Faux remède aux déserts médicaux, les cabines de téléconsultation frustrent patients et médecins

, par  DMigneau , popularité : 0%

Faux remède aux déserts médicaux, les cabines de téléconsultation frustrent patients et médecins

Voici une cabine de santé qui permet la prise des constantes, la téléconsultation avec un médecin et la délivrance d’une " e-ordonnance ". Photographie de Eric Dervaux / Hans Lucas via AFP

Selon une récente enquête, 27 millions de Français se trouveront dans un " désert médical " d’ici à 5 ans. Pour parer au problème, des cabines de téléconsultations fleurissent partout sur le territoire… Et provoquent souvent colère et incompréhension chez les médecins en exercice.

Imaginez. Vous êtes malade et prenez rendez-vous chez un médecin via « Internet », le vôtre étant indisponible.

Problème : à votre arrivée au cabinet, aucun médecin à l’horizon. À la place, des bornes électroniques outillées d’un tensiomètre et autres stéthoscopes connectés.

Surpris, vous prenez place et tapez votre numéro de « Sécurité sociale », comme demandé par la tablette qui vous parle. Puis un chronomètre apparaît et indiquant qu’il ne vous reste que dix minutes à patienter.

Finalement, au bout de 25 minutes, un médecin apparaît sur l’écran. Il vous explique comment vous ausculter vous-même, pendant que lui reçoit les données des appareils connectés à distance.

En moins de sept minutes, vous repartez avec un diagnostic et une ordonnance.

Partout sur le territoire, de Paris à Gravigny (Eure) en passant par Carrières-sous-Poissy (Yvelines), la fiction a dépassé la réalité. Dopé par les confinements liés à la crise sanitaire, le déploiement des " téléconsultations " a explosé. Dans certaines communes, il est même possible de consulter un médecin depuis une pharmacie, la mairie ou encore en allant au supermarché.

" Notre volonté est de remédier aux déserts médicaux et donner un accès aux soins pour tous ", explique Nathaniel Bern, l’un des cofondateurs de " Medadom ", entreprise leader sur le marché. Une mission laborieuse, mais louable, qui ne semble toutefois pas faire l’unanimité chez les professionnels de santé.

DES SOINS PARFOIS DÉGRADÉS

" Je me suis récemment fait avoir ", considère Jeanne, parisienne sans " médecin traitant " attitré. Irritée par un mal de gorge et exténuée de fatigue depuis une semaine, la trentenaire décide de consulter un médecin " généraliste " lorsque ses trois tests " Covid-19 " ressortent négatifs.

" J’ai eu beaucoup d’a priori sur la borne en la voyant… J’avais raison ", s’agace-t-elle. Après cinq minutes " expéditives ", le verdict du médecin à l’autre bout de la caméra tombe : " Covid-19 ".

" Je me suis isolée quelques jours de plus chez moi et j’ai refait un test, toujours négatif ", raconte-t-elle. Après quoi, elle décide de reprendre un rendez-vous, veillant à ce que cette fois-ci le praticien soit en " présentiel ", comme on dit.

Résultat : elle repart avec des analyses de sang à faire qui confirmerons plus tard une ​​" mononucléose infectieuse ".

Des patients mal diagnostiqués par un confrère en " téléconsultation ", Jean-Paul Hamon en a déjà reçu plus d’un. Pour ce " généraliste " clamartois (92), " rien ne remplace l’examen physique. Si pour les douleurs abdominales vous ne mettez pas la main sur le ventre, vous prenez un risque ".

Admettant que la " téléconsultation " peut parfois rendre des services, comme pendant la période " Covid-19 ", Jean-Paul Hamon craint profondément le déploiement de ces cabines de téléconsultation.

" C’est une erreur de penser qu’il s’agit d’une solution à la désertification médicale, c’est avant tout une dégradation de la qualité de prise en charge des patients ", estime-t-il.

Un constat que partage le docteur Sylvaine Le Liboux à Valençay, dans l’Indre. En octobre dernier, la médecin n’a pas hésité à se mettre quelques jours en grève face à l’installation d’une borne de téléconsultation dans un local de la mairie.

Présidente de la « Communauté professionnelle territoriale de santé » (CPTS) du Boischaut Nord, elle travaille depuis 29 ans à améliorer la prise en charge des patients dans son département. " On ne nous a ni consultés, ni prévenus, alors qu’on organise l’offre de soins ici ", déplore-t-elle encore en colère, même si elle a fini par avoir gain de cause.

Principale critique de ce dispositif : il ne se concentrerait pas uniquement sur les zones en " désert médical ".

TÉLÉCONSULTATION À TEMPS PLEIN

Anne *, médecin " généraliste " dans le nord de la France, a travaillé pour " Medadom " quelques mois.

« C’est une expérience avec des côtés positifs et d’autres qui le sont moins , nuance-t-elle d’emblée. Parfois, on rend un vrai service à des gens qui n’ont pas de médecins à des kilomètres à la ronde ».

Mais au bout de quelques semaines, les frustrations s’accumulent : " Il y a le fait de ne pas pouvoir toucher les patients bien sûr, mais aussi de ne pas pouvoir faire de suivi médical et on manque cruellement de connaissance du tissu médico-social autour du patient ", poursuit-elle.

À cela s’ajoute une maigre rétribution, entre 25 et 30 euros de l’heure, soit deux à trois fois moins qu’un confrère exerçant en cabinet. Et pour cause : Anne travaillait en tant que " contractuelle ". Non pas pour le compte de " Médadom ", mais pour l’un de leurs " établissements partenaires ", " Médisanté ", qui salarie des médecins dans le cadre de créneaux de " téléconsultation ".

Auprès de " Marianne ", Anne assure avoir signé un contrat de 20 heures par semaine, encadrant sa pratique de médecin en téléconsultation.

" Lorsque j’ai signalé mon activité à l’Ordre des médecins, ils m’ont alerté du caractère peu réglementaire de mon contrat ", se remémore la jeune femme.

Car l’exercice exclusif de la " télémédecine " par un médecin n’est pas admis. D’après de récentes modifications apportées à la convention nationale organisant les rapports entre les médecins " libéraux " et « l’Assurance maladie » vis-à-vis de la télémédecine, " un médecin ne peut pas réaliser plus de 20 % de son volume d’activité globale conventionnée à distance (téléconsultations et télé expertises cumulées) sur une année ".

Or, d’après " Médadom " qui milite pour une augmentation de ce seuil, cette interdiction ne concernerait que les médecins " libéraux " et non les médecins salariés, comme l’était Anne avec son contrat.

« J’ai préféré arrêter car je ne voulais pas me mettre " l’Ordre " à dos, néanmoins il est difficile pour nous de se positionner sur ces plateformes », commente-t-elle.

Sur les principaux sites d’offres d’emploi, des dizaines de postes similaires à celui d’Anne sont proposés. « Les recrutements sont actifs du fait du " boom " de la téléconsultation », plaide Nathaniel Bern.

CONTRE-PRODUCTIVES ?

De son côté, le conseil national de « l’Ordre des médecins », par la voix de son délégué général aux données de santé et au numérique, explique auprès de " Marianne " apporter une vigilance particulière à ces praticiens qui seraient en exercice à temps plein en " téléconsultation ".

" Il serait dangereux et inadmissible d’avoir des médecins qui ne pratiquent aucun acte ", s’agace Stéphane Oustric.

Aujourd’hui, " Medadom " a installé 2 000 bornes dans toute la France et vise les 10 000 d’ici 2023.

Après avoir remporté en 2021 l’appel d’offres de « l’Union des groupements d’achats publics » (Ugap), pour équiper les mairies notamment, la société vient de signer un accord avec le réseau " PharmaVie " qui regroupe près de 500 pharmacies.

Mais alors que la société vante une hausse de la " patientèle " pour les officines dès l’installation d’une borne, de nombreux pharmaciens se disent vigilants.

" Il faut faire attention à ce que ça ne produise pas l’effet inverse, c’est-à-dire que des jeunes médecins ne voudraient plus s’installer là à cause de la concurrence d’une cabine ", commente Pierre-Olivier Variot, président de « l’Union des syndicats des pharmaciens d’officine », qui l’a - par ailleurs - déjà constaté.

D’autres, comme cette pharmacienne de banlieue parisienne, craignent une dérive sur la question de la sécurisation des ordonnances.

« Lorsque les patients arrivent avec une ordonnance sur leur " smartphone ", on ne peut pas vérifier si l’ordonnance a déjà été utilisée , précise-t-elle. C’est problématique quand ce sont des stupéfiants type " Xanax ", " codéine " ou "morphine " ».

Comme de nombreux soignants, elle estime que la pratique de la " téléconsultation " mérite d’être plus encadrée. Quant à son rôle de " rempart " contre les " déserts médicaux ", peu y croient…

Tant pis pour les 27 millions de Français dont on estime qu’ils seront dans un " désert médical " d’ici cinq ans.

*Le prénom a été modifié.

Célia CUORDIFEDE

Marianne.fr