Le chèque alimentaire réservé à des " produits sains " pour les pauvres : vraie ou fausse bonne idée ?

, par  DMigneau , popularité : 0%

Le chèque alimentaire réservé à des " produits sains " pour les pauvres : vraie ou fausse bonne idée ?

Plus de 50 élus " Modem " ont publié une tribune le 4 juin dans le " Journal du dimanche " pour demander à Emmanuel Macron de réserver l’utilisation du chèque " alimentation " aux produits sains et non cancérigènes. Patrick Lefevre / BELPRESS / MAXPPP -

Plus de 50 élus " Modem " ont publié une tribune le 4 juin dans le " Journal du dimanche " pour demander Emmanuel Macron de réserver l’utilisation du chèque " alimentation " aux produits sains et non cancérigènes.

Pour Richard Ramos, député du Loiret, qui porte cette proposition, la mesure permettrait de réduire la " fracture sociale " alimentaire. Xavier Terlet, directeur général de " ProteinesXTC ", spécialisée dans le conseil en stratégie dans le secteur alimentaire, dénonce quant à lui une tribune " populiste " et en décalage avec la réalité.

- Marianne : La tribune met en avant le fait que le ​" chèque alimentaire " prévu par Emmanuel Macron devrait se cantonner "​​​​ ​aux produits sains et non cancérigènes ".

Est-ce souhaitable ?

Xavier Terlet : Je pense que cette tribune est le fruit d’élus qui peinent à exister dans leurs campagnes législatives et à se faire entendre.

Soit ils connaissent mal le sujet, soit c’est du pur " populisme ".

Le " chèque alimentaire " est une bonne idée, mais il ne faut pas imposer des bons comportements. On va faire bientôt faire une " police de la consommation " ? C’est comme si l’on disait aux Français, qui font leur course comme ils le peuvent : " On te fait un cadeau mais seulement si tu manges bien ".

Richard Ramos : Je me bats depuis 30 ans pour qu’il n’existe pas deux alimentations en France ; celle réservée " aux riches " et celle réservée " aux pauvres ".

Il ne faudrait pas que ce chèque qui doit être distribué à plusieurs millions de personnes précaires et qui est une bonne idée à la base, n’accentue ce phénomène.

L’alimentation est d’ores et déjà l’un des facteurs de fracturation de notre société. Les élus " Modem " qui ont signé en majorité cette tribune considèrent qu’il est de leur devoir de défendre les classes les plus précaires, car ce sont elles les plus touchées par une alimentation déséquilibrée.

La " courbe de la pauvreté " suit celle de l’obésité et on a d’autant plus pris conscience des risques de la vulnérabilité de ces personnes en " surpoids " avec le " Covid ".

- ​​​​Marianne : Dans un entretien accordé à la PQR, Emmanuel Macron a expliqué que ce chèque devrait " être simple " et " versé en une fois ". Les mesures proposées dans la tribune sont-elles alors réellement applicables techniquement ?

Richard Ramos : Les arguments des industriels sont toujours les mêmes : mettre à disposition des produits accessibles à tous, mais quand on vend " de la flotte " plutôt que du poisson, on se fiche de la tête des gens.

Quand on dit qu’il n’y a pas de produits malsains " en soi " et que c’est un usage excessif qui les rend malsains, pardonnez-moi mais ce sont des foutaises.

Par exemple, les gens disaient la même chose de l’ " E171 ", un additif alimentaire constitué de dioxyde de titane, qui a été heureusement interdit à cause des risques cancérigènes.

La " Ligue contre le cancer " dit la même chose des additifs nitratés que l’on consomme dans la charcuterie, responsables de 4 300 cas de cancer colorectal et de l’estomac.

Malheureusement, le seuil cancérigène aujourd’hui est de 70 grammes par jour, mais les personnes les plus précaires en consomment 150 grammes en moyenne. Aujourd’hui, tous les industriels fabriquent une gamme sans nitrites sur le jambon, et quand on les interroge, ils expliquent que c’est seulement " un segment " de leur production.

Je pense que le chèque pourrait - par exemple - être réservé à cette gamme précisément.

Xavier Terlet : La mesure est inapplicable parce qu’on ne peut tout simplement pas dire : " Tu vas acheter tel ou tel produit plutôt qu’un autre ".

On va faire des contrôles à la caisse ?

Ou bien en amont avec une baisse des taxes ?

C’est une mesure " hors-sol ", personne ne sera capable de dire : ce produit est sain et celui-là ne l’est pas. Ou bien il faudra que les élus expliquent aux producteurs alimentaires que certains produits ne sont pas considérés comme " sains ".

En théorie, c’est simple d’affirmer qu’il y a des " bons produits " et des " mauvais ", mais pas en pratique.

Le roquefort, par exemple : c’est trop gras, donc qu’est-ce qu’on en fait ?

Vous imaginez le nombre de produits alimentaires qu’il faudrait passer " au crible " ?

- Marianne : Dans les faits, comment définir ce qui relève d’un produit " sain " et a contrario un produit qui ne le serait pas ?

Richard Ramos : Je pense d’abord que c’est à " l’agora du peuple " de décider et d’avoir le dernier mot sur cette question, c’est aux députés français de légiférer.

Il existe déjà des mesures pour " catégoriser " les produits. Le " nutriscore " évidemment, mais je mettrais - quant à moi - la barre sur les produits " ultra-transformés " et ceux qui contiennent des additifs.

Je ne suis pas pour pénaliser les produits bruts évidemment, comme les fromages, qui sont moins nocifs.

Selon l’indice " Nova " qui classifie les aliments en quatre groupes en fonction du " degré de transformation ", il faudrait exclure de la liste des produits : ceux avec trop d’additifs et les produits " ultra-transformés ".

Xavier Terlet : L’indice " Nova " n’est pas applicable à l’ensemble des produits. Il y a des produits " bios " qui sont sains et " ultra-transformés ", par exemple ; d’autres sont des produits transformés d’excellentes qualités.

Il n’y a pas que des pizzas " Buitoni ".

Dans ce cas, comment fait-on ?

Les producteurs essaient d’améliorer leur notation, mais c’est difficile. Je suis tout à fait d’accord à ce qu’on oriente le consommateur vers une meilleure alimentation et les fabricants prennent cet élément en compte aujourd’hui.

Ce qui compte, c’est l’initiation et l’information, pour encourager " à mieux se nourrir ", mais il ne faut pas imposer.

Chacun fait ce qu’il veut, on ne peut pas interdire à une mère de famille d’offrir une barre de chocolat à ses enfants pour leur faire plaisir, mais qui devra se priver car le chèque ne couvrira pas l’achat.

On ne peut pas mener deux combats en même temps, le " manger sain " et la " lutte contre précarité ". Si vous offrez 100 euros à une personne, elle va essayer de remplir son chariot avec, mais si elle doit acheter des produits plus chers, elle ne le remplira qu’à moitié.

C’est injuste, alors qu’on sait que le budget alimentaire pèse de manière bien plus importante dans les classes populaires.

Émilien HERTEMENT

Marianne.fr