Guadeloupe et Martinique. Débat sur l’autonomie, une manœuvre à double tranchant

, par  DMigneau , popularité : 0%

Guadeloupe et Martinique. Débat sur l’autonomie, une manœuvre à double tranchant

Crédit photo : Christophe ARCHAMBAULT

En se disant prêt à parler de " l’autonomie " de la Guadeloupe et la Martinique, le gouvernement cherche à calmer la crise aux Antilles et en même temps diviser le mouvement.

Vendredi 26 novembre, le ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu, a surpris tout le monde en évoquant la promptitude du gouvernement à discuter de la question de « l’autonomie » de la Guadeloupe et de la Martinique, traversées par une crise sociale profonde depuis plusieurs semaines déjà.

Une proposition sortie du chapeau. En effet, le mouvement en cours n’a jamais inclus cette question dans sa liste de revendications, même si objectivement il porte un certain caractère " anti-colonial ".

Selon le ministre, il s’agirait d’une question surgie lors d’échanges avec des élus locaux. Evidemment cette proposition a attiré " les foudres " de la droite et « l’extrême-droite » qui n’ont pas tardé à agiter le fantasme de l’indépendance des territoires encore colonisés par la France dans les Antilles.

Mais que cherche le gouvernement avec ces déclarations ?

Très rapidement le ministre a " arrondi les angles " de sa proposition en clarifiant qu’à aucun moment il ne s’agissait « d’indépendance ». Mais il est clair que l’un des objectifs avoués du gouvernement est d’offrir l’ouverture d’une discussion sur une éventuelle " autonomie " de ces territoires, leur donnant l’illusion de décider par eux-mêmes de tout un ensemble de questions et ainsi " désactiver " le mécontentement.

En effet, le gouvernement fait miroiter la possibilité qu’une telle " autonomie " pourrait permettre à la Guadeloupe et à la Martinique - et peut-être même à la Guyane - de voter, dans des cadres précis, leurs propres lois et décider de comment appliquer certaines mesures votées à Paris.

Dans le cas présent, cela voudrait dire pouvoir décider de ne pas appliquer « l’obligation vaccinale » et le " pass sanitaire ". Ainsi, cette perspective plus ou moins lointaine est censée représenter une " réponse de fond " à une partie des manifestants, notamment le personnel hospitalier, les pompiers et une partie également du patronat du tourisme et la restauration.

Mais l’autre objectif moins avoué par le gouvernement est de diviser le mouvement.

En effet, la question de « l’autonomie » a déjà été posée et a fait l’objet de deux référendums en 2003 et 2010 en Guadeloupe. A deux reprises, elle a été rejetée par la population qui dans une grande partie perçoit l’autonomie non comme un pas vers l’indépendance mais comme une réduction accrue des investissements de « l’Etat » central dans des secteurs comme la santé, l’éducation ou encore " l’assistance sociale ".

Autrement dit, cette question de " l’autonomie " n’est nullement consensuelle au sein de la société guadeloupéenne et peut mener à une " ligne de partage " au sein même du mouvement actuel.

Ces référendums n’ont qu’un objectif réel : renforcer l’emprise et la " légitimité " de l’Etat colonialiste et impérialiste français dans ces territoires colonisés.

De cette manière, loin des fantasmes agités par la droite et « l’extrême-droite », le gouvernement n’a aucunement l’intention de poser sur la table la question de l’indépendance ni même de réduire son contrôle sur ses territoires des Antilles.

Il s’agit d’une manœuvre.

« L’impérialisme » français ne peut pas se permettre de s’affaiblir dans ses positions les plus importantes dans le monde. En effet, la région Antilles-Guyane représente l’un des points d’appui les plus importants du dispositif militaire français global, avec des bases militaires, la présence de 1 000 soldats et notamment la base aérospatiale de lancement de Kourou en Guyane.

Ce ne sont pas quelques blocages d’autoroutes et des manifestations qui vont faire que « l’impérialisme » français abandonne de telles positions stratégiques.

Le mouvement actuel ne met pas l’autonomie et encore moins sur l’indépendance de ces territoires au centre. Il porte surtout sur des questions sociales et politiques partant de la contestation de « l’obligation vaccinale » face à une gestion de la pandémie irresponsable et autoritaire, ce qui alimente la méfiance populaire vis-à-vis de la parole officielle déjà largement discréditée.

Mais le mouvement porte également sur les problèmes d’approvisionnement d’eau (une autre question de santé publique centrale), du chômage et de la précarité de la jeunesse, de la vie chère. Comme le dit Elie Domota, porte-parole du collectif " LKP " et du mouvement actuel :

« la question des conventions collectives qui ne sont pas appliquées, la question de l’eau qui n’arrive pas au robinet ou qui est empoisonnée au chlordécone, la question de la jeunesse avec 60 % des moins de 25 ans qui est au chômage : en quoi, aujourd’hui, ouvrir le débat sur l’autonomie peut régler ces problèmes-là ?

Le moment venu on pourra parler de tout ce qu’on veut mais, aujourd’hui, la question cruciale, ce sont les personnes qui sont " suspendues " – il y en a aujourd’hui près de 3 000 dans une île de 380 000 habitants –, ce sont les 250 cabinets libéraux qui ont été fermés.

Cela cause un problème de santé publique. Voilà ce à quoi il faut répondre  ».

Donc, la proposition du gouvernement relève avant tout de la manœuvre politique. Cependant, elle reste une manœuvre risquée. Car la question de la souveraineté des peuples antillais face à la domination coloniale, même teintée de " statuts particuliers ", est très délicate. Elle pourrait, en effet, raviver le sentiment national dans ces territoires, dans un contexte où en " Kanaky " - par exemple - ces questions sont en train d’agiter la vie politique et sociale aussi. Mais il ne s’agit pas d’un sujet simple non plus pour les travailleurs et les classes populaires antillaises.

« L’impérialisme » français a tout fait pour créer une dépendance économique profonde de ces territoires vis-à-vis de la France. Leurs économies sont tournées vers la satisfaction des intérêts des capitalistes français et leurs alliés " békés ", la bourgeoisie " blanche " locale.

L’économiste Jean-Marie Nol écrit : " Oui, la notion d’indépendance existe bien en germe, dans l’esprit des dirigeants syndicalistes, mais de l’avis des élus, il faut pas se tromper de calendrier et brûler les étapes, sinon la Guadeloupe et la Martinique seraient ingouvernables à l’image d’Haïti voire même pire ".

En effet, la situation haïtienne, dont les puissances « impérialistes » et colonialistes sont les principaux responsables, a historiquement été utilisée comme " épouvantail " face à toute velléité d’indépendance de ces territoires colonisés.

En effet, le droit à l’auto-détermination des dernières colonies françaises ne pourra jamais être garanti par « l’impérialisme » français. D’ailleurs, ce droit fondamental des peuples antillais et guyanais ne peut être véritablement garanti qu’en remettant en cause toute la structure coloniale et impérialiste de dépendance.

Clairement dit, il s’agit d’exproprier « l’impérialisme » français et la bourgeoisie " béké ". Et cela ne peut venir que d’une alliance de classe et révolutionnaire entre l’ensemble des travailleurs colonisés de la région mais aussi avec les exploités et opprimés en France même dans la perspective de la création d’une fédération d’Etats socialistes de la Caraïbe.

Philippe ALCOY

Revolutionpermanente.fr