Le fléau du " bien "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Le fléau du " bien "

Joseph Biden : " les États-Unis sont prêts à diriger le monde ".

Dès qu’un politicien s’installe à la « Maison-Blanche », c’est plus fort que lui : il faut qu’il se mette à régenter les affaires du monde, qu’il se coule dans le moule de la " vocation planétaire " de la nation " providentielle ".

Dans le discours que les États-Unis tiennent sur eux-mêmes depuis leur fondation, une chose est incontestable : c’est une nation exceptionnelle.

Bush ou Obama, Trump ou Biden, rien n’y fait.

Enfoui dans l’inconscient collectif, ce postulat identitaire traverse l’Histoire. Comme un témoin qu’on se passe furtivement d’un président à l’autre, il demeure intact, immaculé comme les " Tables de la Loi ".

Car il est bel et bien de l’ordre de la structure, non de la conjoncture.

La singularité des États-Unis, c’est qu’ils se croient dépositaires à vie d’un " imperium " planétaire. C’est qu’ils se projettent au-delà des mers, au nom d’une " vocation civilisatrice " qui révèle surtout la haute idée qu’ils se font d’eux-mêmes.

Rien n’est moins laïque et plus hostile à la laïcité bien comprise que l’idéologie étasunienne. La " nation d’exception " drape son appétit de puissance dans les plis de la liberté, de la démocratie et des « droits de l’Homme » - en effet - comme si ces entités abstraites figuraient des divinités qu’elle avait pour mission de servir en pourfendant " les méchants ".

Puisqu’elle est l’incarnation du " Bien ", le monde n’est-il pas à sa disposition, objet passif de ses élans salvateurs ?

Dispensatrice d’une justice immanente taillée à sa mesure, la nation au " destin manifeste " ne fixe aucune limite à son aura " bienfaisante ", car elle y voit la conséquence légitime de sa supériorité morale.

Sa proximité avec " le Bien " sanctifiant sa puissance terrestre, elle pourchasse sans répit les forces maléfiques et les immole en expiation de leurs crimes.

Durant la campagne, Joseph Biden a promis qu’il en finirait avec les " dictateurs comme Castro et Poutine ".

Revendiquant son élection, il déclare que " les États-Unis sont prêts à diriger le monde ". Dès qu’un politicien s’installe à la « Maison-Blanche », c’est plus fort que lui : il faut qu’il se mette à régenter les affaires du monde, qu’il se coule dans le moule de la " vocation planétaire " de la nation " providentielle ".

Washington vient d’accuser Pékin de vouloir " dominer le monde ", mais il faut être frappé de cécité volontaire pour ne pas voir dans cette accusation une inversion maligne.

Car la conviction de " l’élection divine ", l’identification au " Nouvel Israël " et le mythe indécrottable de la " destinée manifeste " déclinent, sur tous les tons, la prétention ahurissante de l’oligarchie étasunienne à se soumettre la planète.

Se considérant comme " le sel de la terre ", les puritains avaient déjà donné le signal de la conquête des " terres vierges ", c’est-à-dire du massacre à grande échelle des « Peaux-Rouges » assimilés aux Cananéens et aux Amalécites.

Tout ce qui vient de la nation " élue de Dieu " n’appartient-il pas derechef au camp du " Bien " ?

Le succès de la conquête du « Nouveau Monde », bientôt vidé de ses habitants, a persuadé les Américains qu’ils appartenaient au peuple élu. Elle leur a communiqué la conviction que leur puissance était la récompense divine de leurs qualités intrinsèques.

Une " auto-désignation " comme incarnation du " Bien " qui a contribué à accréditer l’idée, bien plus tard, que l’Histoire trouvait sa fin avec l’effondrement de « l’Union soviétique ».

Le triomphe des États-Unis réalisait ainsi la forme la plus aboutie de la " démocratie " libérale. Dans une majestueuse apothéose, il donnait corps au sublime idéal de " l’économie de marché ".

Avec le triomphe de la " démocratie " libérale, la " république universelle " - enfin ! - se profile à l’horizon. Ce " paradis démocratique ", dispensateur de ses bienfaits à la planète entière, qui d’autre que « l’Amérique » pourrait l’incarner ?

Ses exploits accomplissent le dessein divin, et la providence conduit au triomphe du " Bien " sous le regard ébloui des peuples reconnaissants. " Lumière des nations ", « l’Amérique » les guide avec fermeté vers " la Terre promise " d’un monde réconcilié.

Frappante, chez les Américains, est la façon dont leur " bonne conscience " coïncide avec leur délabrement.

Le PIB par habitant est colossal, mais 20 % de la population croupit dans la pauvreté. La violence règne et les détenus américains représentent 25 % des prisonniers de la planète.

Plus de 30 % de la population est frappée par l’obésité et la crise sanitaire fait des ravages. « L’espérance de vie » est passée derrière celle des Cubains. Mais ces péripéties sont de mesure nulle devant l’essentiel et " le réel " a l’obligeance de se faire discret.

Moralement parfaite, une Amérique imaginaire se présente alors comme un système achevé, effaçant toute trace de contradiction et envisageant l’avenir avec confiance. C’est étrange, mais même pour évoquer les catastrophes dont ils sont responsables, les dirigeants de ce pays ont toujours le sourire.

La nation " exceptionnelle " - il est vrai - exerce ses effets " bienfaisants " quoiqu’il advienne. Parce que « l’Amérique » est vouée par décret divin à devenir « l’Empire » des temps derniers, son futur et son présent sont déjà compris dans son origine.

Investie d’une mission planétaire, elle accueille sa " destinée manifeste " en un geste salvateur qui défie l’espace et le temps. C’est pourquoi une narration édifiante ne cesse d’exalter son " génie ".

Réécrivant sa propre Histoire à la façon d’une " Histoire sainte ", « l’Amérique » percute le droit international avec le droit divin.

Le nationalisme américain n’est pas un nationalisme ordinaire : il traduit l’orgueil d’une puissance qui postule sa coïncidence avec l’ordre voulu par " le Créateur ". Des Pères fondateurs quittant « l’Europe » pour fonder une société vertueuse aux victoires héroïques remportées sur les " forces du mal ", l’Histoire américaine est plus qu’une Histoire : c’est la parousie du " Bien ".

Le triomphe irrésistible de « l’Amérique », dès lors, n’est rien moins que la recréation miraculeuse du paradis perdu. Mais pour accomplir sa mission, la puissance " bienfaitrice " compose aussi avec l’enfer.

Les " forces maléfiques ", les récalcitrants, les rebelles à l’ordre impérial voulu par Dieu, il faut les soumettre à " l’épreuve du feu ", à la robuste " pédagogie " du tapis de bombes et à la didactique virile des supplices " made in CIA ".

La guerre menée au nom du " Bien " est régie par un principe auquel elle ne déroge jamais : c’est un produit d’exportation.

On introduit la violence dans les autres pays comme on y exporte des marchandises. Cette guerre de « l’Occident » salvateur vassalisé par Washington est la poursuite de la politique par d’autres moyens, comme disait Clausewitz. Mais qu’elle frappe des populations ou des États, c’est surtout une guerre morale, propre, " chirurgicale ", celle que l’on mène contre la " barbarie " et la " dictature ".

Forme paroxystique du rapport " Nord-Sud ", métaphore sanglante du développement inégal, elle frappe au dehors, jamais au-dedans du monde " civilisé ".

Reproduisant la dualité du monde, elle épouse docilement la " fracture planétaire ". Guerre des riches contre les pauvres, elle est à l’image de ces chapelets de bombes largués sur les Coréens, les Vietnamiens, les Cambodgiens, les Laotiens, les Irakiens, les Palestiniens, les Syriens, les Libyens, les Afghans, les Yéménites.

Son symbole, c’est le « B 52 », le " napalm ", le chasseur « F-15 », le missile " Tomawhak ", le drone " Predador ", toute cette machinerie sophistiquée de la mort administrée à distance, sans risque, sans " faux frais " pour les exécutants de " la punition venue du ciel ".

C’est aussi la guerre " par procuration ", l’embargo, le blocus, la guerre économique, la déstabilisation insidieuse, l’action clandestine, les coups d’État fomentés par la CIA, la manipulation de la terreur, les " Freedom Fighters " du jihad global et du " takfir " sponsorisé, toutes ces guerres du " monde libre " dont les " démocraties " sont friandes, sous la conduite d’un Empire qui se prend pour la puissance vengeresse.

« L’Amérique », c’est le " Fléau du Bien ".

Bruno GUIGUE

Le Grand Soir