L’élection d’Ebrahim Raïssi à la Présidence de la « République islamique d’Iran »

, par  DMigneau , popularité : 0%

L’élection d’Ebrahim Raïssi à la Présidence de la « République islamique d’Iran »

Photo du nouveau président iranien élu pendant sa première conférence de presse dans la capitale de la République islamique d’Iran à Téhéran le 21 juin 2021. Le nouveau président avait appelé à voter en masse pendant le dernier week end avant l’élection présidentielle. Les ultraconservateurs religieux ont été déclaré vainqueurs le week end des élections présidentielles et ont remplacé le modéré Hassan Rouhani. ATTA KENARE / AFP

Ebrahim Raïssi, conservateur et proche du " Guide suprême " Ali Khamenei, a été élu à la tête de la « République islamique d’Iran » vendredi 18 juin 2021.

En recueillant 61,85 % des suffrages dans une élection présidentielle au taux de participation plus que faible, Ebrahim Raïssi prend la tête d’un pays en pleine crise économique.

L’arrivée d’un " homme fort " à la tête d’un régime religieux contrôlé et verrouillé questionne la politique intérieure et extérieure de l’Iran ainsi que les négociations internationales en cours.

Une élection délaissée par les Iraniens

L’élection présidentielle iranienne s’est déroulée vendredi 18 juin 2021 et les électeurs ont placé Ebrahim Raïssi en tête des suffrages. Seuls sept hommes sur 596 candidatures ont été autorisés à se présenter officiellement à cette élection après que le « Conseil des gardiens de la Révolution » ait validé leurs candidatures.

En « République islamique d’Iran », les candidats sont sélectionnés et les élections très contrôlées.

La majorité des candidats " réformateurs ", les femmes ou encore tous les potentiels " perturbateurs " de l’ordre politique iranien ont été éliminés, à commencer par Mahmoud Ahmadinejad, ancien président de la « République islamique » de 2005 à 2013.

Ebrahim Raïssi est ainsi très vite devenu le candidat " officiel " et " favori " de l’élection, soutenu par les religieux et les « conservateurs ».

Élu en récoltant 61,85 % des suffrages, Ebrahim Raïssi a confirmé la tendance « conservatrice » et religieuse du peuple, tendance majoritaire au sein de " l’échiquier politique " iranien depuis la victoire des « conservateurs » aux élections de février 2020 et leur majorité obtenue au « Parlement » et à « l’Assemblée des experts ».

Il succède à Hassan Rohani, président depuis 2005 et issu du camp des " modérés ", auquel les religieux et « conservateurs » reprochaient sa politique " d’ouverture " envers les Occidentaux.

Si le " Guide Suprême " de la « République islamique », Ali Khamenei, fait l’éloge du système électoral iranien en affirmant que " le réel vainqueur de ces élections est le peuple iranien qui a participé avec enthousiasme à ce grand événement et que rien ne pourra vaincre la détermination de la nation iranienne " [1], le régime a - en réalité - enregistré son plus faible taux de participation depuis la création de la « République islamique d’Iran » en 1979 avec 48,8 %, soit 21 points de moins qu’à la dernière élection présidentielle de 2017.

Les 83 millions d’Iraniens ne se sentent, en effet, plus concernés par " la politique " qu’ils considèrent être contrôlée et " ficelée " par les « Gardiens de la révolution islamique » [2].

Les Iraniens sont, en effet, confrontés à une grave crise économique, aggravée par les sanctions américaines mises en place par la présidence de Trump et par la pandémie mondiale du " Covid-19 ".

Le contrôle des élections et la marginalisation des candidats " réformistes " ou " modérés " par le « Conseil des Gardiens de la révolution » participe également au mécontent de la population tout comme l’incapacité des " modérés " et des " réformistes " à s’allier et à proposer une alternative claire et " modérée " depuis le triomphe de Mohammed Khatami en 1997.

Le seul candidat s’opposant au conservatisme religieux de Ebrahim Raïssi était Abdolnaser Hemmati, associé toutefois par la population à son rôle d’ancien gouverneur de la « Banque centrale » sous la présidence de Rohani et ainsi aux difficultés économiques.

Les Iraniens se sentent - en réalité - découragés et délaissés par les « politiques » qui ne résolvent pas leurs problèmes de chômage, de santé, d’éducation et de pauvreté et se sont ainsi abstenus à 51,2 %.

Un " homme fort " ancré dans les traditions et les valeurs de la « République islamique d’Iran »

Ebrahim Raissi est né en 1960 à Masshad, une grande ville pieuse du pays. Il suit dès l’âge de 15 ans un séminaire religieux dans la ville de Qom et devient à 20 ans « Procureur général » de la ville Karaj, proche de Téhéran.

Il rentre ensuite dans le système judiciaire iranien en devenant « Procureur général » de Téhéran (1989-1994), chef adjoint de « l’Autorité judiciaire » (2004-2014) puis « Procureur général » du pays.

Proche du " Guide suprême ", Ali Khamenei, il est nommé en 2016 à la direction de la très importante et riche fondation caritative " Astan-é Qods Razavi " où il administre le pèlerinage de " l’Imam Reza ", contrôle le mausolée et dirige un immense patrimoine industriel et immobilier.

En 2019, il est nommé chef de « l’Autorité judiciaire » où il affirme son autoritarisme et ses convictions après avoir échoué à l’élection présidentielle en 2017 face à Hassan Rohani (38 % des voix contre 57 % pour le président sortant).

Il est enrôlé dès les premières heures dans la « Révolution » et est convaincu que la religion et le clergé doivent occuper une place centrale dans le système politique iranien.

Membre de « l’Assemblée des experts », porteur du titre d’ " hodjatoleslam " (rang inférieur à celui d’ " Ayatollah " au sein du clergé " chiite ") et toujours coiffé d’un turban noir de " seyyed " - marqueur de descendance avec le prophète Mahomet - Ebrahim Raïssi semble marcher sur les traces de son " Guide suprême " et ancien professeur de religion, Ali Khamenei, qui le mèneront peut-être un jour au rang de " Guide Suprême " de la « République islamique d’Iran ».

« Conservateur » et clérical, il est acclamé par les journaux « conservateurs » iraniens tels que le quotidien " Ressalat ", titrant " l’aube d’une ère nouvelle ", tandis que les journaux " réformistes " tels que " Arma-é Melli " l’appellent à " gagner la confiance des 70 % d’électeurs qui n’ont pas voté ou ont voté pour un autre candidat » [3].

Fervent défenseur des intérêts nationaux et engagé contre la corruption, Ebrahim Raïssi semble vouloir mener une politique de " ligne dure " et plus autoritaire que son prédécesseur Rohani, s’encrant alors parfaitement dans les traditions et les valeurs fondamentales de la « République islamique ».

Un programme " étatiste " pour un pays entamé par la crise économique et les tensions géopolitiques

Raïssi arrive à la tête d’un État en grande difficulté économique.

Le pays est confronté à la sixième inflation la plus importante du monde (46 %), compte 44 % de sa population sous le " seuil de pauvreté ", 82 000 morts de la pandémie du " Covid-19 " et la perte d’un million d’emplois à la suite de la crise sanitaire [4].

Face à cette situation économique, le nouveau Président a affirmé “ je veux améliorer les conditions économiques du peuple, et obtenir leur confiance " [5].

Il souhaite résoudre les problèmes et mettre fin à la pauvreté.

Selon l’économiste et spécialiste de l’Iran Thierry Coville, Raïssi devrait prioriser une politique " étatiste " plutôt qu’une politique " d’ouverture " aux investisseurs étrangers.

En effet, « L’Iran sous Ebrahim Raïssi devrait continuer à investir dans les infrastructures, l’eau, l’électricité et la santé avec une économie dominée par les fondations qu’il connait bien et les " Gardiens de la Révolution " qui possèdent eux aussi de nombreuses entreprises » [6] affirme l’économiste.

Raïssi suit, en réalité, la pensée « conservatrice » iranienne, approuvée par Khamenei, préférant un modèle économique de résistance indépendant à la dépendance du pays au commerce international et aux exportations étrangères. Il se présente comme un homme prêt à résoudre les problèmes des Iraniens et souhaitant mettre fin à la souffrance des plus démunis.

Concernant " l’Accord " sur le nucléaire iranien, s’il ne souhaite pas rencontrer personnellement Joe Biden, Raïssi approuve la levée des sanctions américaines et la poursuite des discussions avec les États-Unis si ces dernières sont conditionnées et garantissent les intérêts nationaux iraniens.

Lors de sa première conférence de presse, Ebrahim Raïssi a affirmé : " Nous soutenons les négociations qui garantissent nos intérêts nationaux, mais l’Iran ne détruira pas son économie et la vie de son peuple dans ces négociations " [7].

Toutefois, les prérogatives présidentielles iraniennes sont limitées et Ali Khamenei, " clé de voute du régime " et " véritable autorité décisionnaire ", selon Nicolas Lepoutre [8], professeur agrégé d’Histoire, pourrait poursuivre et garantir des discussions sur " l’Accord sur le nucléaire ".

Si Ebrahim Raïssi souhaite un Iran puissant à l’échelle nationale, il envisage également de renforcer des coopérations régionales et internationales.

Il a notamment affirmé son soutien aux Palestiniens et confirmé son désir d’interactions régionales, notamment avec les pays du Golfe.

S’il souhaite que l’Arabie saoudite n’intervienne pas au Yémen, il a déclaré : " De l’avis de la République islamique d’Iran, la réouverture des ambassades entre l’Arabie Saoudite et l’Iran est quelquechose de possible " [9], laissant espérer alors une entente " cordiale " et diplomatique entre les deux rivaux régionaux.

Enfin, le Président élu a affiché clairement ses intentions de relation avec la Chine et souhaiterait construire un partenariat sur le long-terme avec la « République populaire » [10].

Les propositions nationales et internationales faites par Ebrahim Raïssi ont ainsi provoqué de vives réactions internationales.

Entre accusations, soutiens et débats : les réactions internationales autour du nouveau président

Ebrahim Raïssi a reçu une " vague de soutien " de la part du Président Russe Vladimir Poutine, de l’émir du Qatar Tamim ben Hamad al-Thani, du Président des Emirats arabes unis Khalifa Ben Zayed al-Nahyane, du Président turc Recep Tayyip Erdogan ainsi que des mouvements du " Hezbollah " et du " Hamas ".

Le Président syrien Bachar al-Assad a également félicité le Président iranien en mentionnant vouloir construire une coopération bilatérale dans divers domaines avec lui [11].

A l’inverse, les États-Unis ont déclaré regretter que " les Iraniens aient été privés de leur droit à choisir leurs propres dirigeants à travers un processus électoral libre et honnête " [12], mais ont affirmé vouloir poursuivre les négociations du " Joint Comprehensive Plan of Action ".

En Israël, le « Premier ministre » Naftali Bennett se poste en " lanceur d’alerte " en déclarant : " Le choix de Raïssi est un signal pour que les puissances se réveillent (…) pour leur permettre de comprendre avec qui elles font affaire et quel type de régime elles vont choisir de renforcer " [13].

Toutefois, ce sont les accusations rappelées par la presse internationale et l’organisation " Amnesty International " qui ont suscité les plus vifs débats autour de la personne d’Ebrahim Raissi après son élection.

Le nouveau président, procureur adjoint du « Tribunal révolutionnaire » de Téhéran en 1988, aurait - en effet - participé à une " Commission de la mort " jugeant et condamnant à mort des prisonniers politiques provenant des groupes d’opposition " de gauche " (" Mujahedin-e Khalq " et " People’s jahedin Organisation of Iran ") en 1988.

Cinq mille femmes et hommes ont été exécutés et enterrés massivement près de Téhéran [14].

Le Président Raïssi a nié sa participation à ces jugements mais a affirmé que ces derniers auraient été justifiés par une " fatwa " [15] religieuse de l’Ayatollah Khomeini.

La « Secrétaire générale » de " Amnesty International ", Agnès Callamard, a declaré pour sa part : " Nous continuons de demander qu’Ebrahim Raisi fasse l’objet d’une enquête pour son implication dans des crimes passés et en cours au regard du droit international " [16].

Ces réactions dévoilent l’ambivalence existante autour de la personne d’Ebrahim Raïssi, nouveau dirigeant d’un pays dans lequel des millions d’Iraniens font toujours face à des difficultés quotidiennes importantes.

Le " traditionalisme " d’Ebrahim Raïssi se confronte à une nouvelle classe " moyenne " populaire plus moderne qui, bien que majoritairement « conservatrice » et religieuse, ne souhaite cependant pas sacrifier son pouvoir d’achat et sa situation professionnelle au profit de son idéologie religieuse.

Dimitri KRIER

Lesclesdumoyenorient.com