Jean de Gliniasty : " Les agendas occidentaux, ukrainiens et russes ne convergent plus "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Jean de Gliniasty : " Les agendas occidentaux, ukrainiens et russes ne convergent plus "

Alors que l’accord sur l’exportation des céréales vient d’être reconduit, l’ouverture des négociations entre les belligérants semblent être plus actuelle que jamais selon l’ancien ambassadeur de France à Moscou, Jean de Gliniasty à Marianne. DANIEL ROLAND / AFP

L’accord sur l’exportation des céréales depuis l’Ukraine vient d’être reconduit pour quatre mois et les pays du « G20 » reconnaissent désormais les conséquences négatives de la guerre sur l’économie mondiale.

L’heure des négociations de paix est-elle arrivée ?

C’est tout cas ce que laissent présumer ces signaux pour Jean de Gliniasty, ancien ambassadeur de France en Russie et auteur de " La Russie, un nouvel échiquier " (Eyrolles).

- Marianne : La reconduction avant l’heure de l’accord sur l’exportation des céréales depuis l’Ukraine et la condamnation ferme de la guerre par les pays du « G20 » marquent-elles un pas de plus vers l’ouverture des négociations de paix entre les belligérants ?

Jean de Gliniasty : Si nous sommes encore loin de la signature d’un accord de paix, nous assistons aux préliminaires des négociations.

La question des céréales obéit toutefois à une logique différente.

Je n’avais pas d’inquiétudes sur le fait que la Russie accepte de reconduire l’accord sur l’exportation des céréales. Son retrait de deux jours fin octobre était un " mouvement d’humeur " en réaction à l’attaque de drones qui a visé des navires russes en Crimée.

Selon les Russes, ces drones étaient passés par les canaux protégés par l’accord sur les céréales. Ce retrait a été très bref car Moscou a besoin de cet accord pour exporter ses céréales : ses bateaux ne sont ainsi pas " sous embargo ", ils peuvent se rendre dans tous les ports et bénéficient d’assurances.

En " sous-main ", un accord sur les engrais a également été signé. Il correspond encore une fois aux intérêts ukrainiens et russes.

Dans cette histoire, les Turcs ont forcément " joué sur le velours " car ils savaient que tout le monde avait intérêt à ce que cet accord entre en vigueur.

Pour le processus de paix, c’est plus compliqué car nous en sommes au tout début.

La Russie a annoncé être prête à négocier sans conditions – elle n’est pas prête à revenir sur les régions qu’elle occupe, y compris la Crimée – tandis que du côté ukrainien, Volodymyr Zelensky a présenté un plan en dix points au « G20 », qui n’est pas un plan de paix.

Il correspond à la position maximale de l’Ukraine, ce sont ses buts de guerre. Parmi eux : la récupération de l’intégralité du territoire, la restitution des prisonniers, la mise sous contrôle international des grandes centrales nucléaires ou encore plus de garanties internationales.

Les Russes ont dit que les propositions ukrainiennes ne permettaient pas de commencer des négociations. Néanmoins, les résultats du « G20 » – dont les membres représentent 80 % du PIB mondial – sont parlants. Il y a un consensus quant à la condamnation de la guerre en Ukraine et sur ses conséquences sur l’économie mondiale.

Or, c’est un véritable " coup de patte " aux Russes.

- Marianne : Dans le même temps, le porte-parole du Kremlin salue la vigilance des États-Unis. Le canal diplomatique " russo-américain " semble très bien fonctionner.

Jean de Gliniasty : La réaction de la " communauté internationale " est - en effet - intéressante. Le président ukrainien a affirmé que le missile qui a atterri en Pologne était russe avant de se rétracter et de dire qu’il ne savait pas ce qu’il s’était passé malgré les affirmations de l’Otan, selon lesquelles il ne s’agit pas d’un tir russe.

Le fait que « l’organisation transatlantique » soit plus mesurée ou vigilante montre qu’elle n’a pas envie de faire la guerre – bien qu’elle soit toujours prête à soutenir l’Ukraine.

Dans le même temps, le " New York Times " révèle que Joe Biden aurait manifesté son agacement car Volodymyr Zelensky ne remerciait pas suffisamment quand il recevait de l’aide occidentale.

Tout cela crée une atmosphère de pression. Nous en sommes peut-être au point où les agendas américains, européens, ukrainiens et russes ne convergent plus.

- Marianne : Les difficultés de Zelensky à admettre qu’un missile ukrainien a frappé le sol polonais et tué deux personnes peuvent-elles se retourner contre lui ?

Jean de Gliniasty : Je crois que la principale erreur de communication de Volodymyr Zelensky dans cette histoire, c’est qu’il a voulu mettre l’accent sur l’accident de tir en Pologne au détriment de la " pluie de missiles " qui a frappé le pays en début de semaine.

Ça montre qu’il a envie de " coaliser " au maximum les forces de l’Otan autour de lui, quitte à manquer de vigilance. Les Ukrainiens ne lui en tiendront pas rigueur, l’opinion publique ukrainienne comprend le discours de son président.

Au fond, peu importe que le missile " anti-aérien " soit d’origine ukrainienne, ce sont les Russes qui ont commencé la guerre, ce sont donc eux les responsables.

Plus généralement, Volodymyr Zelensky risque de commencer à multiplier les erreurs de communication dans la mesure où les agendas divergent. Mais ça ne lui portera pas préjudice, car il a gagné " ses galons ", c’est un chef de guerre et un héros.

En revanche, il va y avoir un problème au moment de la négociation vis-à-vis de sa population. Il a été un chef de guerre exceptionnel et a véritablement " crée la nation ukrainienne ".

En même temps, il a posé de réelles exigences militaires et quand viendra l’heure du compromis, les difficultés politiques apparaîtront. Il devra forcément reculer sur certains points – comme la Crimée, selon les États-Unis... et peut-être décevoir sa population.

Mathilde KARSENTI

Marianne.fr