Psychose sanitaire : Pourquoi rejoue-t-on le scénario du " Covid " avec la " variole du singe " ?

, par  DMigneau , popularité : 0%

Psychose sanitaire : Pourquoi rejoue-t-on le scénario du " Covid " avec la " variole du singe " ?

Le " Covid-19 " a profondément modifié notre rapport aux maladies infectieuses, la variole du singe en est un exemple édifiant. Maxime Gruss / Hans Lucas

Alors que le " Covid-19 " s’effaçait progressivement du " paysage médiatique ", a surgi la " variole du singe ", avec 219 cas confirmés – pour l’instant – dans le monde.

L’occasion de faire remonter des angoisses pas forcément justifiées, symptômes d’une transformation profonde de notre relation avec les maladies infectieuses et qui interroge sur la manière dont les citoyens sont informés.

Il y a comme une sensation de " déjà-vu ". Décompte quotidien des cas, isolement fixé à 21 jours en Belgique pour les cas " contacts ", vaccination recommandée pour les personnes exposées, surveillance étroite du virus de la part de l’OMS

« On a l’impression d’être dans un mauvais film, analyse Delphine Peyrat-Apicella, psychologue clinicienne et maîtresse de conférence à l’Université " Sorbonne Paris Nord ". Les médias suivent l’évolution épidémique de la " variole du singe " de la même manière qu’ils le faisaient avec le " Covid ". Cela risque de faire surgir à nouveau une angoisse dans la population, déjà fragilisée par deux ans de pandémie ».

Sauf que la " variole du singe " n’est pas le " Covid-19 ".

Loin de là.

C’est une maladie provoquée par un virus à ADN facilement détectable, qui mute peu, ne se transmet qu’avec des contacts très rapprochés et prolongés, ne provoque des formes graves qu’exceptionnellement et seulement avec une mauvaise prise en charge.

La " variole du singe " est connue des chercheurs depuis la fin des années 1950, la maladie est endémique d’Afrique centrale et de l’Ouest. Les petits foyers épidémiques en dehors du pays étonnent certes la communauté scientifique, " mais aucun critère ne permet de dire que la situation est grave , affirme Yves Coppieters, médecin épidémiologiste et professeur de santé à l’ULB (Université Libre de Bruxelles), qui connaît bien la variole du singe pour avoir travaillé sur les maladies infectieuses en Afrique. Un infecté arrivera difficilement à contaminer plus de deux ou trois personnes. C’est donc très facile d’arrêter le phénomène de propagation  ».

Alors que le " Covid-19 " ne fait plus autant parler de lui, le vide qu’il laisse semble devoir être rempli à tout prix. « Comme si nous avions besoin de jouer le scénario " Covid " en boucle », avance Delphine Peyrat-Apicella.

Généralement, revivre sans cesse un événement bouleversant jusqu’à ne plus arriver à penser à autre chose est un symptôme de " stress post-traumatique " observé à l’échelle de l’individu. Après deux années éprouvantes de pandémie, Delphine Peyrat-Apicella évoque la volonté des chercheurs d’étudier ce genre de phénomène traumatique au niveau « collectif ».

" Sur-réagir " face à un virus inconnu du " grand public " n’est pas surprenant pour Lise Eilin Stene, médecin chercheuse au centre NKTVS, le " Centre de recherches norvégien sur le stress et les violences traumatiques ", qui étudie aussi les traumatismes liés à la crise sanitaire : « Les gens sont submergés d’informations et certains imaginent les pires scénarios. C’est encore plus difficile à gérer pour certains maintenant que les téléphones portables offrent l’actualité angoissante à portée de main, déplore la chercheuse, qui tient à préciser qu’elle ne conteste pas l’importance des médias pour informer le public, ni ne minimise la potentielle gravité de la " variole du singe ". Mais le but ne doit pas être de répandre une vague de panique avec un scénario catastrophe accompagné d’images ou de descriptions choquantes ».

Au risque de voir apparaître l’effet contraire de la peur avertit la chercheuse, avec une désensibilisation progressive de la population qui pourrait prendre les futures menaces infectieuses avec moins de sérieux.

Une exagération de la menace ?

De façon involontaire, l’amélioration du suivi des maladies infectieuses a contribué à augmenter le niveau d’anxiété de la population et à exagérer la menace de certains virus.

" Tous nos systèmes de surveillance des maladies infectieuses marchaient au ralenti depuis vingt ans, car les chercheurs se concentraient plus sur les maladies chroniques , révèle Yves Coppieters. Le Covid-19 a fortement relancé cette surveillance, certes efficace, mais qui était jusqu’à présent plus ou moins en torpeur. Aujourd’hui, les médecins notifient chaque patient suspecté d’avoir une maladie infectieuse inconnue ou rare, ce qui n’était pas le cas avant la pandémie ".

Et avec la " variole du singe ", c’est tout un imaginaire collectif qui se retrouve stimulé.

« Afrique, singe, homosexuels, HSH (Hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes, N.D.L.R)... ce vocabulaire, qui est aussi utilisé par le monde médical, nous rappelle le sida dans les années 1980 et la variole humaine. On est en train de ramener des mots-clés dans la presse qui ont une forte connotation pour les gens et qui peuvent être très anxiogènes, voire stigmatisants  », alertent Yves Coppetiers et Lise Eilin Stene, qui appellent à davantage de vigilance dans l’utilisation de certains termes qui ne reflètent pas, ou peu, la réalité.

L’obsession du pire

Face aux évocations répétées dans les journaux et plateaux de télévision d’une possible future " vague épidémique " de " variole du singe ", Yves Coppetiers s’agace : « Tous les huit mois, un virus émerge. Ils ne font pas pour autant " la Une " de tous les journaux ! Maintenant, certains experts osent faire des projections sur la " variole du singe ", comment elle pourrait évoluer, etc. Tout le monde s’imagine le pire. Alors qu’en réalité, personne ne sait ce qu’il va se passer ».

Arnaud CIARAVINO

Marianne.fr