Liban : quand la révolte des jeunes fait vaciller le régime confessionnel

, par  DMigneau , popularité : 0%

Liban : quand la révolte des jeunes fait vaciller le régime confessionnel

Un symbole fort pour une jeunesse qui se proclame " unie dans la citoyenneté, refusant les barrières tribales et confessionnelles " - AFP

Personne ne pouvait prédire la nouvelle insurrection libanaise. La colère contre une nouvelle taxe s’est transformée en contestation générale du vieux système de castes géré par les grandes familles confessionnelles, sur la toile de fond d’une vaste crise économique. Choses vues et entendues dans la capitale.

Rue Hamra, cœur de Beyrouth. A la terrasse du café " Horse Shoe ", repère de " l’intelligentsia " laïque et " gauchisante ", la clientèle n’a presque pas changé.

Pourtant l’endroit fut la cible de nombreuses attaques, notamment un attentat de " Daech " en janvier 2017.

Mahmoud Mroueh est un ancien journaliste du quotidien " Es Safir ", disparu en 2016, et dont le slogan était « la voix des sans voix ».

« A la suite des appels lancés sur les réseaux sociaux, explique –t-il, des jeunes excédés par une crise économique qu’aggrave encore la corruption, se sont donné rendez-vous sur le pont Fouad Ch’hab. C’était, pendant la guerre civile, la ligne de démarcation entre Beyrouth-Est et Beyrouth-Ouest... »

Un symbole fort pour une jeunesse qui se proclame « unie dans la citoyenneté, refusant les barrières tribales et confessionnelles  ».

Nul ne pouvait imaginer que le cri de colère de ces quelques milliers de révoltés appelant au renversement du « gouvernement des corrompus » allait faire " tache d’huile ", pour s’étendre non seulement à tous les quartiers de la capitale - la Place des Martyrs, haut lieu des mouvements de contestation politique et sociale - mais aussi à toutes les villes et les provinces du pays du Cèdre.

Spectrale inédit

Dimanche 20 octobre, au quatrième jour, le nombre de manifestants atteint le million.

Énorme pour un si petit pays.

Très vite, la grogne " anti corruption " se mue pour tous en soulèvement contre le régime du « partage confessionnel », en vigueur depuis « l’Accord de Taëf » qui a mis fin à la guerre civile, en 1989.

Cet élan émancipateur a donné lieu à des spectacles inédits.

A Jounieh, la très chic banlieue chrétienne, au nord de Beyrouth, les jeunes manifestants conspuent à la fois le président chrétien - Michel Aoun - et son rival : Samir Geagea.

Dans les villes chiites du sud, comme à Nabatieh, les permanences de plusieurs députés du " Hezbollah " sont saccagées.

A Tyr, les " gros bras " de Nabih Berri, l’inamovible président du parlement et leader du mouvement " Amal ", ont été débordés par des milliers de jeunes chiites : ils s’attaquaient aux portraits de Berri qui ornent les places de la ville.

Après une première révolte avortée et violemment réprimée, en août 2015, le Liban tient donc enfin sa révolution anti confessionnelle.

« Rien d’étonnant, résume Pierre Abi Saab, rédacteur en chef du journal " al-Akhbar ", derrière le système corrompu avec lequel la jeunesse insurgée veut en découdre, on retrouve la même dizaine de grandes familles qui tiennent le régime confessionnel . Et aux dynasties traditionnelles (les Hariri chez les " sunnites ", Berri chez les " chiites ", Joumblatt chez le " Druzes ", Gemayel ou Frangié chez les " chrétiens " …), qui se partagent un leadership tribal hérité de génération en génération, s’est ajoutée une nouvelle caste " d’homme d’affaires " et de politiciens véreux, souvent les associés, voire sponsors en affaires des vieux barons du système confessionnel »

A la conférence de rédaction d’ " al-Akhbar ", sont conviés deux hommes politiques que tout semble opposer : Charbel Nahas et Abdelhalim Fadlallah.

Le premier est une figure de la gauche laïque, ancien ministre du travail, leader du parti trans-communautaire « Citoyennes et citoyens d’un État ».

Le second est un économiste, membre de la direction politique du " Hezbollah ".

Les deux hommes reconnaissent que le malsain mélange des genres entre « politique » et « affairisme » a donné naissance à des « alliances incestueuses » qui ont mené le pays au bord du " gouffre économique " et de l’implosion sociale.

D’accord sur le fait que la piste d’une élection législative anticipée, évoquée par le premier ministre Saad Hariri, ne ferait que régénérer le vieux système confessionnel, ils divergent, cependant, sur la nature de l’alternative à construire.

Révolution " anti-confessionnelle "

Nahas plaide pour une « période de transition », avec comme " feuille de route " la démission du gouvernement, la dissolution du parlement et la nomination d’un « gouvernement de compétences » doté de pouvoirs spéciaux, pour mettre en place un " plan de sauvetage " de l’économie, des instances indépendantes de contrôle pour lutter efficacement contre la corruption et une réforme constitutionnelle pour sortir du « système confessionnel ».

Pour Fadlallah, le plus grand danger serait le vide institutionnel : « Tout casser d’un coup serait un saut dans l’inconnu aux conséquence hasardeuses ».

Pour Nahas « le Hezbollah ne veut pas sortir du système, car il est lui-même un parti confessionnel, armé de surcroît et lié à un pays étranger qui est l’Iran ».

Fadlallah réplique : « Les motivations du " Hezb " ne sont pas confessionnelles, mais politiques. Force politique majoritaire, il est soucieux de ne pas rompre les équilibres politiques actuels, de crainte de se retrouver dans la posture dominante et hégémonique qui incombait jadis à la Syrie. Une faute politique que le " Hezbollah " veut éviter à tout prix… »

Un de ces débats vifs et sans détour comme Beyrouth en accueille ces jours-ci, dans l’effervescence d’un pays avide d’échanges et de partage, loin des fractures instrumentalisées par les puissants.

Atmane Tazaghart

Marianne