Guerre secrète : destruction de " Nord Stream " 1 et 2

, par  DMigneau , popularité : 0%

Guerre secrète : destruction de " Nord Stream " 1 et 2

Les autorités suédoises ont confirmé le, 18 nov 2022, que les gazoducs " Nord Stream " 1 et 2 reliant la Russie à l’Allemagne détenus par " Gazprom " avaient fait l’objet d’un sabotage.

Le 26 septembre, quatre fuites avaient été détectées sur les gazoducs, deux dans la " zone économique exclusive " danoise, les deux autres dans celle de la Suède.

Le " Réseau national sismique " avait enregistré une première " émission massive d’énergie " d’une magnitude de 1,9 lundi à 02H03 au sud-est de l’île danoise de Bornholm, puis une seconde de magnitude 2,3 à 19H04 au nord-est de l’île.

« L’Institut norvégien de sismologie » a estimé la puissance de la première explosion à 500 kg de TNT (cela représente la masse d’environ trois grenades anti-sous-marines) et la seconde à 700 kilos.

« Les sismographes ne font pas la différence entre " l’onde de détonation " de la charge et celle de " la détente du gaz " contenu dans le pipeline long de 1.230 km ».

Les deux gazoducs qui n’étaient pas en service contenaient 150 millions de m3 de gaz chacun.

Le quotidien suédois " Expressen " a publié une vidéo prise par un drone appartenant à l’agence norvégienne " Blue Eye Robotics " sur laquelle on constate : « un tronçon du gazoduc " Nord Stream 1 " est détruit sur une longueur de près de 250 mètres  ».

On aperçoit de longues déchirures dans le fond marin, profondeur 80 mètres, et qu’un tronçon d’une cinquantaine de mètres du gazoduc " Nord Stream 1 " est absent, détruits ou recouverts par les fonds marins.

Plus loin, le " pipe " en acier renforcé de béton est déformé et déchiqueté. " Des cratères (…) ont été découverts dans le fond marin à une distance d’environ 248 mètres les uns des autres ".

L’idée d’un pipe-line a été émise par Dimitri Mendeleïev en 1863, le premier oléoduc fut construit en 1865 par Samuel Van Syckel, en Pennaylvanie, suivi de Vladimir Choukhov avec un oléoduc près de Bakou (1878-1880).

Peu de différence entre un oléoduc et un gazoduc ; l’un transporte un fluide, l’autre du gaz. Le pétrole extrait est accompagné généralement de gaz, si sa récupération est jugée peu rentable (quantité insuffisante, site trop éloigné ou dépourvu des infrastructures de traitement nécessaires), le gaz est " torché " (brûlé sur place) ou réinjecté dans la nappe pétrolifère afin d’accroitre la pression du gisement, soit rejeté dans l’atmosphère.

Une trentaine de pays se sont engagés, au mois de juillet 2020, à bannir cette pratique d’ici 2030.

Un gazoduc est une canalisation en acier qui transporte le gaz sous pression. Les pipe-lines sont disponibles en diamètres de 3 pouces (76 mm) à 72 pouces (1 800 mm), pour une épaisseur de 10 à 75 millimètres (3.0 in), généralement des tronçons d’une douzaine de mètres facturés à la tonne.

Le gazoduc peut reposer sur le sol, être enfoui dans le sol et immergé en eau douce ou salée.

Le diamètre d’un gazoduc n’est pas uniforme sur toute sa longueur, celui de collecte achemine le gaz en provenance du gisement ou des lieux de stockage souterrain au site de traitement . Le gaz y est déshydraté, " désulfuré " et comprimé entre 20 à 100 bars ce qui permet d’en réduire le volume tout en augmentant sa vitesse de transport (qui peut atteindre 40 km/h).

Le gazoduc de transit est émaillé d’une station de compression tous les 80 à 200 kilomètres avant de rejoindre le gazoduc de distribution " basse pression " qui alimente les clients. L’émissaire sous-marin en acier spécial (type " API 5L " classe et au-delà " X65 ") repose sous la surface où son poids spécifique contribue à le maintenir sur le fond (flottabilité négative).

La Baltique (365 000 km2) est une mer peu profonde semi-fermée qui ne connaît pas de marées (seiches) bordée par : Danemark, Estonie, Finlande, Lettonie, Lituanie, Norvège, Suède, Allemagne, Pologne et la Russie (Kalingrad, Baltisket, Cronstadt) dont l’accès est défendu par les détroits de Kattegat (Danemark) et Skagerrak (Norvège).

Les incursions russes dans les espaces aériens et maritimes des pays voisins y sont récurrents. Au mois de juillet 2017, les manœuvres navales " Joint Sea " y ont réuni les flottes russe et chinoise !

Si le sabotage des pipe-lines figure dans certains manuels militaires, la destruction de " Nord Stream " 1 et 2 constitue une première. La quantité d’explosifs nécessaires dépend de plusieurs paramètres :

- le commanditaire souhaite-t-il l’ouverture d’une brèche,

- la rupture totale du pipe-line (travaux de remise en service longs et coûteux)

- préserver les navires et les ouvrages des risques de l’explosion

- agir sous " faux pavillon "

- coup en " plusieurs bandes " ?

Le calcul de la charge peut s’assimiler à celui d’un profilé décomposé en plusieurs surfaces, chaque section étant considérée comme " une tôle ", ou la prise en compte du volume de la paroi.

Il faut également tenir compte de la protection du " sea-line ", est-il couvert de sédiments, de béton, de la profondeur d’enfouissement, de la nature du sol, de son profil, de l’explosif (équivalent TNT), du type d’acier, du type de charge : " concentrée " - en couple - linéaire sur la circonférence (ceinture) ou une partie - charge creuse - charge " focalisée " - charge interne, de l’effet " de bourrage " (l’eau étant incompressible).

Diamètre du " Nord Stream " 1 : 1 220 mm - épaisseur 27 à 41 mm ; " Nord Stream " 2 : 1 440 mm, épaisseur de 70 mm. Le dernier tube " Nord Strean " 2 posé le 6 septembre 2021 porte le numéro 200 858.

La charge explosive peut être délivrée à partir d’un :

- sous-marin " crache-plongeurs ",

- par robot télécommandé ou " filo-guidé " (" Remote Operated Vehicle "),

- drone sous-marin,

- véhicule autonome " S-M " (glider),

- une mine mobile (très peu probable),

- charges " pré-positionnées " (la durée de vie d’un gazoduc est d’une cinquantaine d’années,

- d’une charge interne,

- à partir de la surface,

- par mammifères marins entrainés à la pose de mines...

La mise à feu peut reposer :

- sur un mouvement " retard " (timer),

- un signal acoustique " ultra-sonore " (celui-ci peut être transmis en accolant un " transducteur " sur le pipe-line et en un endroit éloigné),

- par " sympathie " (l’onde de pression de la première explosion entraîne le départ des autres charges).

Silence du côté des réseaux " Sound Surveillance System " de l’OTAN ou du réseau " Harmonie russe ", des submersibles en patrouille, des navires et aéronefs en patrouille.

La Baltique connait un fort trafic et le système " AIS " transmet :

- nom du navire,

- numéro MMSI,

- indicatif d’appel,

- type de navire (passagers, marchandises, pêche, etc.),

- la position du navire,

- la route " surface " et " fond ",

- le cap,

- la vitesse,

- la distance et le temps jusqu’au prochain point d’approche,

- les dimensions du navire (longueur, largeur et tirant d’eau).

Un petit bateau de faible " tirant d’air " et dépourvu de " réflecteur " peut échapper à la couverture radar.

Pourquoi les saboteurs ont-ils retenu ces points pour la destruction des " sealines Nord Stream " ?

Aparté historique, au début de 1945, « l’Armée rouge » est aux limbes de la Prusse orientale. Les Allemands redoutent le comportement de « l’Armée rouge ». Il faut s’enfuir. Le plan " Hannibal " de l’amiral Dönitz prévoit le déplacement de deux millions de militaires et civils vers Kiel, à l’ouest.

Le commandant du paquebot " Steuben " devenu un navire sanitaire armé transporte 5 000 personnes. Dans la nuit du 9 février, il est repéré par le sous marin " S13 " commandé par Alexandre Marinesko.

Le " Steuben " sombre à 02h50 atteint par deux torpilles, on déplore 4 500 victimes.

Le 30 janvier, ce sous-marin a coulé le " Wilhelm Gustloff " faisant 8 000 victimes. Alexandre Marinesko sera décoré de l’ordre de « l’Armée rouge » à " titre posthume " par Mickael Gorbatchev. Des milliers d’épaves reposent par le fond (profondeur moyenne de la Baltique 55 m), ainsi que 30 000 tonnes d’explosifs datant de la « Seconde Guerre mondiale »...

Les ingénieurs en " détonique judiciaire " vont prendre en compte : l’étendue, les dimensions et la forme du cratère et en déduire l’emplacement des charges.

L’examen de la partie détruite va les renseigner sur le type de charge, les débris sur la mise à feu, et la chromatographe sur la composition de l’explosif (militaire, industriel, agricole, artisanal).

Autre indice, l’onde de choc qui apparaît lorsque le rayon de la bulle d’explosion est supérieur à la profondeur (80m). Le rayon en " pleine eau " (R) est égal à 1,5 X Q1/3 (kg/TNT). Les vibrations transmises dans le sol vont livrer de précieux indices (V = K.(R/√Q)-ᵹ : " V " en m/sec, " K " type de roche, " R " en m, " Q " équivalent TNT, " " type d’explosif).

Un État responsable n’a guère intérêt à ouvrir la " boîte de Pandore ", toutes les côtes recèlent de gazoducs et lignes de communication mal défendus. L’implosion de l’URSS, la " réunification " de l’Allemagne, les différents " germano-polonais " portant sur la frontière se sont invités dans " l’espace économique européen " et bouleversés les " backbones " gaziers.

En 1994, 91 % des flux transitant par l’Ukraine étaient destinés à l’Europe contre 40 % en 2018. " Nord Stream " 1 d’une longueur de 1 198 kilomètres, achevé en 2011, a vu sa mise en service suspendue le 22 février 2022.

L’Allemagne qui souhaitait un gazoduc contournant les autres États se retrouve " Gros Jean comme devant " et demande l’aide de ses partenaires européens.

L’Allemagne consomme près de 90 milliards de m3 de gaz ; la France 44 milliards de m3, principaux fournisseurs : Norvège, Algérie, Niger, Pays-Bas, et le gaz russe ne représente que 3 % de notre consommation (Pays-Bas 14 % - Espagne 13 % - Italie 8 %).

Les coûts du gazoduc, 9,5 milliards d’euros, ont été financés à moitié par " Gazprom ", l’autre moitié par : " Engie ", " Uniper ", " Wintershall ", " OMV " et " Shell " a hauteur de 950 millions d’euros (l’actionnariat restant 100 % russe). " Nord Stream " 1 qui relie le terminal gazier d’Oust-Louga (région de Saint-Pétersbourg) à Greifswald (commune de Lubmin) rapportait trois millions d’euros /an à cette ville côtière allemande, soit le tiers de son budget, rentrées qu’elle espérait doubler avec " Nord Stream " 2 !

Cui bono ? Les " suspects " : Angleterre, États-Unis, Pologne, Russie et Ukraine chaque accusateur de s’appuyer sur un élément isolé validant sa thèse. Le ministère des Affaires étrangères a convoqué l’ambassadrice britannique à Moscou pour lui reprocher la présence d’instructeurs britanniques spécialisés en " sabotage maritime " (" Special Boat Squadron ") détachés à la " 1° unité de démolition sous-marine " ukrainienne.

Le 26 septembre, un avion " non identifié " a été ravitaillé par un avion-citerne " KC-135 " américain dans le nord-est de la Pologne entre 01h32 et 02h20 avant de couper son " transpondeur " au large de Bornholm à 03h05. L’appareil volait à 7 200 pieds (2.200 mètres) et à 446 nœuds (825 km/h). « L’Office national de la concurrence » polonais réclame 6,2 milliards d’euros à " Gazprom " et aux cinq contributeurs (" Engie ", etc.) pour la construction du gazoduc " Nord Stream " 2 sans son accord.

Du côté russe, le " Glavnoye Upravleniye Glubokovodnykh Issledovaniy " (direction principale de la recherche en eaux profondes) basé à Olenya Guba dispose de capacités d’intervention : navires océanographiques, navires " espions ", submersibles.

" si la Russie était l’auteur de ce sabotage, sa motivation la plus plausible serait de vouloir éviter d’endosser la responsabilité juridique d’une interruption des livraisons et d’avoir à payer les pénalités afférentes " (BND).

Que va-t-elle faire du gaz ?

La Chine en reçoit 10 %, même si elle double ses approvisionnements, l’excèdent atteint près de 60 %...

Des alliances entre pays producteurs, des conflits, des mouvements boursiers, des " nationalisations ", la découverte de nouveaux gisements, le GNL, l’apparition " d’énergies renouvelables " ou nouvelles, le " biogaz ", l’exploitation du " gaz de schiste " (États-Unis, Algérie, Argentine, Chine) sont susceptibles de venir " rebattre les cartes ".

La situation actuelle a entraîné le glissement du " centre de gravité " européen vers les pays d’Europe centrale et Orientale " pro-atlantistes ". Après l’implosion de l’URSS, les grands acteurs politiques semblent avoir manqué un grand rendez-vous géopolitique et de " clairvoyance ".

Les réserves actuelles de gaz naturel devraient permettre d’assurer environ 48,8 années de production.

Les réserves de gaz naturel dites " prouvées " (gaz naturel disponible pour l’exploitation) dans le monde se chiffraient à 188,1 milliers de milliards de m3 à la fin de l’année 2020.

Les réserves " probables " (taux d’extraction de près de 50 %) sont peu exploitées et les réserves " possibles " (taux d’extraction de 10 %) ne le sont pas à l’heure actuelle.

La Russie dispose de 37,4 milliers de milliards de m3 (19,90 % des réserves mondiales) - l’Iran de 32,1 (17,1 %) - le Qatar, 24,7 milliers de milliards de m3 (13,1 %) - le Turkménistan 13,6 (7,2 %) - les États-Unis 12,6 (6,7 %) - la Chine 8,4 (4,5 %) - le Venezuela 6,3 (3,3 %) - l’Arabie Saoudite 6 (3,2 %) - les Émirats arabes unis 5,9 (3,2 %) - le Nigeria 5,5 (2,9 %)

" Statistical Review of World Energy " juillet 2021.

L’opération militaire contre l’Ukraine a contribué à unifier les États baltes, scandinaves et d’Europe centrale. La route " E67 " qui relie Helsinki à Prague traverse : Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne et Tchéquie.

Le " Rail Baltica " va jusqu’à Varsovie.

Le pont " Oresund " relie Malmö (Suède) à Copenhague (Danemark).

La construction d’un " pont tunnel " reliant le Danemark à l’Allemagne.

Mise en service de " Baltic Pipe " d’une capacité de 10 milliards m3/an le 1 octobre 2022. La Suède et la Finlande (États riverains " non-alignés ") ont demandé à rejoindre l’OTAN, la Géorgie, la Bosnie-Herzégovine et l’Ukraine frappent à la porte.

Le lendemain des explosions, mardi 27, le « Premier ministre » polonais Mateusz Morawiecki déclarait lors de l’inauguration du gazoduc " Baltic Pipe " : « L’époque de la domination russe dans le domaine du gaz prend fin, l’époque qui était marquée par le chantage, des menaces et des extorsions  ».

" Baltic Pipe " long de 600 km est " repiqué " sur " Europe Pipe II " en Norvége, passe par le Danemark et la Suède, rejoint le sud de l’île de Bornholo où il croise " Nord Stream " (voir la carte) avant de filer plein sud pour Goleniow (Pologne).

Les saboteurs ont-ils profité de l’énorme trafic généré pendant les travaux pour " pré-positionner " les charges ?

Pourquoi l’adversaire n’a-t-il pas fait un " double strike " ?

Une idée, une précision ou rectification ?

Gérard DESMARETZ

AgoraVox.fr