« La bataille de Mossoul recèle aussi un enjeu politique très fort »

, par  DMigneau , popularité : 66%

« La bataille de Mossoul recèle aussi un enjeu politique très fort »

Des soldats irakiens avançant dans le quartier de Sumer, dans le sud-est de Mossoul, hier. Ahmad al-Rubaye/AFP

Trois questions à...

David Rigoulet-Roze, enseignant et chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique, répond aux questions de « L’Orient-Le Jour ».

L’Orient-Le Jour : Quelle est la situation sur le terrain, alors que les forces irakiennes ont déclenché hier la seconde phase de la bataille lancée contre l’État islamique (EI) en octobre dernier ?

David Rigoulet-Roze : C’est une bataille difficile. Une logique d’encerclement de la ville tenue par l’EI a été mise en place en plusieurs temps.

D’abord, avec les Kurdes en provenance de l’est et avec les troupes du gouvernement irakien, notamment la Division dorée. Il s’agit de forces spéciales, formées par les Américains, qui rentrent dans la ville, notamment à partir de l’est et du sud-est.

La troisième force engagée est celle qui a fermé la route vers la Syrie. Ce sont les milices chiites du Hachd al-Chaabi, mais qui ont reçu l’ordre de ne pas rentrer dans la ville pour des raisons confessionnelles : Mossoul étant une ville sunnite.

L’Orient-Le Jour : Comment expliquer le retard pris par l’offensive ?

David Rigoulet-Roze : Les pertes sont élevées. Le taux de victimes de la Division dorée, les forces les plus efficaces sur le terrain, est de l’ordre de 20 à 25 %, ce qui est énorme.

Il faut rappeler que Mossoul est la deuxième ville d’Irak. Or, la bataille devient plus difficile à partir du moment où les troupes sont engagées au sol dans un milieu urbain.

Les Américains ont toujours été très prudents. Le président Barack Obama lui-même a dit que ce serait une bataille difficile. Le calife autoproclamé de l’EI avait demandé à ses hommes de se battre jusqu’à la fin. Il s’agissait de montrer qu’ils étaient en situation de résister, en profitant largement de la configuration urbaine, qui est toujours en faveur du plus faible.

Il y a de la part de l’État islamique une forte résistance, car s’ils perdent Mossoul et Raqqa, c’en est fini pour cette organisation. C’est, certes, difficile pour les forces irakiennes, mais il y a une bonne coordination, notamment avec le soutien aérien américain.

Chaque fois qu’il en est besoin, la force aérienne intervient.

L’Orient-Le Jour : Avec l’entrée dans des zones plus peuplées, comment l’action des Américains va-t-elle évoluer ?

David Rigoulet-Roze : Les Américains interviennent moins facilement qu’au début, car la densité géographique due à l’habitat urbain rend la situation extrêmement complexe.

Ils sont déjà très réservés, ce qui explique que le chef militaire américain, le général Joseph Votel, a récemment affirmé que l’offensive allait se prolonger probablement pendant un mois ou deux.

Les forces irakiennes sont passées sur la rive orientale du Tigre, un terrain encore plus complexe. C’est là où se trouvent l’aéroport et les quartiers les plus denses et où les hommes de l’EI ont été à même de créer des pièges.

C’est extrêmement difficile même s’il y a une nette détermination de la part du gouvernement irakien.

La bataille de Mossoul n’est pas seulement militaire, elle recèle aussi un enjeu politique très fort.

Une partie de la population n’avait pas accueilli défavorablement l’EI au début. Il ne faut pas que la population perçoive ceux qui arrivent comme des ennemis, ce qui a été le cas de l’armée irakienne en 2014.

S’il y avait des bavures à grande échelle, cela favoriserait une collusion de la population sunnite de Mossoul avec ce qui resterait de l’EI, qui dans les derniers mois a été perçu comme une dictature insupportable par la majorité des habitants.

Il y a cette stratégie de pousser l’autre à la faute de la part de l’EI, ce qui explique le retard et la prudence de la coalition en face.

Lorientlejour.com