« L’Irlande du Nord » vers une percée historique des " nationalistes " aux législatives

, par  DMigneau , popularité : 0%

« L’Irlande du Nord » vers une percée historique des " nationalistes " aux législatives

Le parti " nationaliste " en Irlande du Nord, le " Sinn Fein ", favorable à une réunification avec la « République d’Irlande », pourrait arriver en tête des législatives organisées jeudi. Une première dans l’Histoire du pays. Mais plus qu’une montée en puissance, c’est plutôt le recul de son principal rival, les " loyalistes " du " Parti unioniste démocrate ", au pouvoir depuis un siècle, et la dilution des voix qui lui permettraient de briller.

Ce séisme politique interviendrait ainsi 24 ans après l’accord du " Vendredi saint " qui a mis fin, en 1998, aux " Troubles " : trente années de guerre civile qui ont opposé les " unionistes ", une majorité de « protestants » attachés à la place de « l’Irlande du Nord » au sein du « Royaume-Uni » et portés par le DUP, aux " nationalistes ", une majorité de « catholiques » qui rêvent d’une Irlande unifiée et dont le " Sinn Fein " porte le combat.

Cette victoire serait surtout un séisme symbolique dans ce territoire où les divisions communautaires restent profondes. Depuis le " Vendredi saint ", la province est régie par un système de partage des pouvoirs à égalité entre les deux mouvements.

Donc, si ces chiffres se confirment, " Sinn Fein " hériterait du fauteuil de « Premier ministre » et le DUP de Premier-ministre adjoint.

Les rôles seraient donc inversés.

Un changement générationnel

Une victoire du " Sinn Fein " aurait paru invraisemblable à quiconque a vécu les " Troubles ". Pour cause, le parti est connu pour avoir soutenu à cette période des paramilitaires de « l’Armée républicaine d’Irlande » (IRA).

Mais depuis plusieurs années, le parti a renouvelé ses visages, lui permettant d’améliorer son image.

En 2017, un ancien membre de l’IRA, Martin McGuinness, démissionne comme « vice-Premier ministre » peu avant sa mort.

Un an plus tard, Gerry Adams, dirigeant emblématique du parti, a cédé sa place à la jeunesse incarnée par Michelle O’Neill qui, à 45 ans, est l’actuelle « vice-Première ministre » du gouvernement partagé.

Dynamique confirmée par l’arrivée de Mary Lou McDonald, en 2018, à la tête du parti à 49 ans. Les deux femmes jouissent d’une image positive dans les médias. Mais surtout, elles sont entrées en politique après 1998 et ne sont donc pas liées aux trois décennies de conflits sanglants.

" Le Sinn Fein ne nie pas et ne condamne pas son affiliation passée avec l’IRA ", note Agnès Maillot, spécialiste de « l’Irlande du Nord » à l’Université de Dublin, auteure du livre " Rebels in Governement ".

" Mais, en même temps, il essaie de séparer autant que possible le parti actuel, qui est celui qui existe depuis le début des années 2000, et celui de la fin du XXe siècle. "

D’ailleurs, si la raison d’être du parti reste la réunification de l’Irlande, sa campagne a surtout tourné autour de la question sociale. Le parti s’est positionné à Gauche, tentant de rallier un électorat jeune, en colère face aux difficultés de logement et d’emploi au moment où « l’Irlande du Nord » subit une forte inflation.

Une victoire en " trompe-l’œil "

Mais même si le " Sinn Fein " parvient à redorer son blason et à s’affranchir de son passé, celui-ci constitue tout de même un " plafond de verre ", selon Agnès Maillot.

« Pour certaines personnes - et pas uniquement des " unionistes " - c’est une " ligne rouge " », insiste-t-elle.

Preuve en est, si les sondages lui donnent six points d’avance sur son rival du DUP, ils montrent aussi qu’il stagne à 26 % des voix, soit moins que ce qu’il avait obtenu lors des dernières élections en 2017 (près de 28 %).

D’après la spécialiste, plus qu’une montée en puissance du " Sinn Fein ", cette possible victoire signerait plutôt une débâcle de son rival - le DUP - et un regain d’intérêt des électeurs pour des " troisièmes voix " comme le parti " Alliance ".

Depuis 2016 et le " Brexit ", le parti " unioniste " est miné par des divisions internes. S’il a d’abord soutenu le " Leave " lors du référendum de la même année, le DUP avait initialement refusé le protocole de sortie de « l’Union européenne » proposé par Teresa May, qui garantissait de maintenir le statut de « l’Irlande du Nord » au « Royaume-Uni ».

Quelque temps après, le DUP soutenait Boris Johnson pour succéder à Theresa May. Avant d’être trahi par le nouveau « Premier ministre » " brexiter ", qui avait promis en 2018 de ne jamais créer de nouvelle frontière entre la province et le reste du « Royaume-Uni ».

C’est à ce moment-là que se cristallisent les tensions.

« Pour certains électeurs " unionistes ", le DUP ne fait pas assez pour défendre la place constitutionnelle de " l’Irlande du Nord " au sein du " Royaume-Uni ". Certains d’entre eux sont donc tentés de se tourner vers le parti " Voix unioniste traditionnel " [TUV], une formation plus dure  », explique Agnès Maillot.

« D’autres, à l’inverse, estiment que le parti est trop étroitement lié au rejet du protocole d’ " Irlande du Nord ". Ils préfèrent donc se tourner vers le " Parti unioniste d’Ulster " [UUP], plus modéré. »

Ce dernier dénonce le protocole mais prône un dialogue avec Bruxelles.

Certains préfèrent se tourner vers une troisième voix, notamment vers " Alliance ", un parti issu des rangs " unionistes " mais qui se présente comme neutre.

Pour cause, au-delà de la question du " Brexit ", la position protestante évangélique du DUP sur les questions sociales dérangent de plus en plus d’ " unionistes ".

« Ces électeurs sont " pro-choix " sur l’avortement et " pro-mariage " homosexuel et préfèrent donc se tourner vers " Alliance " », explique Peter Shirlow, directeur de " l’Institut d’études irlandaises de l’université de Liverpool.

" À l’inverse, le DUP ne cherche pas à les récupérer, il essaie plutôt de rallier les électeurs plus conservateurs qui ont fait défection au TUV. "

« Les partis " centristes " attirent des " nationalistes " comme des " unionistes " », poursuit-il. Selon lui, il existe " un haut niveau de frustration " chez les électeurs, lié au système de partage des pouvoirs.

" Cela a été essentiel pour mettre fin au conflit dans les années 1990. Mais ça n’a pas permis d’évacuer toutes les questions constitutionnelles. "

" Cela a permis aux élites des partis de se maintenir au pouvoir " au lieu de se concentrer sur des questions urgentes comme l’état des services publics, estime-t-il.

Les analystes s’attendent néanmoins à ce que le DUP se maintienne mieux que ne le prévoient les sondages. Certains " unionistes " indécis finiront par " se boucher le nez et voter DUP " pour tenter d’empêcher le " Sinn Fein " de l’emporter, analyse Peter Shirlow.

" Une majorité de l’électorat nord-irlandais souhaite rester au sein du Royaume-Uni "

Quel que soit le résultat des élections de jeudi, cela ne traduira pas une baisse du soutien à " l’unionisme ", s’accordent - par ailleurs - à dire les spécialistes.

Malgré le malaise provoqué par le " Brexit ", les sondages montrent - en effet - qu’une majorité de l’électorat nord-irlandais souhaite rester au sein du « Royaume-Uni ». Une étude de " l’Institut d’études irlandaises " de l’université de Liverpool, réalisée en décembre dernier, a ainsi révélé que seulement 30 % des électeurs nord-irlandais voteraient demain pour une Irlande unie - et que 33,4 % d’entre eux se verraient bien le faire dans 10 à 15 ans.

Loin des dynamiques en cours lors du " Vendredi saint ", de nombreux catholiques nord-irlandais se sentent désormais à l’aise d’être rattachée au « Royaume-Uni ».

" Même si la population catholique augmente, il y a toujours beaucoup plus de catholiques qui soutiennent l’union que de protestants qui soutiennent une Irlande unie ", souligne Peter Shirlow.

« De nombreux catholiques ont un intérêt matériel à rester dans l’union, qu’ils travaillent dans le secteur public ou pour des entreprises liées au " Royaume-Uni ". Nombre d’entre eux refusent de vivre la tourmente qu’entraînerait une adhésion à la " République d’Irlande " », termine-t-il.

Tom WHEELDON

Cet article a été adapté de l’anglais par Cyrielle Cabot, l’original est à retrouver ici :

https://www.france24.com/en/europe/20220504-sinn-fein-expected-to-top-n-ireland-polls-%E2%80%93-but-only-thanks-to-greater-dup-decline

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