« L’affaire des sous-marins » : un dossier de corruption dévastateur pour Netanyahou

, par  DMigneau , popularité : 0%

« L’affaire des sous-marins » : un dossier de corruption dévastateur pour Netanyahou

Au moment où son protecteur et partenaire Donald Trump va quitter la scène, le premier ministre israélien, accusé de corruption et très critiqué pour sa gestion de la pandémie, va devoir s’expliquer devant la justice ou une commission d’enquête sur son rôle trouble dans l’achat par la marine de sous-marins allemands.

Dans le climat de grandes et de petites manœuvres destinées à préparer la relève du pouvoir à Washington, le bref voyage secret de Benjamin Netanyahou en Arabie saoudite et l’assassinat, imputé à Israël mais non revendiqué, d’un acteur majeur du « nucléaire iranien » relèvent-ils d’une stratégie délibérée ?

Oui, répondent la plupart des observateurs avertis du pouvoir israélien.

Le « Premier ministre », estiment-ils, avait plusieurs objectifs immédiats :

- renforcer son image de " super homme d’État " capable de mettre sur pied des initiatives secrètes et surprenantes avec les Américains et les Saoudiens ;

- placer devant des faits accomplis diplomatiques et stratégiques Joe Biden, à l’heure de définir la nature de ses relations avec Riyad et Téhéran ;

- plonger dans l’embarras ses partenaires de la coalition gouvernementale, membres du parti " Bleu et blanc " qui, une fois encore, ont découvert les initiatives du « Premier ministre » dans la presse.

Et aussi, avance Amos Harel de " Haaretz ", changer rapidement les centres d’intérêts des médias en chassant des titres les informations sur la commission créée par le ministre de la défense, l’ex-général Benny Gantz, pour enquêter sur " l’affaire des sous-marins ".

Accusé par près de 60 % des Israéliens d’avoir très mal géré la lutte contre la pandémie qui a fait plus de 2 800 morts et plongé le pays dans une profonde crise économique et sociale, Netanyahou a - en effet - un besoin urgent de restaurer son image.

D’autant qu’il est aussi dénoncé, chaque samedi, depuis près de six mois, par des rassemblements populaires qui réclament son départ en invoquant l’échec de sa gestion, son autoritarisme et les trois affaires de corruption dans lesquelles il est inculpé et dont le procès se poursuit, à bas bruit, depuis six mois, devant un tribunal de Jérusalem.

Mais aussi, comme en témoignent les énormes sous-marins gonflables multicolores que transportent désormais les manifestants, pour son rôle à ce jour encore mystérieux dans une quatrième affaire, celle des sous-marins achetés dans des conditions troubles à un chantier naval allemand.

À cela s’ajoute en coulisses un conflit latent au sein de la coalition au pouvoir, qui risque fort de déboucher sur une crise ouverte.

Et de nouvelles élections.

Les cinquièmes en moins de deux ans.

En application de « l’accord de coalition » avec alternance des chefs de gouvernement, conclu au printemps dernier après quatre scrutins et dix-sept mois de blocage politique, Netanyahou devrait, dans un an, céder son poste de « Premier ministre » à Benny Gantz, son actuel ministre de la défense.

Mais « Bibi », que cette perspective n’enchante pas, multiplie les humiliations à l’égard de son successeur désigné et des autres membres de sa formation.

Un manifestant avec un masque de Netanyahou devant la Cour suprême le 14 octobre 2020. © Ahmad Gharabli/AFP

On sait ainsi que ni le ministre de la défense ni celui des affaires étrangères, l’ancien général Gabi Ashkenazi, membre du même parti " Bleu et blanc ", n’avaient été informés du voyage du « Premier ministre » en Arabie saoudite.

Et que le général Avi Bluth, « Secrétaire militaire » du cabinet de Netanyahou, avait reçu l’ordre de ne pas en informer ses supérieurs, en particulier le chef d’état-major général, Aviv Kochavi, se peur que ce dernier n’en parle à son ministre.

Ce que Netanyahou n’avait pas prévu, c’est que le ministre de la défense annoncerait le dimanche 22, peu avant le décollage de son avion pour l’Arabie saoudite, la création d’une « Commission d’enquête » sur " l’affaire des sous-marins allemands ".

Sombre et complexe affaire de corruption, dans laquelle plusieurs proches de Netanyahou sont déjà inculpés, le " dossier 3 000 ", selon la nomenclature judiciaire, porte sur le rôle du « Premier ministre » dans la décision d’acheter au chantier naval allemand " ThyssenKrupp " 9 sous-marins et 4 navires de patrouille.

À l’heure actuelle, Netanyahou est en cours de jugement dans trois dossiers de gravité inégale.

Le dossier 1 000, dans lequel il est inculpé de " fraude " et " abus de confiance ", porte sur les luxueux cadeaux – d’une valeur de 185 000 euros – reçus de richissimes personnalités par lui et sa famille en échange de faveurs financières ou personnelles.

Le dossier 2 000 dans lequel il est poursuivi pour les mêmes motifs vise la négociation entamée avec Arnon Mozes, le propriétaire du plus grand quotidien payant du pays, le " Yediot Aharonot ", qui lui aurait offert une " couverture médiatique " favorable en échange d’une loi limitant la diffusion du quotidien gratuit " Israel Hayom ", favorable au " Likoud " mais concurrent du " Yediot ".

Le dossier 4 000, enfin, où il est poursuivi pour " corruption ", " fraude " et " abus de confiance ", est, selon un magistrat familier du dossier, " le plus difficile des trois, car il porte sur les très fortes sommes d’argent – environ 500 millions de dollars – gagnées par Shaul Elovitch ", le patron du groupe de télécommunications " Bezeq " et du site d’informations " Walla ".

Sommes obtenues grâce à la complaisance de Netanyahou qui - en contrepartie - avait bénéficié d’une " couverture " favorable de " Walla ".

« À eux seuls, ces trois dossiers qui révèlent à la fois les goûts de luxe, l’amour de l’argent, le besoin éperdu de soutien médiatique et le cynisme déployé pour l’obtenir, en disent long sur Netanyahou, sa personnalité et sa conception de la politique et du pouvoir.

Mais il y a encore bien pire pour lui, déclarait il y a un an à " Mediapart " Yehouda Sheffer, qui fut d’octobre 2009 à mars 2018 procureur de l’État adjoint, chargé de la criminalité financière, après avoir dirigé pendant huit ans « l’Unité nationale de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme ». Le dossier 3 000, dans lequel sept de ses proches ont été inculpés, est potentiellement dévastateur. Jusqu’à présent, le " Premier ministre " n’a pas été entendu dans cette affaire, mais j’estime qu’il devrait l’être sans tarder, car tout ce que nous savons désormais semble l’impliquer.

Et l’impliquer dans un scandale de très grande ampleur. »

C’est sur ce dossier " dévastateur " que doit se pencher pendant quatre mois la « commission d’enquête » désignée par le ministre de la défense.

Présidée par le général à la retraite Amnon Straschnov, qui fut avocat général militaire, elle comprendra aussi le général de réserve Avraham Ben-Shoshan, ancien chef d’état-major de la marine et responsable des achats pour cette arme, et un civil, Yael Grill, ex-directeur des achats au cabinet du « Premier ministre ».

Leur mission, telle qu’elle est définie par la lettre de nomination signée par Benny Gantz : « Examiner la conduite de l’établissement de la défense et de toutes les parties impliquées dans le processus de prise de décision concernant le processus d’achat. »

Les enquêteurs sont habilités à convoquer et interroger des personnes " extérieures au ministère de la défense et aux forces de défense d’Israël ", y compris le « Premier ministre », les membres du « Conseil national de sécurité » et " toute personne qui détiendrait des informations sur les questions concernées par l’enquête ".

À la demande du procureur général Avichai Mandelblit, ancien procureur général militaire et proche collaborateur de Netanyahou de 2013 à 2016, qui l’a mis « en examen » dans les trois dossiers aujourd’hui en jugement, Gantz a accepté dimanche de " geler " la mise en place de la commission pour ne pas " interférer avec la procédure pénale en cours ".

Procédure dans laquelle, Netanyahou - jusqu’à présent - n’est pas personnellement impliqué.

La presse a mis à profit ce report des travaux de la commission pour demander à son président que l’intégralité de ses auditions soient publiques.

Invoquant des " questions de sécurité " qui pouvaient se poser pour certaines informations, le juge Straschnov avait - en effet - décidé que les premières sessions soient fermées au public.

« Il est important que les auditions soient ouvertes , soulignait lundi l’éditorial de " Haaretz ", non seulement pour respecter le droit de savoir du public, mais parce que c’est le seul moyen pour lui de tirer ses conclusions. "

Écartée du procès en cours, faute de temps pour réunir des preuves documentées et surtout, selon un magistrat, " pour reconstituer certains circuits financiers internationaux très complexes ", " l’affaire des sous-marins allemands " est dans " le collimateur " de la justice israélienne depuis plusieurs années.

C’est en février 2017 qu’une enquête a été formellement ouverte sur l’ordre du procureur de l’État, Shai Nitzan.

Mais les racines de l’affaire remontent à 2007, lorsque Benjamin Netanyahou, redevenu « chef de l’opposition » après un premier passage au pouvoir, a acheté pour 600 000 dollars 1,6 % du capital de l’entreprise métallurgique texane " Seadrift Coke " que dirigeait son cousin Nathan Milikowski.

Première bizarrerie de cette affaire : Benjamin Netanyahou a bénéficié lors de cet achat d’un prix " d’ami ", très inférieur à la valeur réelle des actions, ce qui lui a permis d’obtenir, lors de la revente des parts à son cousin, trois ans plus tard, une " plus-value " de 12 millions de dollars.

Entretemps, Netanyahou était devenu « Premier ministre » d’Israël et " Seadrift Coke " avait été acheté par la firme " GrafTech International ".

Basé dans l’Ohio, " GrafTech International " était un fournisseur régulier du chantier naval allemand " ThyssenKrupp " qui venait de livrer à la marine israélienne ses trois premiers sous-marins de haute technologie : le " Dolphin ", le " Leviathan " et le " Tekumah ", entrés en service opérationnel au début des années 2000.

Trois autres sous-marins du même type compléteront la flottille entre 2012 et 2019.

Ces six submersibles de 1 900 tonnes, longs de 57 mètres, capables de lancer des missiles de croisière à ogive nucléaire ou de débarquer discrètement sur un rivage ennemi un commando de dix membres des « forces spéciales » sont, avec leurs successeurs, une composante majeure de la défense israélienne.

C’est en examinant les conditions dans lesquelles ils ont été achetés que les magistrats et les enquêteurs ont découvert l’intérêt particulier que portait depuis des années Netanyahou aux activités de " ThyssenKrupp " et aux relations entre l’entreprise et « l’État » israélien.

" Ceux qui devaient savoir savaient "

Car à peine revenu au pouvoir, en 2009, le « Premier ministre » charge son avocat et confident David Shimron, qui est aussi son cousin, d’organiser le remplacement de Yeshayahu Barkat, lequel représentait depuis vingt-cinq ans l’entreprise allemande en Israël.

Grâce à l’intervention de Shimron, c’est un homme d’affaires, Michaël " Miki " Ganor, proche du pouvoir israélien, qui est choisi par la direction de " ThyssenKrupp ".

En 2014, lorsque le ministère israélien de la défense lance un appel d’offres pour l’achat de « patrouilleurs » chargés de surveiller les exploitations de gaz " offshore " en Méditerranée, Netanyahou s’étonne que seuls des chantiers navals sud-coréens, italiens et espagnols soient candidats et que " ThyssenKrupp " n’ait pas répondu.

Renseignement pris, l’entreprise allemande juge l’offre israélienne trop basse.

Contre l’avis du ministre de la défense, l’ancien général Moshe Ya’alon, qui juge le prix offert raisonnable et ne veut pas devenir un " client captif " de " ThyssenKrupp ", le « Premier ministre », soutenu par le « Conseil national de sécurité », impose alors la fermeture de l’appel d’offres.

Un an plus tard, quatre " patrouilleurs " sont commandés au chantier naval allemand.

Prix : 430 millions d’euros.

Ya’alon – aujourd’hui allié à Benny Gantz – va essuyer une seconde défaite quelques mois plus tard, lorsque le « Premier ministre » propose d’acquérir trois sous-marins supplémentaires.

Malgré l’opposition du ministre, du chef d’état-major de l’époque et du commandant de la marine qui jugent inutile et trop coûteux de disposer de neuf sous-marins, le projet d’achat direct sans appel d’offres de trois nouveaux sous-marins sera adopté par le « Cabinet de sécurité » en octobre 2016.

Montant du contrat : 1,5 milliard d’euros.

Entretemps une autre vente de sous-marins, celle-là à la marine égyptienne, va attirer l’attention des « Services de renseignements », de plusieurs responsables militaires et de certains magistrats.

En 2015, des informations en provenance du Caire indiquent que l’Égypte recevra dans quelques mois le premier des quatre sous-marins fabriqués par " ThyssenKrupp ".

Au ministère israélien de la défense, la surprise est de taille.

En vertu d’un accord non écrit, il est en effet convenu entre les gouvernements allemand et israélien que le premier consultera le second et sollicitera même son " feu vert " avant de vendre des armes ou de la technologie militaire à un pays arabe.

Ni le « Mossad », ni les « Renseignements militaires », ni l’état-major de l’armée, ni le ministère de la défense n’ont pourtant été consultés sur cette décision de haute importance stratégique : la mise à la disposition d’un pays arabe – même " en paix " avec Israël – d’une arme équivalente à celles dont dispose l’armée israélienne.

Envoyé en Allemagne, un haut fonctionnaire du ministère de la défense revient avec une information explosive livrée par les collaborateurs d’Angela Merkel : Benjamin Netanyahou a bien été consulté et c’est lui qui a donné son " feu vert ".

" Ceux qui devaient savoir savaient ", répondra alors Netanyahou aux ministres et aux journalistes qui l’interrogent.

En laissant entendre que le procureur général Avichaï Mandelblit et l’ancien " conseiller à la sécurité nationale " savaient.

Ce que les deux nient.

« La version de Netanyahou n’a aucun sens , observe alors de son côté le patron du « Mossad » au moment des faits, Tamir Pardo. Je ne crois pas qu’il puisse exister un secret qui doive être caché à la fois au chef d’état-major de l’armée, au ministre de la défense et au patron du " Mossad ". »

Ajoutée aux suspicions accumulées depuis plusieurs années sur les marchés conclus avec " ThyssenKrupp ", " l’affaire des sous-marins " égyptiens va inciter le procureur de l’État Shai Nitzan à ouvrir une « investigation criminelle » le 27 février 2017.

Ce sera le « dossier 3 000 ».

C’est dans le cadre de cette investigation et à la suite des informations recueillies depuis deux ans que le procureur général a décidé en décembre 2019 d’inculper 7 personnes, dont David Shimron, Michael Ganor, l’ancien chef d’état-major de la marine Eliezer Marom, l’ancien « Chef de cabinet » de Netanyahou, David Sheran, et l’ancien chef-adjoint du « Conseil de sécurité », Ariel Bar-Yosef.

« En raison de son rôle central dans cette affaire, de ses liens financiers désormais établis avec son cousin Milikowski, il me paraît indispensable que Netanyahou soit interrogé, notamment sur ses conflits d’intérêts et sur sa conduite déraisonnable dans l’épisode des " sous-marins égyptiens " qui pose un véritable problème de sécurité de l’État », estimait alors Yehuda Sheffer, aujourd’hui à la retraite et désormais consultant " anticorruption et anti-blanchiment " pour des entreprises ou États étrangers.

« Je sais que le procureur ne l’a pas entendu car il n’était pas suspect jusqu’à ce que le rôle de Milikowski soit documenté par les enquêteurs.

D’autre part, face aux accusations de " chasse aux sorcières " lancées par Netanyahou, le procureur général aurait pu être soupçonné " d’excès de zèle " ou " d’esprit de vengeance " s’il s’était avancé trop tôt, sans disposer des preuves indispensables.

Il a été lent mais indépendant, rigoureux, résilient.

Maintenant, il a les preuves. Le " Premier ministre " peut être interrogé. Et le plus tôt sera le mieux. »

Un an plus tard, il est encore difficile de savoir si c’est devant un magistrat ou devant la « Commission d’enquête » du juge Amnon Straschnov que Netanyahou va devoir s’expliquer.

Ce qui est clair, c’est que quelle que soit l’hypothèse, il est loin - cette fois - d’être en " position de force ".

À l’intérieur, il n’a jamais été aussi vigoureusement contesté, voire rejeté par l’opinion.Selon un sondage réalisé en octobre, un Israélien sur deux réclame de nouvelles élections.

À l’extérieur, il devra accepter le 20 janvier la sortie de scène du protecteur et partenaire avec qui il entendait redéfinir les rapports de force au Proche-Orient.

Serait-ce, un quart de siècle après son irruption sur la scène politique israélienne, le " commencement de la fin " pour Benjamin Netanyahou ?

René BACKMANN

MediaPart