Politiser l’élection et en finir avec la démocratie injonctive

, par  DMigneau , popularité : 0%

Politiser l’élection et en finir avec la démocratie injonctive

Le temps de cette quinzaine est variable. Les précipitations ont commencé sur l’ensemble du pays dès le dimanche 10 avril à 20 heures. Tout d’abord composées d’implorations avec quelques rares accusations, ces dernières tendant à gagner en proportion à mesure que s’approche le dimanche 24 avril.

Leur intensité croit de la même manière.

Les " éclaircies " ne sont pas prévues pour le 25.

En aucun cas.

Barrage et suffrage

Plus qu’une seule chose importe : la défaite de Mme Le Pen. Le corollaire de cette défaite étant la victoire de M Macron, les choses se compliquent quelque peu.

En effet, je ne prends pas trop de risques à déclarer qu’une majorité de mes concitoyens ne souhaite pas voir Mme Le Pen s’emparer du pouvoir. Le problème est donc que parmi ceux-ci, une grande part ne souhaite pas non plus voir M Macron rempiler pour un deuxième quinquennat. Il s’agirait alors de ne pas voter " pour ", mais de " faire barrage ". Les personnalités " de gauche ", qu’elles soient politiques, intellectuelles ou simplement médiatiques, adoptent ce discours du " barrage " qui ne vaudrait pas suffrage.

Le problème est qu’il s’agit d’un suffrage tout de même.

Objectivement et juridiquement, c’en est un.

Glisser un bulletin au nom d’Emmanuel Macron peut ne pas constituer un suffrage en sa faveur uniquement dans l’espace subjectif des " discours d’intention ". Les règles électorales ne prévoient pas plusieurs sortes de bulletins Macron et au soir du 24 avril, on a très peu de chances d’entendre à l’annonce des résultats : " Emmanuel Macron l’emporte avec 55 % de voix, dont 27 % sont des voix d’adhésion et 28 % des voix de barrage ".

C’est cette absence de nuance qui empêche un bon nombre d’électeurs de prendre une décision.

D’ailleurs, M Macron lui-même s’inscrit dans cette vision des choses. Il accule tout le monde à se positionner dans le " pour " ou le " contre ". " Il n’y a pas de barrage républicain ", a-t-il déclaré. Il dit vouloir convaincre sur son projet plutôt que d’imaginer le barrage avoir une existence réelle.

Lui-même fait donc de cette élection un choix binaire. Il évacue toute nuance que tentent d’introduire les " barragistes ". Ainsi, d’après le président lui-même, celui (ou celle !) qui sera élu(e) aura toute la légitimité nécessaire pour réaliser la totalité de son projet. Cette façon de considérer les choses est non seulement inconséquente mais elle est aussi, et surtout, complétement réductrice et en quelque sorte " falsificatrice " de la complexité du réel.

Nous sommes donc dans une situation où des adversaires de M Macron sont prêts à ranger cette " adversité " au placard le temps d’éliminer un danger à leurs yeux plus grand pendant que M Macron lui même nie ce discours et affirme que son élection signifiera automatiquement une adhésion et donc la fin de toute adversité.

Barrage et camouflages

Le barrage " cuvée 2022 " n’est pas le premier du genre. Nous pouvons donc examiner l’efficacité de ce remède en observant ses résultats passés, notamment ceux de 2017, puisque cette année-là le bénéficiaire du barrage était la même personne que celle qui risque d’en bénéficier cette année.

Quel est l’objectif d’un " barrage " ?

D’après le " Larousse ", le sens exact du terme qui nous intéresse est le suivant : " Opposition ferme visant à empêcher quelque chose ". Le " quelque chose " étant « l’extrême droite » qui est le synonyme au choix et selon les locuteurs du racisme, de discriminations, de xénophobie, de fascisme.

Donc, le " barrage " de 2017 a-t-il joué son rôle " d’empêcheur du pire " ?

Toute réponse à cette question est forcément relative. Tout est une question d’interprétation et de suppositions quant à ce qui se serait passé si le barrage n’avait pas eu lieu.

Je pourrais ainsi dire que :

« les éborgnés, les mutilés et les gazés des manifestations, les anathèmes ministériels contre les universités gangrénées par " l’islamo-gauchisme ", les lois contre le " séparatisme " et son lot de débats dirigés ouvertement contre les musulmans, le refus d’accueillir " l’Aquarius " et la volonté constamment affirmée de lutter contre les flux migratoires, les humiliations des migrants à Calais ou ailleurs, les tentes lacérées au cutter par nos " forces de l’ordre ", le mépris raciste des blagues morbides sur les " kwassa kwassa " qui amèneraient du Comorien, le mépris des personnes handicapées avec le refus de " déconjugaliser " " l’Allocation aux adultes handicapés ", la croisade " anti-wokiste " des ministres Blanquer et Vidal, la loi " Sécurité globale " et son lot de réductions de libertés publiques, la tentative du gouvernement de donner des bons et des mauvais points aux médias d’information... »

sont certes des choses qui toutes constituent des marqueurs d’une politique « d’extrême droite », mais qu’elles sont tout de même " un moindre mal " par rapport à ce qu’aurait fait « l’extrême droite » elle-même.

Je pourrais aussi dire, à l’inverse, que « l’extrême droite » ne pourrait pas faire pire puisque n’ayant pas l’immunité qu’accorde l’étiquette " démocrate " ou " républicaine " dont bénéficie M Macron, l’opinion publique ne laisserait pas de " telles choses " arriver sous son règne.

Tout cela ne sont que suppositions. En tant que telles, et au vu des enjeux qu’elles charrient, on ne peut que les qualifier " d’hasardeuses " et " d’inconséquentes ".

Ce qu’on peut faire en revanche, c’est observer et décrire le réel et ses mouvements. Ainsi, on y voit une droite « néo-libérale » qui instrumentalise nos peurs tout au long de son (ses) quinquennat(s) pour pouvoir, une fois les élections venues, utiliser notre image collective de « l’extrême droite » comme le grand repoussoir.

Cette stratégie de diversion qui consiste à s’inscrire pendant cinq ans avec plus ou moins d’intensité dans le sillon de « l’extrême droite » pour au final s’assurer que celle-ci obtienne le statut d’opposant principal ayant toujours su mettre au centre des débats les sujets les plus essentiels permet de se présenter comme " l’ultime rempart " face à elle.

Comment qualifier cette stratégie autrement que par " cynique " ?

Mais cette qualification étant un jugement moral, nous pouvons simplement nous contenter de constater son extrême efficacité.

« L’extrême droite » sait tout cela et connait les limites que lui imposent les " étiquettes " qui lui collent à la peau. Alors elle tente de se débarrasser par divers moyens de tous ces stigmates qu’elle traine comme des boulets empêchant sa " dédiabolisation ".

Elle change de nom (exit le " FN "), exhibe le moins possible son nom de famille (le nom Le Pen mentionné deux fois seulement, et ce en tout petits caractères, dans les professions de foi de " Marine "), se crée un alter-ego diabolique et devient ainsi par contraste tout à fait " ordinaire " et " fréquentable " ; face à " Zorglub " tout le monde parait gentil ...

Mais la droite « néo-libérale », qui pendant toute la durée du quinquennat n’a cessé de promouvoir « l’extrême droite », soit par ses actes (voir ci-dessus), soit par ses paroles (la fameuse " mollesse " de Mme Le Pen la rendant tout à coup inoffensive), ressort dès le soir du premier tour des élections toutes les étiquettes qu’elles n’a cessé de dissimuler.

Ainsi, en ce moment, on peut enfin réentendre les membres de la majorité présidentielle nous reparler de « l’extrême droite » comme d’un véritable danger.

Mais nous, en tant que citoyens " éclairés ", nous ne devrions pas nous arrêter aux « étiquettes ». Nous qui avons vécu ce quinquennat, sommes comme des spectateurs d’une pièce de théâtre qui auraient vu la préparation des comédiens en coulisses. Pourtant, un bon nombre d’entre nous y croit encore, malgré un jeu de comédiens souvent poussif et emprunté ; pour un bon Macron, combien de médiocres Blanquer, Dussopt ou De Montchalin ?

Il suffit donc que les " cogneurs arrogants " reprennent leurs costumes de " démocrates " le temps de " l’entre-deux-tours " et le tour serait joué ?

Ce qui rend un exercice de pouvoir autoritaire, raciste et par conséquent a minima " fascisant " n’est pas une simple étiquette accolée par les " experts médiatiques ". Ce sont plutôt les modalités mêmes de cet exercice de pouvoir. C’est cela que nous devrions être capables de questionner et d’examiner rationnellement.

Nous avons ainsi une « extrême droite » qui tente par tous les moyens de gommer son identité stigmatisante la condamnant à heurter le " plafond de verre " et une droite « néo-libérale » aux pratiques autoritaires (qu’elle adopte à dessein) qui use de son étiquette " républicaine " comme d’un " totem d’immunité ". Chacun tente de camoufler comme il peut ses aspects gênants. Que ce soient les idées ou les pratiques.

Captures

A cet endroit du texte, nous voyons déjà que le manichéisme actuel ne sert qu’à empêcher de penser. Il s’agit de se positionner " pour " ou " contre ". La moindre nuance vaut accusation de complicité avec " le pire ". Accessoirement cela permet d’évacuer les responsabilités de ceux qui s’apprêtent à rempiler pour cinq ans.

Nous nous trouvons dans une situation d’impuissance totale où on ne peut faire que des mauvais choix. Ne maitrisant plus rien, on nous demande pourtant de nous engager, d’exprimer publiquement notre " non-choix ".

Or, nous savons que ce qui nous attend sera pire que ce qu’on a connu jusque là. Ce, quel que soit le résultat. Avec l’élection de M Macron, la « guerre sociale » qu’il a annoncée ne saura être évitée. Les inégalités continueront de se creuser et les ressentiments aussi.

Et vers quoi pourront être détournés ces derniers ?

Comme précédemment, la recette est connue : on ira piocher dans l’arsenal « d’extrême droite » des " boucs émissaires " faisant ainsi " d’une pierre deux coups " : maintenir dans les consciences l’image de « l’extrême droite » comme une solution crédible (contrairement à ces foutaises utopistes, liberticides ou " islamo-gauchistes " de la gauche " radicale ") et permettre de préserver intacte l’image du « Capital » comme une chose naturelle, aussi nécessaire que l’air que l’on respire.

Les médias sont prêts. Et il ne s’agit pas uniquement de ceux de Bolloré. Ceux-ci ne font qu’ouvrir la fenêtre d’ " Overton " où tous s’engouffrent allègrement.

Nous avons donc « le Capital » et ses défenseurs qui n’œuvrent qu’en faveur de sa croissance infinie érigée en " totem sacré " et devant être vénéré et respecté par toute la société. C’est là que les divergences des intérêts sautent aux yeux. Le risque du point de rupture de notre société en tant que " corps collectif " étant une réelle possibilité, « le Capital » s’emploiera de toute évidence à ce que cette rupture, si elle devient inévitable, ait lieu du côté le moins douloureux pour lui.

Entre d’un côté une rupture avec « le Capital », ses logiques et ses intérêts, ô combien nécessaire dans le processus d’émancipation et de construction d’une société de citoyens éclairés souverains sur leurs vies, et une rupture définitive et explicite avec nos devises, nos valeurs et « l’Etat de droit » ou des minorités parmi les plus faibles seraient chargées de tous nos maux, le choix serait tout sauf cornélien pour « le Capital ».

Le " non-dit " essentiel se trouve là : dans le fait qu’à travers la description de ces stratégies, nous nous rendons compte que pour les membres de la classe du « Capital », la Nation n’est qu’un instrument qu’ils possèdent et mettent au service de leurs propres intérêts tout en la présentant comme une chose sacrée que d’autres mettraient en danger en rendant ainsi nos vies si difficiles.

C’est cette capture de tous par une classe bien précise que cache la " fable républicaine ".

Le quinquennat Macron qui vient de s’écouler nous a donne d’innombrables preuves que la « République » et sa devise sont en train d’être vidés de tout contenu réel pour ne constituer plus qu’un décor en carton pâte qu’on agite néanmoins sous les yeux des classes populaires en vue de garder une " cohésion sociale ".

Le problème est que cette proposition de " cohésion sociale " est basée de plus en plus sur des concepts vides et sur l’exclusion des prétendus " ennemis communs ".

Notre rôle, c’est de mettre sous tous les yeux la liberté, l’égalité et la fraternité réelles dans ce pays. Montrer sans cesse l’envers du décor. Déconstruire les mythes du « Capital ». Conscientiser cette captivité de tous par quelques uns.

C’est un travail difficile et ingrat, mais il est indispensable.

Proposer aux gens de nous suivre, car on aurait conçu un superbe projet pour eux ne peut marcher. Par contre, travailler à une prise de conscience des dominations et captations puis, une fois ce travail préparatoire accompli, construire le chemin de l’émancipation avec les citoyens est la seule démarche possible.

" Barrage " malgré tout ?

Arrivés à cet endroit du texte, nous nous rendons bien compte que ce deuxième tour de l’élection est bien celui qui avait été prévu et préparé depuis longtemps. Nous ne sortirons pas de cette " spirale du pire " au soir du 24 avril.

Nous élirons une espèce de racisme.

Un mépris de classe ordinaire doublé d’un racisme d’opportunité est-il préférable à un racisme organique doublé d’un mépris de classe camouflé ?

En d’autres mots, M Macron, en représentant d’une classe bourgeoise qui cultive un mépris profond des classes populaires (les " rien " qui devront dorénavant mériter notre " solidarité " !) et qui s’aventure de plus en plus fréquemment sur le terrain de « l’extrême droite » classique par cynisme et stratégie vaut-il mieux que Mme Le Pen qui est un pur produit de cette idéologie raciste " ordinaire " et qui prévoit de laisser notre société captive des désirs du « capital » avec toutes les conséquences néfastes pour les classes populaires qui en découleront ?

Ces deux candidats empruntent donc tous les deux le même chemin du racisme. L’un par nécessité stratégique, l’autre par conviction.

Ces deux candidats empruntent aussi le même chemin de la soumission au « Capital ». L’un par conviction et l’autre parce que l’émancipation n’est en rien son affaire, son affaire étant l’infériorité de l’autre et rien de plus ni de moins.

Mais puisqu’on aura à les combattre tous les deux, il me semblait important de pointer leurs ressemblances et leurs stratégies, de révéler l’inconsistance de leurs discours ainsi que leur caractère manipulateur.

Introduire un peu de réel et de « politique » là où il n’y a plus qu’injonctions des " démocrates de pacotille ".

Ces " démocrates " bourgeois qui sont prêts à nous prendre par la main pour nous emmener jusqu’à l’isoloir en nous mettant le " bon " bulletin dans l’enveloppe.

Ces " démocrates " bourgeois qui sont surtout prêts à garder le silence pendant les cinq années à venir quoi qu’il se passe. Alors que c’est dès le 25 avril qu’il faudra se mettre en tenue de lutte, tant ce qui arrive risque d’être destructeur.

Quant à savoir laquelle des deux candidats il serait bon d’éliminer ou pas, chacun en jugera par lui-même.

Moi y compris. Et c’est une affaire d’isoloir.

Jadran SVDRLIN

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