Les navigateurs de l’impossible

, par  DMigneau , popularité : 64%

Les navigateurs de l’impossible

Comme tous les quatre ans les participants à ce 8ème Vendée Globe se sont élancés depuis les Sables d’Olonne pour un tour du monde à la voile sans escale ni assistance sur des bateaux IMOCA de 60 pieds qui sont les plus puissants monocoques de course modernes. Souvent ignorés des médias ces 29 concurrents de 10 nationalités ont été acclamés à leur départ par une foule enthousiaste de plusieurs centaines de milliers de spectateurs. Et beaucoup fêterons aussi leur retour, dont la superbe victoire d’Armel Le Cléac’h. Mais comment expliquer cette ferveur populaire pour ces navigateurs de l’impossible embarqués plus de deux mois sur ces engins pouvant filer à 30 nœuds ?

Mono Banque Populaire VIII Vendée Globe Copyright Y. Zedda-BPCE_1123

Il n’y a peut-être que les poètes pour célébrer la mer : « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! » écrit Baudelaire ou les inconscients, car les vrais marins - eux - en ont peur. Et de nombreux dictons en témoignent : « Si tu vas en guerre, prie une fois. Si tu vas en mer, prie deux fois » ou « Qui voit Ouessant voit son sang (…) Qui voit Sein voit sa fin (…) ». Maurice Duron, dans son livre « Des mots de voile et de vent » rappelle que « La mer est l’amante des poètes, des terriens exaltés, nullement celle des marins (…) ». Il ajoute que « Dans les recueils de chansons et dictons, très peu célèbrent la mer, que le marin appelle lui-même la peau du diable ».

Car malgré leurs machines sophistiquées en carbone équipées de foils tels des ailes d’albatros, les navigateurs d’aujourd’hui qui affrontent les tempêtes dantesques des 50èmes hurlants ont la même hantise de protéger l’esquif dont leur vie dépend que leurs ancêtres dont ils sont les héritiers (Cf. Notes).

Mais aujourd’hui le danger de collision avec des objets flottants non identifiés est très élevé et les risques d’avaries innombrables : démâtage, drisses rompues, foils brisés, voiles déchirées, électronique et pilotes en rade, cadènes ou safrans arrachés, problèmes de quille, pannes électriques, incendie, voie d’eau …

11 de ces marins ont déjà abandonné…

Et les autres se retrouvent souvent démunis face à des variations de vent extrêmes auxquels s’ajoutent les blessures, l’humidité, le bruit, la fatigue, la solitude, la peur et le manque de sommeil. Ils s’improvisent alors réparateurs en tout ce qui peut dysfonctionner grâce à de multiples compétences avec le risque permanent d’une chute à l’eau fatale.

Mais cela nous montre qu’au-delà de l’enjeu sportif ce Graal des marins est un voyage initiatique d’où ces navigateurs de l’impossible reviennent transformés de l’intérieur par les défis remportés sur eux-mêmes : « …terminer c’est déjà une victoire… » déclare le brillant second Alex Thompson.

« Je ne suis plus le même homme. Il y a eu un changement » confie Éric Bellion.

Et Jean-Pierre Dick a les mêmes mots « Le Vendée Globe a changé ma vie ».

Déjà en 1969 Bernard Moitessier parlait de sauver son âme.

Et pour Stéphane Le Diraison « Ce qui est important c’est d’être en paix avec soi-même ».

De fait cette compétition qui est la plus longue au monde est aussi une quête spirituelle qui concerne chacun de nous, d’où son phénoménal succès, parce que cette épreuve met en lumière les valeurs fondamentales sans lesquelles les individus comme les sociétés ne vivent pas bien.

Parmi celles-ci, car on ne peut les citer toutes, il y a le courage et la prudence, la confiance et la responsabilité.

Il faut en effet du courage pour affronter les dangers d’une telle aventure et ses nombreux imprévus, mais aussi de la prudence pour revenir vivant et retrouver la chaleur des proches si longtemps absents.

Il faut également une confiance partagée avec ceux qui ont aidé à préparer le projet. Cela suppose que chacun assume pleinement ses responsabilités pour tendre vers une fiabilité optimale qui renforce la confiance et entretient l’espoir. Cela explique qu’un marin ne se retrouve jamais seul en danger sans qu’un autre vienne le secourir.

La solidarité des gens de mer n’est pas un vain mot.

Or, dans nos sociétés contemporaines, cette confiance qui est le ciment indispensable de toutes les relations sociales, s’est beaucoup affaiblie au XXIème siècle. C’est même plutôt la défiance qui règne aujourd’hui partout en maîtresse tyrannique :

- démocratie en crise,

- attentats,

- confusion politique,

- communautarismes,

- économie en panne,

- mouvements migratoires,

- pollutions diverses,

- chômage de masse et pauvreté nous laissent accroire que si décidément cela va aussi mal, c’est toujours à cause des autres.

Il semble alors légitime de se méfier de son voisin, d’entretenir le doute envers tout le monde, et de soupçonner des complots ourdis en secret. Or, s’il est exact que de nombreux problèmes bien réels attendent de vraies réponses, l’absence de confiance en soi et dans des relations sociales si tourmentées est un phénomène tout aussi important et nocif que les difficultés elles-mêmes parce que celles-ci en sont parfois la conséquence - et non la cause - ce qui empêche toute solution.

Car on ne peut se cacher indéfiniment le fait qu’une société déprimée qui tourne le dos à son passé, jugé dépassé, et qui se moque de son avenir, car « après nous le déluge », pour vivre de façon égotiste dans l’auto engendrement de sujets sans repères avec une " hystérisation " permanente de l’instant ou des modes technologiques, est en mauvaise posture.

Pourtant, ces navigateurs de l’impossible nous laissent entrevoir qu’on peut faire preuve de courage confiant et qu’il existe d’autres projets de vie que celui d’un monde artificiel qui incite à avoir toujours plus pour être toujours moins.

Ils incarnent avec simplicité des valeurs d’espérance qui sont le fil d’Ariane de l’humanité. Et c’est précisément ce que nous montre l’Odyssée, l’une des épopées mythiques constitutives de l’Occident, dans laquelle Homère nous raconte les difficultés d’Ulysse, ce premier navigateur de l’impossible retour en Ithaque, qui contrairement à ce qu’écrit Du Bellay n’a pas vraiment « fait un beau voyage ».

Car si les marins d’aujourd’hui subissent toujours les violences de Neptune, qu’ils saluent avec respect en passant l’Équateur, Ulysse fut aussi en son temps confronté à de terribles périls et à des adversaires effrayants.

D’abord Poséidon, le dieu de la mer, qui lui tient rigueur d’avoir rendu aveugle son fils le cyclope Polyphème, mais aussi Éole, le gardien des vents de tempête, les Lestrygons, ces géants cannibales, la magicienne Circé qui change les hommes en pourceaux, les Sirènes au chant mortel, ou les terrifiantes Charybde et Scylla…

Or, s’il triomphe de toutes ces épreuves, c’est parce qu’il est courageux et prudent mais aussi confiant et responsable.

Ce récit initiatique de l’espérance nous incite à distinguer les vrais dangers des peurs imaginaires du sommeil de la raison pour y faire face et agir sans attendre que cela vienne d’autrui.

Chacun peut alors se demander comment s’inspirer de ces valeurs pour tenter de remettre à flots cette société de narcisses hors du temps et déboussolés afin d’éviter qu’elle ne sombre à nouveau dans les tempêtes océaniques d’illusoires croyances et de fausses solutions si souvent associées aux naufrages de l’Esprit comme aux orages de l’Histoire.

« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait »

(Mark Twain)

Notes :

De l’antiquité au XVème siècle en Occident, les marins firent surtout du cabotage et peu de navigation hauturière en raison de vaisseaux mal conçus pour affronter la haute mer, de portulans rares et imprécis, et de superstitions tenaces.

Car les abysses sont alors peuplés d’êtres bizarres ou menaçants comme dans les tableaux de Jérôme Bosch : hydres, serpents de mer, gorgones et autres monstres terrifiants. Il existe bien « des pays de lait et de miel » et l’or de Cipangu abonde, ce qui donne envie d’aller y voir, mais la « Mer des ténèbres » prouve aussi que l’Enfer est au bout du voyage.

De plus, en allant vers le sud, l’eau peut se réchauffer au point de bouillir et des « pierres d’aimant » peuvent arracher les clous des navires pour les faire couler. Et jusqu’au XVIIIème siècle le scorbut, cette « peste des mers », fit durant les voyages au long cours probablement plus de victimes que les naufrages.

Mais plusieurs progrès techniques vont rendre les navigations plus sûres :

- gouvernail d’étambot pour mieux se diriger,

- amélioration de la fiabilité des carènes,

- voiles d’avant favorisant le louvoyage,

- boussole inventée par les Chinois pour tenir un cap ou astrolabe emprunté aux Arabes pour mesurer la hauteur du soleil et permettre avec les tables de déclinaison le calcul de la latitude.

Et si la longitude resta longtemps incertaine par manque de repères temporels précis, cela n’empêcha pas le portugais Fernand de Magellan, soutenu par le futur Charles Quint, de partir en 1519 avec 237 hommes et cinq navires pour le premier tour du monde à la voile, dont lui-même ne reviendra pas malgré les découvertes du détroit éponyme et de l’océan Pacifique.

Car c’est finalement Juan Sebastián Elcano qui rentrera en Espagne en 1522 sur la « Victoria », sans Magellan tué aux Philippines, avec seulement 18 rescapés, après un premier tour complet par la mer qui confirme une rotondité de la terre déjà connue.

La voie est alors tracée pour d’autres " circumnavigations " en équipage, de Francis Drake au XVIème siècle à Bougainville au XVIIIème ou pour la première fois en solitaire avec Joshua Slocum entre 1895 et 1898.

Cela ouvre la route à Robin Knox-Johnston qui est le premier homme à faire en 1969 un tour du monde seul sans escale et à Bernard Moitessier sur " Joshua ", qui a inspiré des générations de navigateurs.

Dans son livre « La Longue Route », celui que tout le monde attendait en vainqueur du Golden Globe Challenge qui venait d’être créé abandonne la course : « Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme. »

Cette année Armel Le Cleac’h améliore le temps de François Gabart de près de 4 jours avec seulement 74 jours de traversée.

Pour mémoire Titouan Lamazou en avait mis 109 lors du premier Vendée Globe en 1990.

Et depuis 2016, ce tour de la planète en solitaire et sans escale, superbement réalisé sur un trimaran de 31 m. par Thomas Coville en seulement 49 jours prouve que l’adaptation des foils sur ces bateaux est un avantage décisif.

astus

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