Hommage à Bertrand Tavernier (1941-2021)

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Hommage à Bertrand Tavernier (1941-2021)

Portrait de Bertrand Tavernier (1941-2021), par V. De. (polaroid), le 19 décembre 2010, au Forum des Images, Paris.

Par où commencer pour évoquer Bertrand Tavernier ?

Son œuvre cinématographique est tellement dense et variée, et ses passions (pour le " Septième art " tout d’abord, puis pour la " bonne bouffe ", le jazz, le roman, le " polar ", le western, le cinéma américain, l’Histoire de France...), tellement nombreuses.

Commençons tout d’abord par l’homme, si vous le voulez bien.

Généreux, disert, passionné, drôle, par moments caustique, grand " dévoreur de pellicules " : j’ai eu l’occasion, avec moult amateurs de cinéma, d’écouter Bertrand Tavernier, via sa passion « réalisatrice » chevillée au corps, pendant deux bonnes heures lors d’une " Master Class " remarquable organisée en décembre 2010 par Pascal Mérigeau, journaliste et critique de cinéma, au " Forum des Images " à Paris, dans le quartier des Halles (cf. photo : portrait du cinéaste par l’auteur de l’article).

Je m’en souviens encore comme d’un moment passionnant, de par sa faconde inimitable, ses mille et une anecdotes de tournages et sa mémoire cinéphile saisissante, pouvant tout autant s’attarder sur un chef-d’œuvre indiscutable du " Septième art ", telle " La Flèche brisée " (1950, rediffusé dernièrement sur " Arte ") de Delmer Daves, que sur un " navet ", dont il avait pu cependant apprécier une scène, un dialogue ou ne serait-ce qu’un plan.

C’était vraiment un régal de l’écouter ; il était amoureux des acteurs et des actrices. Il en parlait d’ailleurs très bien, le cinéma et la vie confondus.

Sympathique, à la fin de cette rencontre publique, " Tatave ", c’est ainsi qu’on l’appelait familièrement, s’était facilement laissé approcher par les gens, descendus des gradins pour venir le saluer de près, afin d’échanger encore deux ou trois mots avec eux, de signer des autographes, de prendre un pli offert (une piste de scénario ?) ou encore de poser pour des photos-souvenirs.

Bref, il s’était montré fort respectueux de son public, simple et disponible. En l’écoutant et en le regardant cet après-midi-là, je m’étais vraiment dit de Tavernier, " Monsieur Cinéma " par excellence, que c’était au fond notre Scorsese à nous, car ce pilier du cinéma « hexagonal » défendait avec talent, acharnement et ouverture d’esprit le " Septième art ", sa mémoire, son héritage ainsi que ses grandes figures comme celles de l’ombre.

Chapeau, vraiment.

De Bertrand - ou " Tatave " donc ! - on sait qu’il est tombé dans la marmite du cinéma très jeune. D’abord fondateur en 1961, avec des amis cinéphiles, du " Nickel-Odéon ", un ciné-club qui s’était donné pour mission de défendre des genres dédaignés, tels les westerns et les comédies musicales.

Il s’est, ensuite, exercé à la critique de cinéma dans des revues qui comptent comme " Les Cahiers du cinéma ", " Combat ", les " Lettres françaises " ou encore " Positif " avant de devenir, afin de " gagner sa croûte ".

" Attaché de presse " aux côtés de son ami Pierre Rissient, il a exercé au sein de la " Warner " pour promouvoir les films de Stanley Kubrick - rien que ça !! - puis d’un certain Godard, pour son génial " Pierrot le fou " (1965), devenant même peu après assistant de l’immense Jean-Pierre Melville.

Quel parcours !

Grand amateur du cinéma dit de " qualité française " comme Jacques Becker, son cinéaste favori, et Claude Autant-Lara - au grand dam, d’ailleurs, des hérauts de la " Nouvelle Vague " à commencer par Truffaut et Godard qui le méprisaient ouvertement - et de cinéma américain hollywoodien (Delmer Daves bien sûr, avec son ancrage humaniste " à gauche ", mais aussi John Ford, Raoul Walsh, Anthony Mann, Henry Hathaway, Elia Kazan et j’en passe), Bertrand Tavernier écrivit en 1970 la première version d’un livre de référence pour le cinéma : " 30 ans de cinéma américain ", publié avec Jean-Pierre Coursodon, qui sera réédité et ré-augmenté.

" Puits de connaissance ", il publiera aussi par la suite un ouvrage sous le titre " Amis américains : entretiens avec les grands auteurs d’Hollywood " (1993), allant de John Huston à Quentin Tarantino, ainsi qu’un dictionnaire, véritable " Bible pour les cinéphiles " patentés - " 50 ans de cinéma américain " - dont il existe plusieurs éditions, l’originale datant de 1961, toujours avec la complicité de Jean-Pierre Coursodon et ayant pour périodisation : 1940-1993.

Quant à Bertrand Tavernier, eh bien on peut dire, qu’à travers un voyage dans sa filmographie prolifique (de son tout premier film réalisé en 1974, " L’Horloger de Saint-Paul " avec Philippe Noiret à son tout dernier long métrage de fiction adapté d’une " BD " éponyme, " Quai d’Orsay " (2013), via ses embardées vers le documentaire, tels " De l’autre côté du périph " (1997), co-réalisé avec son fils Nils Tavernier, et sa formidable saga documentaire " Voyage à travers le cinéma français " (2016, série pour " France 5 "), c’est bel et bien 50 ans de cinéma français qui défilent.

Attention, Tavernier n’a pas réalisé que des chefs d’œuvre, loin s’en faut !

Par exemple - et ça n’engage que moi ! - sa " Passion Béatrice " (1987), film appelé aussi familièrement " Jazz au Moyen Âge " par ses détracteurs, est proche du " navet médiéval " tant sa greffe " jazz/Moyen Âge " ne prend pas vraiment, c’est le moins qu’on puisse dire…

De même, lorsque ce cinéaste engagé - ce qui est très bien, hein... - se veut trop moralisateur, il prend regrettablement par moments le risque de radoter, d’être trop militant, voire de tomber dans la leçon et les " bons sentiments " dégoulinants ; ça a pu fâcheusement alourdir certains de ses films, selon moi, tels " Coup de torchon " (1981), à la charge anti-coloniale un peu trop démonstrative, " La Vie et rien d’autre " (1989), dont l’affiche portera carrément la phrase d’accroche un brin prétentieuse " UN MONUMENT ! ", ou " Ça commence aujourd’hui " (1999), sur « l’école », avec un surlignage moral et " volontariste " trop marqué - n’est pas Ken Loach qui veut.

Hormis ces quelques bémols, Tavernier, mazette, quelle filmographie impressionnante !

Je retiens, par exemple, la prestation étonnante de Michel Galabru dans " Le Juge et l’Assassin " (1976) où, dans les monts d’Ardèche en 1893, ce grand acteur, qui n’était pas qu’un " comique troupier ", joue admirablement un rôle équivoque, face au juge corseté en chapeau melon et moustache campé par Philippe Noiret - son acteur " fétiche " (cinq longs métrages ensemble), avec Philippe Torreton (quatre) -, de meurtrier anarchiste et violeur de bergers et de bergères tout en allant écrire dans la neige : " Je vous salue Marie mère du ciel ".

Drame fascinant sur la nature humaine, mêlant le haut et le bas, la grâce et le trivial, le sacré et la monstruosité.

Je retiens également la capacité de Bertrand Tavernier, grand amateur de romans (avec une passion pour Balzac, Zola et Dumas, depuis l’enfance), à réaliser de grands films historiques d’aventures : de " Que la fête commence... " (1975), avec pour toile de fond la Régence et ses moines défroqués, à " La Princesse de Montpensier " (2010), à mes yeux son meilleur film, au souffle épique épatant qui lui avait d’ailleurs permis de dialoguer avec une nouvelle générations d’acteurs (Mélanie Thierry, Gaspard Ulliel, Grégoire Leprince-Ringuet, Raphaël Personnaz) - cette adaptation moderne de la nouvelle de " Madame de Lafayette " témoignant magnifiquement des tourments de la jeunesse au temps de la Renaissance sur fond de guerre de religions, d’intrigues politiques et de rivalités amoureuses (Lambert Wilson y est impérial), en passant par " Capitaine Conan " (1996), d’après Roger Vercel, sur les " corps francs " de la « Première Guerre mondiale », porté par un Philippe Torreton puissant, c’est " au couteau " qu’il y va, à la manière des Sioux.

Affiche promotionnelle du film " La Princesse de Montpensier " (2010) réalisé par Bertrand Tavernier.

Puis, Bertrand Tavernier, à l’aise avec les chroniques sociales, a également réalisé des films de fiction, sur fond notamment de faits divers, qu’on n’est pas prêt d’oublier, car croisant très habilement - avec leur " naturalisme " prenant - la « fiction » et le « documentaire ». Tels bien sûr " L’Appât " (1995, " Ours d’or " à Berlin), adapté d’un fait divers contemporain (l’affaire réelle " Hattab-Sarraud-Subra " dans les années 1980 à Paris : une jeune séductrice meurtrière de " riches ", assoiffée d’argent et n’ayant aucun sens des valeurs et de la vie d’un homme), " L.627 " (1992), film très réussi, et comme " lanceur d’alerte ", sur le manque de moyens au sein de la police hexagonale bientôt exsangue, via une plongée vertigineuse, façon " caméra au poing ", dans la vie des flics travaillant dans un commissariat ô combien vétuste, avec des bureaux installés dans de minables Algeco, ou encore le très émouvant, magnifiquement joué par Jacques Gamblin et Isabelle Carré y interprétant un couple désirant viscéralement un enfant, " Holy Lola " (2004, co-écrit avec sa fille Tiffany), beau film " humaniste " nous faisant pénétrer une petite communauté " d’adoptants " hauts en couleur dans un Cambodge blessé, en train de se reconstruire, la caméra du cinéaste captant avec maestria tant le visage bouleversant d’enfants cambodgiens, à la joie innocente contagieuse, que les dédales vertigineux de l’administration politicarde corrompue.

Enfin, et " last but not least ", j’avoue avoir une affection particulière pour son film le plus... " américain ", à savoir " Dans la brume électrique " (2009), tourné en Louisiane avec Tommy Lee Jones (charismatique, comme toujours) et John Goodman.

C’est pour Tavernier, grand admirateur de " l’âge d’or " du cinéma américain, comme un film " bouclant la boucle ", son " Graal " à lui, débouchant in fine sur son eldorado, à savoir « l’Amérique », sa mythologie et ses grands conteurs populaires, de John Ford à Clint Eastwood (cf. " Minuit dans le jardin du bien et du mal ") en passant par Jim Harrison.

Retrouvant ici le sens du cadre et l’amplitude narrative du grand cinéma hollywoodien, notre vétéran " Frenchy ", biberonné toute sa vie aux polars et aux westerns du pays de " l’oncle Sam ", parvient avec ce " film américain ", nous plongeant non sans gourmandise dans une Louisiane hantée, celle de James Lee Burke, d’où émergent des fantômes de soldats confédérés, à égaler les grands maîtres outre-Atlantique qu’il vénère.

L’acteur américain Tommy Lee Jones aux côtés de Bertrand Tavernier, sur le tournage du film " Dans la brume électrique " (2009).

Bref, fuyant les étiquettes, et variant tant les genres que les registres, Bertrand Tavernier a été pendant un demi-siècle un formidable " raconteur d’histoires ", doublé d’un grand historien du cinéma, autrement dit une personnalité érudite vraiment à part qui manquera, à coup sûr, au cinéma français.

Cet artiste passionné, auréolé de cinq « César » et d’un « Lion d’or » à Venise en 2015 pour l’ensemble de sa carrière, s’est éteint à Sainte-Maxime, son port d’attache, dans le Sud de la France, à l’âge de 79 ans jeudi dernier.

Il allait avoir prochainement 80 ans.

On dit que vers la fin, affaibli et à la vue défaillante, ne trouvant pas les moyens financiers pour tourner un nouveau film, Tavernier s’était mis à écrire ses mémoires, qui resteront hélas inachevées. Mais, heureusement, il nous reste encore tous ses films - une bonne trentaine ! - et ses ouvrages de cinéma à revisiter " non stop ", pour notre plus grand plaisir.

Et que ce travailleur infatigable repose désormais en paix.

Bien méritée...

Affiche promotionnelle du film " Holy Lola " (2004), réalisé par Bertrand Tavernier.

Vincent DELAURY

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