La nuit des exécutions sommaires en Tchétchénie

, par  DMigneau , popularité : 64%

La nuit des exécutions sommaires en Tchétchénie

Dans la nuit du 26 janvier, des dizaines de personnes ont été exécutées à Grozny, secrètement, sans procès. Le Journal « Novaïa gazeta » publie une liste incomplète de 27 personnes. Le comité d’enquête de Russie a mis l’affaire au point mort. Le journal relance l’enquête en publiant la liste des seuls témoins que l’on craint aujourd’hui en Tchétchénie : les morts.

Ces dernières années, le journal « Novaïa Gazeta » a publié régulièrement des informations sur les massacres en Tchétchénie. Les habitants de la république tchétchène ont été persécutés pour des raisons très différentes.

Au début avril, « Novaïa Gazeta » a publié des témoignages de persécution massive, de torture et d’assassinats de résidents tchétchènes en raison de leur homosexualité. Conséquence de l’énorme pression internationale pour la première fois en Russie, et avec grande peine, il a été possible d’obtenir une enquête préalable sur des faits d’exécutions extrajudiciaires en Tchétchénie.

Cela fut un succès incroyable.

Le 20 avril, nous avons transmis aux enquêteurs les données de deux personnes exécutées lors de la campagne " anti-gay " en Tchétchénie. Notre enquête journalistique a commencé avec la recherche de ces personnes.

Toutes les informations que nous avons recueillies sur ces victimes ont été transmises aux enquêteurs pour vérification. Nous avons également remis à la commission d’enquête de Russie des témoignages anonymes de rescapés qui ont été séquestrés dans des prisons secrètes et des victimes de tortures horribles.

Ces preuves ont permis aux enquêteurs d’établir indépendamment leur base de données concernant les victimes. Cela a été possible, selon les informations obtenues par « Novaïa Gazeta ».

Le chef adjoint du comité d’enquête pour les affaires importantes de la région du Caucase, Igor Sobol, chargé de l’enquête, avait l’intention de rencontrer les victimes, d’essayer de les convaincre de donner des explications.

Or, l’enquête d’Igor Sobol n’a duré que deux semaines, car il a été nommé de façon inattendue à un nouveau poste. L’enquête a été confiée à un autre enquêteur. Après ce tour de passe-passe, l ‘enquête officielle a cessé d’être active. Elle prit un cours prévisible : si la victime ne prend pas l’initiative de faire des déclarations, il n’y a pas de crime.

Position de Tatiana Moskalkova. (Déléguée des droits de l’homme de la Douma auprès du président russe)

Nous nous attendions à ce résultat. Le silence des survivants effrayés par le pouvoir sans limites des forces tchétchènes est l’argument principal des enquêteurs en réponse aux questions des violations des droits de l’Homme en Tchétchénie.

Par conséquent, outre les noms des homosexuels tués, nous avons transmis aux enquêteurs une liste de plus de 20 résidents tchétchènes, arrêtés à la fin de décembre 2016 et selon nos données, qui ont été tués en janvier 2017.

Ces personnes ont été arrêtées, sans aucune accusation, au cours d’opérations spéciales menées en Tchétchénie après le 17 décembre 2016. Il a été décidé de les liquider, en particulier les homosexuels.

Et l’ordre a été exécuté.

Le 17 décembre 2016, un groupe de jeunes a attaqué et assassiné un policier notoire. Ils ont volé une voiture de la police. Au cours de la poursuite, la voiture a heurté un policier de la circulation. Tous les assaillants ont été tués, y compris trois personnes qui ont été arrêtées.

Selon « Memorial », elles ont été assassinées dans l’hôpital de Grozny.

Après cela, dans toute la Tchétchénie ont commencé des arrestations massives. En outre, deux opérations " contre-terroristes " ayant un caractère démonstratif de préventif ont été réalisées.

Comme nous le supposons, toutes nos informations concernant les résidents tchétchènes assassinés ont été transférées non seulement aux enquêteurs, mais aussi aux hauts fonctionnaires de Russie, y compris au Commissaire aux droits de l’Homme en Russie, Tatyana Moskalkova.

Dans nos appels, nous avons d’une manière particulièrement précisé :

— probablement assassinés pour des soupçons d’homosexualité,

— assassiné en raison de motif différent. Probablement, pour des soupçons d’extrémisme. Nous ne pouvons pas l’affirmer, car aucune accusation formelle n’a été portée contre ces personnes et il n’y a pas de preuves suffisantes pour accuser la police tchétchène.

« Personne, en aucun cas, ne peut être soumis à la violence, à l’humiliation et encore moins à la perte de la vie », a déclaré publiquement en Tatiana Moskalkova. Elle a transmis nos déclarations au comité d’enquête pour vérification.

Le 6 juin, les résultats préliminaires de l’inspection du comité d’enquête de Russie ont été publiés après plus de deux mois de travail du comité d’enquête. Tatiana Moskalkova, commissaire des droits de l’Homme, a rapporté ainsi la réaction du comité d’enquête à sa question : « J’ai reçu une réponse affirmant qu’ils n’ont pas pu établir de confirmation d’actes violents, car ils ne disposent pas de données précises sur ces citoyens (victimes) »

Tatiana Moskalkova avait toutes les raisons de mettre un point final à cette histoire, comme l’ont fait de nombreux fonctionnaires de haut rang avant elle. Mais, dans cette situation, elle a adopté une position de principe : « Parce que dans ma demande et dans la lettre de “ Novaya Gazeta ”, que j’ai retransmise, il contient des noms de personnes qui auraient été tuées, la vérification n’est pas terminée. Je demande une réponse écrite clarifiant des noms répertoriés dans la lettre ».

Tatiana Moskalkova a commenté à l’agence TASS que dans la liste que lui a donnée « Novaïa Gazeta », sont indiqués des noms et prénoms. Rien de plus ! Elle a exprimé l’espoir que « les autorités chargées des enquêtes seront en mesure de parler avec l’auteur de l’article, obtenir des informations supplémentaires : année de naissance, lieu d’inhumation, lieu de résidence. »

Mais, lors de notre discussion avec les enquêteurs, nous leur avons donné des informations plus complètes qui permettent d’identifier les personnes de cette liste et d’établir plus précisément leur parcours.

À ce moment-là, nous disposions du lieu de résidence et de la date de naissance de ces pesonnes.

Par une nuit janvier

En transmettant cette liste à l’enquête officielle, nous n’avons cessé de continuer notre propre enquête en parallèle pour savoir ce qui est arrivé à ces personnes.

Et comme nous n’avons plus la certitude que les enquêteurs désirent s’entretenir avec les journalistes de « Novaïa Gazeta », nous avons décidé de publier tout ce que nous savons sur les circonstances de ces disparitions.

Après le 17 décembre 2016, des arrestations massives de personnes ont commencé en Tchétchénie.

Début janvier, il y a eu une opération spéciale dans les régions tchétchènes de Grozny, Kurchaloy, et dans le district de Shali.

Au cours de celle-ci, il y a eu des arrestations massives. Ces arrestations n’étaient pas officielles. Il n’a pas été formulé d’accusations aux personnes arrêtées. Mais elles ont été néanmoins enfermées dans les sous-sols et salles arrière de service de la police. Les arrestations ont continué jusqu’à la fin janvier.

Selon le journal, il s’agit en tout d’environ 200 personnes arrêtées.

« Novaïa Gazeta » a suivi de près ces développements et à plusieurs reprises a écrit à propos du sort des détenus.

Le 12 janvier, nous avons publié le nom des prisonniers après l’opération spéciale dans le district de Kourtchaloï. L’arrestation de certaines personnes figurant sur cette liste a été « légalisée », seulement le 20 février. Cela signifie qu’elles ont été officiellement arrêtées, un mois et demi après l’arrestation réelle.

Ces personnes ont été formellement accusées de trafic illégal d’armes (art. 222 du Code pénal). Pour certaines, l’article 208 du Code pénal a été ajouté. (Participation à un groupe armé illégal).

Nous pensons qu’après six semaines de détention illégale, les aveux ont été extorqués, comme cela se pratique en Tchétchénie. Il s’agit de la seule preuve de leur culpabilité. Il est facile de se convaincre de cela en examinant les affaires pénales qui sont étudiées par la commission d’enquête de Tchétchénie. La preuve de la détention illégale de six semaines qui annule toutes les « confessions », a été publiée le 12 janvier sur le site de « Novaïa Gazeta » avec le nom des 22 personnes arrêtées les 9 et 10 janvier.

La comparaison de ces données révèle que six personnes arrêtées les 9 et 10 janvier sont sur la liste des supposés assassinée que nous avons transmise au comité d’enquête de Russie.

Liste avec annotation.

Au cours du journalisme d’investigation que nous avons mené, nous avons pu obtenir du ministère de l’Intérieur de Tchétchénie la liste des personnes arrêtées en janvier. Nous avons pu également établir une relation entre les arrestations et les agglomérations de Tchétchénie suivantes :

Shali (28 personnes),

Kurchaloy (9 personnes),

Tsotsi-Iourt (11 personnes),

Mairtup (6 personnes),

Guermentchouk (3 personnes),

Komsomol (1 personne),

Avtury (2 personnes),

Staraya Sunzha (4 personnes),

Yourte Serzhen (2 personnes),

Belgatoy (1 personne).

En comparant ce document avec la liste des présumés tués, transmise au comité d’enquête par « Novaïa Gazeta », nous avons découvert que 21 autres personnes détenues, à notre connaissance, ont été tuées.

Le plus grand nombre d’arrestations a été à Shali.

Nous avons pu établir l’adresse des résidents de Shali. Mais toutes nos tentatives de recherches concernant le sort de ces personnes se sont heurtées à une incroyable peur de nos interlocuteurs. L’un d’eux, un employé du gouvernement de la ville de Shali, a paniqué. Il a refusé de prendre connaissance des noms que nous lui avons présentés.

Il nous a dit :

« Tous ceux qui ont été arrêtés à Shali en janvier ne sont plus. Ne les cherchez pas ! »

À ce jour, nous avons connaissance de 27 personnes supposées assassinées. (Voir. La liste de « Novaïa Gazeta » à la fin de l’article). Mais, à notre connaissance, il y aurait en tout environ 56 personnes résidentes de Tchétchénie. Toutes ces personnes ont été arrêtées à différents moments. Nous avons pu établir la date de l’arrestation de treize détenus, les 9, 10, 21 et 24 janvier.

Toutefois, la date du décès de toutes ces personnes, selon nos informations, est identique.

La nuit du 25 au 26 janvier.

Cette nuit-là, tous les détenus se trouvaient à Grozny sur le territoire du régiment de patrouille de la police, dénommé du nom du héros de Russie Akhmat-Hadji Kadyrov. Cette unité est dirigée par le colonel Aslan Iraskhanov. À ce moment, sur le territoire du régiment, selon le parent d’une des victimes, il y avait un fonctionnaire tchétchène influent. Il a affirmé que sur ce polygone se trouvaient également :

- Le premier vice-ministre des Affaires intérieures de la République tchétchène Apti Alaudinov,

- Le commandant de l’unité de réaction rapide de la garde nationale « Terek », chef de la garde personnelle tchétchène, AbuZayd Vismuradov surnommé « Patriot »,

- Le commandant de la police de patrouille, Kadyrov Aslan Iraskhanov,

- Les chefs du ministère de l’Intérieur de Fédération de Russie pour la Tchétchénie des districts sur lesquels les personnes arrêtées étaient domiciliées.

Selon nos informations, les détenus ont été fusillés cette nuit-là. Les corps ont été transportés sur divers cimetières, y compris chrétiens, et enterrés dans des fosses creusées à la hâte.

« Novaïa Gazeta » connaît certains sites funéraires.

Un examen attentif de la liste des détenus conduit à la conclusion que la décision d’exécution sommaire a été prise au niveau central et spontanément. C’est ainsi que les décisions clés sont prises en Tchétchénie aujourd’hui.

Cela découle de l’analyse du document que nous avons remis au ministère de l’Intérieur de la République tchétchène. Il s’agit d’un tableau avec photos types édité apparemment selon un modèle unique et utilisé par tous les policiers.

On peut supposer que la police tchétchène tient un registre de ses activités « informelles », selon une pratique courante au sein du ministère russe de l’Intérieur.

Les photos, de toute évidence, ont été faites immédiatement après les arrestations, dans les services de police officieux. De nombreux détenus sont menottés à des barreaudages, des radiateurs, ustensiles couramment disposés dans des sous-sols.

À côté de quelques photos, il y a des annotations, portées apparemment, à des moments différents. S’il n’y a rien, cela signifie que le détenu a été libéré. Ces annotations indiquent l’article du Code pénal incriminé et que celui-ci a été retenu à l’encontre du détenu. Ces notes sont toutes faites dans la même colonne du photo-album près des données personnelles de chaque détenu.

Jusqu’à un certain moment, les détenus avaient deux options : soit être libéré ou inculpé. Puis, il y a également une case comportant un signe « + » ou «  ». Le signe « plus » est le plus fréquent. Il apparaît lorsqu’un article du Code pénal est incriminé. Le signe « moins » signifie une chose : « liquidation ».

Les morts parlent.

Malgré le fait que notre information a été confirmée par deux sources, nous ne pouvons pas dire que, dans la nuit du 25 au 26 janvier en Tchétchénie, il y a eu des exécutions extrajudiciaires sans précédent.

Mais nous insistons pour qu’une affaire pénale soit ouverte. Dans le cadre de celle-ci, on pourra vérifier la véracité de ces faits.

Tout d’abord, nous avons transmis au comité d’enquête de Russie suffisamment d’information concernant les données personnelles des victimes.

En second lieu, une exhumation pour expertise médico-légale des corps est tout à fait capable de détecter des blessures par balle. Il y a sur les os toujours des traces.

Établir l’identité des personnes présumées tuées est également possible. Pour cela, il doit être prélevé des échantillons d’ADN sur leurs parents pour analyse comparative.

Contrairement à la persécution des homosexuels, les familles des victimes soupçonnées d’extrémisme peuvent aider les enquêteurs. Certains ne savent pas ce qui est arrivé à leurs proches. Beaucoup espèrent encore qu’ils sont encore en vie. Ils les recherchent et viennent demander de leurs nouvelles dans les commissariats de police.

En réponse, on leur dit : « Peut-être qu’ils sont en Syrie ou ailleurs », « Vous devez vous-mêmes garder le contact avec vos parents. Que voulez-vous de nous ? » Parfois, on leur dit : « Il viendra un temps et vous l’apprendrez. »

Par nos appels publics et répétés au comité d’enquête de la Russie, nous avons essayé de transmettre à la direction du pays les preuves qui laissent peu de doute sur l’existence de pratique d’exécutions extrajudiciaires en Tchétchénie.

Nous sommes convaincus que le laxisme permanent a rendu possible la persécution massive des homosexuels en Tchétchénie. Et s’il n’est pas mis fin à cela rapidement, la prochaine fois nous ferons face à un crime encore plus grave, l’assassinat des personnes à cause de leur orientation sexuelle.

Nous publions ces faits parce que l’État qui est chargé d’appliquer la loi ne nous laisse pas le choix.

Nous avions espéré pendant deux mois que la coopération aurait pu être efficace. Aujourd’hui, il est évident que la commission d’enquête de Russie bat en retraite sur cette affaire, exactement comme elle l’a fait pour l’assassinat de Boris Nemtsov.

Voilà pourquoi nous publions la liste de ceux qui, selon nos informations, ont été victimes des pires exécutions extrajudiciaires à Grozny. Et maintenant, les enquêteurs qui prétextent l’absence de témoins vivants devront avoir affaire avec des témoins tout à fait particuliers, car en Tchétchénie, les témoins que l’on craint le plus, ce sont les morts.

Liste de « Novaïa Gazeta » :

Abdulmezhidov Adam Isaevich, né 27/05/1987

Abumuslimov Apti Hasanovic, né 02/06/1989, Shali, école de la rue, 16.

Abdulkerimov côté Ramzan Ramzanovich, né 25/03/1990, enregistrée au village de Kurchaloy, rue Dohtukaeva 18.

Alimhanov Islam Aliev, né 6.7.1998

Aboubakarov Adam Dzhabrailovich, né 05.05.1995

Bergan Ismail Shadidovich, né 19.08.1998

Dasaev Adam Ilyasovich, date de naissance 16/06/1988, Chali.

Dzhabayev Zelimhan Hizirovich, né 18/12/1993

Ilyasov Adam Huseynovich, né 22.09.1997

Lugano Saeed-Rizwan Hamzatovich, date de naissance 13/09/1987, Chali.

Malikov Rizwan Agdanovich, né 01.06.1990

Musk ICYE Turpalovich, date de naissance 19/07/1988, enregistrée au village de Tsotsi-Yurt, New Street, 10.

Muskhanov Temirlan Ahmadovich, né 28/04/1986 Shali Chicherina Street, 2.

Ozdiev Usman Vahaevich, date de naissance 24.12.1989, enregistré dans la ville de Chali, rue Grozny, 39.

Rashidov Doc Ibrahimovic, né 30.05.1995

Siriev Magomed Musaevich, né 23.02.1993

Soltahmanov Ismail-Ezer Aliyev, né 30.03.1994, enregistré au village Mairtup rue Nuradilova.

Suleymanov Magomed Arbievich, date de naissance 01/03/1987, village de Chali Caucase, 8, Appartement 4.

Tuchaev Ahmed Ramzanovich, né 23/02/1987, Shali, école de la rue, 30.

Habu Khamzat Slaudinovich, 14.02. né 1993

Khakimov Alvi Aslambekovitch, 16.11. Né en 1992

Hamidov Shamil Ahmedovich, né 14.11.1986

Tsikmaev Sultanovich Ayoub, né 02/04/1984, le village Guermentchouk, jeunes de la rue.

Shapiev musulman Isaevich, né 28.11.1989, enregistré dans la ville de Chali, la rue Koutouzov, 12.

Eskarbiev Sayhan Vahamsoltovich, né 23.5.1992

Yusupov Sahab Marshak, né 19/01/1990

Yusupov Shamhan Shayhovich, date de naissance 17/06/1988, enregistrée au village de Kurchaloy, ul. Sovetskaya, 11.

Publié par « Novaïa Gazeta » le 10 juillet 2017.

Auteur Héléna Milashina.

Source : https://www.novayagazeta.ru/articles/2017/07/09/73065-eto-byla-kazn-v-noch-na-26-yanvarya-v-groznom-rasstrelyany-desyatki-lyudey

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