposer des textes remettant le contrôle démocratique au cœur des politiques économiques : comprendre la dynamique du capitalisme contemporain pour pouvoir le dépasser.

Les ouvrages seront accompagnés de textes pour les replacer dans cette perspective particulière.

Le premier livre de la collection est celui de l’économiste étasunienne Pavlina Tcherneva, que les lecteurs de " Mediapart " ont pu déjà rencontrer dans plusieurs articles.

Dans " La Garantie d’Emploi, l’arme sociale du Green New Deal ", elle présente un élément clé de la pensée dite de la " Théorie moderne de la monnaie " (TMM), celle de la possibilité offerte à chaque citoyen qui le désire de travailler à plein temps pour un salaire lui permettant de vivre décemment.

Cette garantie est l’élément sans doute le plus avancé et le plus intéressant des débats sur la TMM. Dans " Le Mythe du Déficit ", publié récemment aux éditions " Les Liens qui Libèrent " que j’ai chroniqué pour " Mediapart ", l’autre grande économiste de ce courant, Stephanie Kelton montre combien cette garantie est centrale dans l’économie politique de la TMM.

C’est par la réalisation politique du " plein emploi " que l’économie est entièrement réorganisée.

Le texte de Pavlina Tcherneva a l’immense mérite de montrer la faisabilité de cette « garantie d’emploi ». Certes, le contexte décrit est celui des Etats-Unis, mais les quelques expériences concrètes de ce type qui ont été menées l’ont été dans des pays " émergents " à monnaie plutôt faible comme l’Argentine et l’Inde.

Surtout, à la différence des critiques bâclées qu’en font les milieux « conservateurs » et « libéraux », la TMM n’est pas une théorie de la " dépense sans compter ". C’est une théorie qui renverse les priorités en plaçant la construction du plein-emploi comme première tâche des autorités d’un État.

Ce renversement des priorités qui met fin au chantage à l’emploi du secteur « privé » suffit à en finir avec les objections " dépensières " alors même que les crédits d’impôts et subventions directes coûtent pour le seul budget français près de 100 milliards d’euros par an.

La TMM a une mauvaise réception en France, y compris - et surtout - dans les milieux hétérodoxes.

C’est sans doute une vieille tradition de notre paysage intellectuel que de ne pas accepter aisément ce qui vient de l’étranger, en particulier des Etats-Unis.

Toutes ces critiques ne sont cependant pas infondées, mais elles ne ferment cependant pas, à mon sens, le débat. Le cœur de la question étant de savoir s’il faut encore s’en remettre au « Marché » pour " libérer " les citoyens de la contrainte de l’emploi.

Cette ligne de rupture entre ceux qui comptent toujours sur la vertu du « Marché » et de l’entreprise privée et ceux qui pensent que la priorité est dans la modification du mode de production par un abandon du rôle central donné au " marché du travail " est, selon moi, fondamentale.

Au reste, et c’est l’idée que je défends dans la postface du livre de Pavlina Tcherneva. La logique développée par la TMM autour de la « garantie de l’emploi » dans le contexte de la crise actuelle du néo-libéralisme conduit sans doute à choisir rapidement entre une accélération pour préserver le " plein-emploi " et, donc, la gestion de la crise écologique et le retour aux logiques « d’ajustement » ancien faisant de l’emploi une variable parmi d’autres.

Si la « garantie d’emploi » devient centrale, alors il faudra certainement élargir son champ et le développer.

Inévitablement, la fin du chantage à l’emploi dans un contexte d’épuisement des gains de productivité conduit à ruiner les bases du mode capitaliste de production. C’est d’ailleurs en cela que la « garantie d’emploi » est essentielle dans le contexte " écologique " actuel : elle permet d’exclure des parts entières de la production de la « logique marchande » en contraignant à une définition collective des besoins et des biens communs.

Dans ce contexte, l’ensemble des besoins et des modes de production est modifié. Loin d’être un travail de " deuxième zone ", la « garantie d’emploi » peut devenir un moyen de concrétiser des tâches jusqu’ici abstraites pour beaucoup de salariés et permettre ainsi de mettre en échec le système de production de valeur capitaliste.

C’est donc potentiellement une modification majeure qui ne pourra, d’ailleurs, se faire qu’avec l’appui de luttes sociales. La « garantie de l’emploi » n’est peut-être pas qu’un simple " contrepoids " aux excès du capitalisme comme le défend la TMM dans une logique encore très " keynésienne ".

La dynamique du moment pourrait l’emmener beaucoup plus loin. C’est aussi son intérêt de ne pas n’être qu’une " roue de secours " d’un système économique à bout de souffle.

Le texte de cette " postface " est disponible sur le site de " Contremps " :

https://www.contretemps.eu/chomage-economie-garantie-emploi-depassement-capitalisme/

Romaric GODIN

MediaPart.fr