L’utilisation idéologique de Hannah Arendt pour favoriser la résignation

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L’utilisation idéologique de Hannah Arendt pour favoriser la résignation

On sent bien aujourd’hui que les théories et théoriciens néo-libéraux sont usés et qu’ils ne convainquent plus ; raison de plus pour " l’industrie culturelle " et les " chiens de garde " de l’enseignement pour nous bombarder de ces références.

Mais, en même temps, il y a un besoin de renouvellement, et à ce besoin obéit le regain d’intérêt pour Karl Marx : il ne s’agit bien sûr pas de chercher chez lui une aide théorique pour comprendre l’impasse catastrophique dans laquelle nous nous trouvons, mais de faire entrer Marx lui-même dans " le lit de Procuste " du libéralisme. C’était le but du film signé par Raoul Peck, " Le Jeune Karl Marx ".

Hannah Arendt est une actrice stratégique puisqu’elle est une des " vaches sacrées " du néo-libéralisme et qu’elle donne une interprétation consternante de mauvaise foi ou de bêtise de Marx.

C’est ce que montre cet article.

L’époque idéologique par " antonomase ", c’est précisément l’époque actuelle, où le " on-dit " médiatique nous annonce, à son de trompe, que les idéologies sont mortes.

De ce postulat, on déduit que nous vivons à l’époque de l’objectif, la vérité a été dévoilée, il est donc inutile de se porter au-delà de l’horizon actuel.

Marx nous aide, avec ses " coups d’épée dialectiques " et son appareil conceptuel à ne pas tomber dans le piège idéologique : toute production culturelle est conditionnée par " la structure " et, en raison de ce conditionnement obligé, a pour but d’en occulter l’historicité.

La production culturelle est interne aux rapports (Verkehr) de production. Le succès actuel de la pensée de Hannah Arendt devrait faire soupçonner que ce succès, malgré la philosophe, est entièrement interne à une attitude idéologique du " turbo-capitalisme " : c’est l’une des formules de " l’adaequatio ad rem ".

L’œuvre de Hannah Arendt assimile, dans une seule catégorie interprétative, le Totalitarisme, aussi bien l’expérience soviétique que l’expérience nazie.

Cette simplification ou, mieux, le réductionnisme interprétatif mis en œuvre favorise l’utilisation idéologique de la pensée de Hannah Arendt.

Dans ses écrits, en outre, au réductionnisme exemplifiant de la catégorie de Totalitarisme, s’ajoute son interprétation discutable de la pensée de Marx.

Dans l’ouvrage " Les Origines du Totalitarisme ", elle ne met pas en évidence, comme il conviendrait, les rapports entre les Totalitarismes et l’économie libérale, c’est-à-dire le recul de l’État face à la crise économique de 1929.

L’atomisme sur lequel auraient agi les totalitarismes est l’effet des politiques internationales visant la mise à sac financière et humaine des peuples.

Les totalitarismes sont l’effet d’une maladie, son épiphénomène. La maladie est le libéralisme capitaliste avec ses inégalités et ses contradictions qui deviennent plus aiguës en période de crise économique.

Les crises économiques montrent l’essence du libéralisme, c’est le « règne animal de l’Esprit » (G. W. Hegel, " Phénoménologie de l’Esprit "), où l’on poursuit uniquement les intérêts particuliers aux dépens de la communauté : c’est le règne de l’atomisme social.

Ce qui apparaît comme un " moindre mal ", le libéralisme, peut se révéler – si l’on opère un changement de point de vue grâce auquel les phénomènes historiques seront lus sur un mode " soliste " – comme étant la cause du problème plutôt que la solution.

Comment ne pas lier l’ascension du national-socialisme à l’austérité du gouvernement Brüning et ne pas voir le stalinisme comme " le courant froid " [" le courant froid " est l’aspect scientifique du marxisme, le " courant chaud " l’aspect humaniste et utopique NdT] favorisé par l’agression internationale contre le communisme soviétique.

La genèse de l’histoire démontre scientifiquement l’action destructrice du libéralisme, nouveau et pervers Prométhée libéré, qui laisse les peuples à la merci de la violence de l’économie, induit à des réactions de défense extrême.

C’est le système de la peur, des solitudes face à la précarité et la flexibilité.

L’époque contemporaine est marquée par les néologismes idéologiques du « règne animal de l’Esprit », qui ont pour but d’occulter " le vrai " [ainsi : " refondation " de la SNCF quand il s’agit de la privatiser. NdT], au moyen d’une superstructure de fausses représentations.

Le citoyen global est livré " en holocauste " au libéralisme : qu’on pense à l’émigration forcée, au déracinement de générations entières de leurs lieux d’origine comme de leur avenir.

Les vies des « citoyens globaux » sont paradigmatiques, caractérisées comme elles le sont par l’éternel présent de la précarité.

La vie matérielle de chacun devient le lieu où se cachent des peurs et des agressivités prêtes à suivre " le joueur de flûte " sorcier du moment, qui entonne des airs d’idéologique irrationalité : on fait appel à un modèle de pseudo-rationalité présenté dans la splendeur de son " objectivité ", mais qui - en réalité - n’est qu’idéologie.

On invite à suivre un parcours prédéfini dans l’intérêt d’un petit nombre, mais représenté comme " universel " et, ce, dans l’application d’une " rationalité " (irrationnelle) toujours instrumentale et jamais véritablement objective.

Terroriser, répandre un sentiment d’insécurité, c’est manœuvrer pour empêcher des parcours alternatifs et congeler la dialectique démocratique :

« Interviewé récemment [nous sommes encore sous le règne de l’apartheid, NdT] par la télévision britannique, un haut fonctionnaire des services de sécurité sud-africains a mis cartes sur table : l’ANC constitue un danger réel, non du fait de ses actes de sabotage – bien que spectaculaires et préjudiciables – mais parce qu’il pourrait induire la population noire, ou une grande partie de celle-ci, à transgresser " l’ordre et la loi " ; si cela arrivait, même les meilleurs services d’information et les plus puissantes forces de sécurité seraient impuissants (une prévision récemment confirmée par l’expérience de " l’Intifada ").

En effet, la terreur reste efficace tant que " la bulle d’air " de la " rationalité " n’est pas percée.

Le plus sinistre, cruel, sanguinaire des tyrans doit rester un pieux prédicateur et défenseur de la " rationalité " ou périr. Lorsqu’il s’adresse à ses sujets, il doit " parler à la raison ". Il doit " protéger " la raison, louer les vertus du " calcul des coûts et des effets ", défendre " la logique " contre les passions et les valeurs qui, irrationnellement, ne tiennent pas compte des coûts et se refusent à obéir à " la logique ".

Tous les gouvernants peuvent compter, dans une large mesure, sur le fait que la " rationalité " est de leur côté.

Les nazis, en outre, ont manipulé la mise en jeu de telle sorte que la " rationalité de la survie " rendit irrationnelles toutes les autres motivations de l’action humaine.

Au sein du monde créé par les nazis, la " raison " était l’ennemie de la morale.

La défense " rationnelle de notre survie " exigeait la non-résistance à la destruction de l’autre. Cette " rationalité " poussait les persécutés les uns contre les autres et effaçait leur commune humanité.

En outre, elle faisait d’eux une menace et un ennemi pour tous ceux qui n’avaient pas encore été condamnés à mort, auxquels on garantissait, provisoirement, le rôle de " spectateurs ".

Le noble credo de la " rationalité " absolvait bénignement aussi bien les victimes que les spectateurs de l’accusation d’immoralité et du sens de la faute.

Ayant réduit la vie au calcul de " l’auto-conservation ", la " rationalité " la privait de son humanité. » (1).

Zigmunt Bauman saisit pleinement le faux dispositif de " rationalité ", si utile pour cimenter un système par la peur et la terreur de l’alternative.

La pensée de Hannah Arendt est interne au dispositif de pouvoir, elle est devenue l’un des moyens qui permettent de clore la discussion sur l’alternative à un tel système.

Elle sert à faire reconnaître le libéralisme politique et économique comme l’unique possibilité pensable ; le reste n’a été que « Terreur », c’est pourquoi « il n’y a pas d’alternative au présent ».

L’arme pour asservir les peuples, c’est aussi « l’industrie de la culture », les auteurs utilisés comme moyens pour nécroser la pensée divergente. On oriente les choix en les faisant apparaître comme fatals, réduisant l’espace d’intervention de l’activité de l’esprit.

On oublie à quel point le siècle précédent a été une possibilité non réalisée, du fait qu’on y a vu coexister une pluralité de modèles économiques potentiels, qui sont aujourd’hui tous stigmatisés sous les termes d’ ’’ utopiques " ou de " mal absolu ".

Hannah Arendt fait donc partie de « l’industrie idéologique » du capitalisme, " culture de régime ". L’analyse qu’elle fait de la pensée de Marx se prête à une telle logique. Elle soutient en effet – et je ne m’arrête que sur ce point – que Marx a mis en place les conditions de « l’abrutissement de l’homme », puisqu’il a placé l’essence de l’homme dans le travail, dans la transformation de la nature, il a ainsi fait de l’Homme « une partie de la nature », l’a soumis aux cycles naturels, nécrosant « l’agere », la liberté, la création ex novo.

Le matérialisme dialectique naît avec un péché originel ; il nie la liberté du genre humain, et donc se prête à être le « marchepied idéologique » de toute dictature.

Une telle vision, si grossièrement erronée, explique les raisons du succès d’Arendt, qui apprend à associer au communisme le Totalitarisme.

Ainsi s’exprime-t-elle :

«  Marx et les conséquences. Puisque la découverte centrale de Marx réside dans la description de l’Homme comme " être qui travaille " – d’où la position centrale de la " classe des travailleurs " et de ce qu’on appelle " le matérialisme " (métabolisme avec la nature), il conçoit l’Homme comme essentiellement isolé.

Celui qui travaille, conçu et décrit selon l’antique modèle grec du fabricant, est en effet par principe seul avec ce qu’il produit ; les autres apparaissent uniquement comme " aides " (maître et assistant).

Les catégories de " moyen-fin ", qui sont pleinement adaptées à l’Homme dans sa fabrication, s’étendent, dans le processus de travail, à l’Homme ; il n’est nulle part aussi évident - et dans un sens légitime - de traiter les hommes comme des moyens que dans le processus de travail . » (2)

On comprend à quel point la réalité a été renversée.

Pour Marx, l’essence de l’Homme est générique : ici, au contraire, elle devient étroitement liée à la production, de façon atemporelle et mécanique.

Dans " le Fragment sur les machines ", Marx envisage l’utilisation de technologies dans le but de libérer les hommes du besoin, pour permettre l’expression des « potentialités infinies de l’esprit » de chacun.

Ce qui, selon Marx, est l’essence de l’Homme devient purement et simplement, dans le discours d’Arendt, le travail lié à la nécessité économique. Elle transforme ainsi le « matérialisme historique » et le présente comme un matérialisme adialectique et acéphale.

Au contraire, Marx conçoit l’Histoire comme une dialectique évolutive ; aussi, au-delà de quelques dérives " naturalistes " et " positivistes ", elle se structure par une transformation progressive quantitative et qualitative : l’histoire se développe depuis un état de nécessité vers un état de liberté par la médiation de l’évolution historique depuis " la loi de la jungle productiviste " et de l’exploitation jusqu’au « règne de l’Humain ».

Le genre humain place dans l’Histoire les conditions de sa libération, par la découverte consciente de « soi ».

La vérité se dévoile donc comme un processus qui mène à la liberté, au dépassement de l’aliénation de soi.

Le « genre humain » fait partie de « la nature » comme de l’Histoire, mais il ne leur appartient pas complètement, il se rend libre grâce au processus dialectique qui exige le travail social comme une condition indispensable pour un processus évolutif de libération du « genre humain ».

C’est même dans un tel processus que se dévoile progressivement le fait que l’Homme, contrairement aux autres êtres vivants, n’a pas une nature spécifique, mais polyfacétique ; la fin de l’évolution matérialiste est donc la concrétisation de cette évolution, tronquée par les processus d’exploitation et de « nécessaire survie ».

Marx est explicite lorsqu’il affirme que « la nature humaine » est générale et créatrice :

« elle règle la production générale et c’est par là même qu’elle me permet de faire aujourd’hui une chose, demain une autre, le matin, d’aller à la chasse, l’après-midi de pêcher, le soir de soigner le bétail, après le dîner de critiquer, comme j’en ai envie, sans devenir ni chasseur, ni pêcheur, ni berger, ni philosophe critique. » (3)

Hannah Arendt affirme que « l’être humain » réduit à l’état de « fabricant » - d’homo faber - devient un être isolé.

Le contresens est ici remarquable, puisque, pour Marx, la nature sociale de l’être humain est libertaire et sociale. Ce n’est pas un hasard si, dans " Le Capital ", l’auteur le plus cité est Aristote.

La thèse de fin d’études de Marx, " Différences entre les philosophies de la nature de Démocrite et d’Épicure ", est une opposition entre le déterminisme et l’indéterminisme, en faveur de ce dernier.

Dans cette thèse, revient fréquemment le terme d’« auto-conscience » : dans le langage idéaliste utilisé par Marx, ce terme renvoie à non à « l’homo faber » mais à la liberté et à la praxis.

Costanzo Preve, auteur non utilisable à des fins idéologiques, décrit dans ses textes la dimension libertaire et émancipatrice de la nature générique et sociale de l’Homme chez Marx :

« La socialité de l’homme, qui est précisément aliénée par ce processus d’expropriation, est ainsi déléguée aux marchandises et à l’échange dans " le marché ".

Le rapport social entre les personnes se présente pour ainsi dire à l’envers, comme rapport social entre les choses et non plus entre les êtres humains (réification, Verdinglichung).

La marchandise acquiert ainsi un rôle de fétiche (fétiche de la marchandise, Warenfetizismus), en tant qu’elle apparaît comme dotée de valeur autonome et originaire, tandis que les rapports sociaux humains qui ont produit cette valeur restent occultés (" Le Capital ", I, La marchandise, 4), ce qui entraîne un programme pratique de renversement " dialectique " de cette situation historique ». (4)

Costanzo Preve saisit la pensée de Marx dans sa plénitude émancipatrice et voilà pourquoi on tend à ignorer l’élaboration théorique de Preve, parce qu’elle ne peut pas être utilisée pour les objectifs de « l’industrie culturelle ».

L’examen critique des sources doit nous enseigner à passer au crible, et plus encore dans notre contexte, l’usage idéologique des auteurs.

Bien que l’époque contemporaine soit présentée comme " laïque " et " rationnelle ", nous vivons à une époque non seulement fortement idéologique, mais particulièrement superstitieuse, du fait que l’éducation à la passivité, à la sujétion idéologique totémique " dés-éduque " la pensée comme activité consciente de vérification.

« L’industrie culturelle » ou, pour utiliser le langage de Preve, « le clergé priant et idéologique », utilise ses espaces pour " dés-éduquer " à la praxis et à l’espérance.

Marx est un auteur qui ébranle les certitudes, qui nous pose des problèmes et propose des solutions au pluriel.

Par contre, dans « l’industrie culturelle » d’aujourd’hui, on n’utilise que des auteurs qui l’interprètent dans un sens réducteur, pour éviter des possibilités de développement théorique projeté vers l’avenir débouchant sur une praxis révolutionnaire.

A " la Misère " de l’historicisme de Popper, nous devrions opposer les misères idéologiques du système actuel, superstitieux et fétichiste.

En opposition à la culture conformiste et idéologique, nous devrions pratiquer une « épochè » [suspension du jugement motivée par un doute méthodique NdT] culturelle soutenue par les auteurs qui dévoilent et révèlent la densité idéologique de notre époque.

Dans " Athéisme dans le christianisme ", Ernst Bloch rapporte l’anecdote métaphorique de la moustache de Hindenburg qui, n’ayant pas une densité pileuse suffisante sur la lèvre supérieure, essayait de couvrir cette indigence par la mise en scène de moustaches de plus en plus théâtrales tournées vers le haut.

Aujourd’hui, « l’industrie culturelle » asservie couvre de la même façon le vide par la vente massive de quelques auteurs qui servent à couvrir le visage brutal et violent du néant des jours du simple présent.

Salvatore Bravo

Salvatore Bravo. “ L’uso ideologico di Hannah Arendt in funzione adattata ”, Petite Plaisance, publié par " sinistrainrete " :

https://www.sinistrainrete.info/marxismo/11668-salvatore-bravo-l-uso-i...

Le grand Soir

Notes (elles ont été simplifiées car renvoyant à des éditions en italien) :

1. Zigmunt Bauman, " Modernité ou holocauste ".

2. Hannah Arendt, " Dans le désert de la pensée ".

3. Karl Marx, " L’Idéologie allemande ".

4. Costanzo Preve, " Storia della dialettica ", Petite Plaisance, Pistoia, 2006