Et si les élections présidentielles se jouaient au " jugement majoritaire " ?

, par  DMigneau , popularité : 0%

Et si les élections présidentielles se jouaient au " jugement majoritaire " ?

Un sondage " Opinion Way - Mieux Voter " - a interrogé, les 8 et 9 décembre 2021, un même panel de 962 Français inscrits sur les listes électorales concernant leurs intentions de vote aux élections présidentielles de 2022 selon deux modes de scrutin différents : le " scrutin uninominal majoritaire " et le scrutin par " jugement majoritaire ".

https://mieuxvoter.fr/index.php/2021/12/14/etude-sur-le-jugement-majoritaire/

Le " scrutin uninominal majoritaire " est le mode de scrutin en vigueur pour l’élection présidentielle de 2022.

Le " jugement majoritaire " est un mode de scrutin où l’électeur doit évaluer tous les candidats indépendamment les uns des autres, en leur attribuant une mention sur une échelle qui va de " Excellent " à " A rejeter ".

Il a été inventé en 2007 par deux « directeurs de recherche » au CNRS, Michel Balinski et Rida Laraki.

Le sondage " Opinion Way - Mieux Voter " - permet d’abord de rappeler qu’un mode de scrutin n’est pas une donnée " tombée du ciel " mais une règle inventée, parmi une infinité de possibilités.

Mais un mode de scrutin doit avoir pour objectif de désigner le candidat jugé le meilleur par l’électorat. Pour ce faire, il doit permettre de mesurer l’état d’une opinion.

Le mode de scrutin " uninominal majoritaire " à deux tours, actuellement utilisé pour élire le Président de la République en France, faillit à ce pré-requis, parce qu’en demandant aux électeurs de choisir un candidat, il les contraint fortement dans leur expression.

En effet, ayant voté pour un candidat, l’électeur ne révèle absolument rien de ce qu’il pense des autres et pas plus de ce qu’il pense de celle ou celui pour qui il a voté.

Tout vote pour un candidat est assimilé à un vote d’adhésion, alors que ce vote peut être un vote " contre " un autre candidat, un vote " par défaut ", ou encore un vote " stratégique " : on additionne des " voix " qui n’ont rien à voir les unes avec les autres et on en sort un score numérique qui ne traduit rien de la légitimité réelle du candidat.

L’électeur est ainsi souvent contraint à voter " utile " au détriment de ses opinions.

L’électeur qui n’apprécie aucune candidature ne peut pas l’exprimer dans le cadre du scrutin et se retrouve contraint au vote " blanc " (non comptabilisé) ou à l’abstention.

Depuis 200 ans, la science démontre que l’on pourrait mieux voter avec des modes de scrutin " alternatifs ". Le " jugement majoritaire ", inventé en 2007, en fait partie. Il est le seul à satisfaire un ensemble de propriétés et notamment à résister au vote " stratégique ". (1)

Le paysage politique selon le scrutin uninominal majoritaire

Le sondage " Opinion Way - Mieux Voter " a posé aux interrogés cette première question sur leurs intentions de vote au scrutin uninominal majoritaire : " Si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ? ".

Les résultats sont les suivants :

Ces résultats (2) sont similaires à ceux observés par d’autres sondages (3) sur la même période, soit juste après la désignation de Valérie Pécresse lors du congrès du parti " Les Républicains ", le 5 décembre 2021.

Avec 17 % des intentions de vote, celle-ci apparaît en position de se qualifier pour le second tour. Cependant, la proximité de son score avec celui de Marine Le Pen (17 % vs 16 % soit 1 % d’écart, dans la marge d’erreur) implique une grande incertitude sur sa présence au second tour.

Le sondage " Opinion Way – Mieux Voter " confirme aussi la dispersion de l’électorat " de gauche " et la faiblesse de l’ensemble des candidats " de gauche " qui totaliseraient seulement 30 % des voix, presque à égalité avec « l’extrême droite ».

Le paysage politique selon le " jugement majoritaire "

Le sondage " Opinion Way – Mieux Voter " a posé aux interrogés cette deuxième question sur leurs intentions de vote au scrutin par " jugement majoritaire " : " Pour présider la France, ayant pris tous les éléments en compte, jugez-vous en conscience que ce(tte) candidat(e) serait… ".

Les interrogés devaient alors obligatoirement attribuer une mention par candidat sur " l’échelle de mentions " suivante : " Excellent ", " Très Bien ", " Bien ", " Assez Bien ", " Passable ", " Insuffisant " et " à Rejeter ".

Le classement des candidats au " jugement majoritaire " est le suivant :

Les candidats sont classés en fonction de leur mention majoritaire : au moins 50 % de leurs mentions sont plus élevées ou égales, et au moins 50 % sont moins élevées ou égales (c’est la " médiane " de leurs mentions).

Si la mention majoritaire d’un candidat est " Bien ", alors une majorité des électeurs juge qu’il mérite au moins " Bien " et une majorité juge qu’il mérite au plus " Bien ".

Au " jugement majoritaire ", un seul tour suffit : l’élu est le candidat ayant la meilleure mention majoritaire. Une règle majoritaire simple, issue d’une théorie mathématique, départage les candidats avec les pourcentages en cas d’égalité de mention majoritaire.

Les résultats du sondage " Opinion Way – Mieux Voter " au " jugement majoritaire " permettent de tirer les conclusions suivantes :

- Aucun candidat n’est apprécié par une majorité de l’électorat : tous les candidats sont rejetés par au moins 23 % des électeurs et aucun candidat n’est jugé " Excellent " par plus de 8 % d’entre eux.

Aucun candidat n’obtient une mention majoritaire mieux que " Passable ".

Ces appréciations sont rendues invisibles par le scrutin " uninominal majoritaire " où il est impossible de connaître le sentiment profond des électeurs vis-à-vis de " l’offre politique ", que seule l’abstention permet de deviner.

Plusieurs raisons peuvent expliquer la défiance qui émane du sondage au " jugement majoritaire " :

. la campagne électorale démarre et les français ne s’y intéressent pas ou peu ;

. le mode de scrutin officiel force les candidats à cliver dans leurs propositions et leur discours car ils n’ont besoin que de 20 % des voix pour accéder au second tour et éventuellement, remporter l’élection.

Résultat, l’électorat est fortement polarisé : les électeurs " de gauche " rejettent les candidats " de droite " et inversement.

- Au " jugement majoritaire ", Valérie Pécresse domine assez largement tous les candidats et notamment le Président Emmanuel Macron : la candidate a à la fois plus de mentions positives, et aussi moins de mentions négatives que lu.

Pourtant, avec le scrutin " uninominal majoritaire ", elle est incertaine de l’emporter car sa qualification au second tour est fragile, compte tenu du faible écart qui la sépare de Marine Le Pen (1 %), et serait sans doute impossible si l’un des deux candidats « d’extrême droite » retirait sa candidature.

Même si elle est la candidate que les Français apprécient le plus à ce stade.

- Éric Zemmour, dont les thématiques dominent la campagne électorale, est classé dernier au " jugement majoritaire " car rejeté par une majorité de 61 % des français.

Au scrutin " uninominal majoritaire ", qui ne mesure que les " soutiens " en ne tenant compte ni de la nuance ni du rejet, il occupe la 4ème place du classement.

Une façon de démontrer l’impact du mode de scrutin sur les thèmes de la campagne électorale.

- Le candidat " de gauche " le plus apprécié des français est Arnaud Montebourg. Pourtant, il arrive avant-dernier avec le scrutin " uninominal majoritaire ". Ceci s’explique par le fait qu’Arnaud Montebourg est un " second choix " pour beaucoup d’électeurs de droite comme " de gauche " et que le scrutin " uninominal majoritaire " élimine très vite les seconds choix, même s’ils sont plus consensuels.

- Les candidats " de gauche " sont plus appréciés que ceux « d’extrême droite », pourtant ce sont ces derniers qui imposent leurs idées car ils sont mieux classés par le scrutin " uninominal majoritaire ".

Résultats du classement des candidats selon le mode de scrutin " Jugement majoritaire " ou " uninominal majoritaire " :

1. Valérie Pécresse / Emmanuel Macron

2. Emmanuel Macron / Valérie Pécresse

3. Arnaud Montebourg / Marine Le Pen

4. Yannick Jadot / Éric Zemmour

5. Anne Hidalgo / Jean-Luc Mélenchon

6. Fabien Roussel / Yannick Jadot

7. Nicolas Dupont-Aignan / Anne Hidalgo

8. Marine Le Pen / Nicolas Dupont-Aignan

9. Christiane Taubira / Christiane Taubira

10. Nathalie Arthaud / Fabien Roussel

11. Philippe Poutou / Philippe Poutou

12. Jean-Luc Mélenchon / Arnaud Montebourg

13. Éric Zemmour / Nathalie Arthaud

65 % des français seraient favorables à l’adoption du scrutin par " jugement majoritaire " pour les élections présidentielles

Le sondage " Opinion Way – Mieux Voter " montre que 65 % des français seraient favorables à l’adoption du scrutin par " jugement majoritaire " pour l’élection présidentielle en France.

Le soutien au " jugement majoritaire " est transverse : il apparait indépendant de la classe sociale64 % des " CSP + " y sont favorables, comme 66 % des " CSP – ", du sexe65 % des hommes et 64 % des femmes y sont favorables – ou encore de l’âge, même si l’on remarque un soutien légèrement plus élevé chez les jeunes de 18 à 24 ans, à 75 %.

Pour autant, le soutien au " jugement majoritaire " est relativement plus affirmé chez les sympathisants de " la France insoumise " (83 %) et du " Rassemblement national " (79 %), que chez ceux des " Républicains " (56 %).

Ceci peut s’expliquer par la présence d’un électorat plus contestataire au sein de ces deux familles politiques, séduit par la capacité que leur offre le " jugement majoritaire " à s’exprimer " contre " certains candidats.

L’attrait des Français pour des modes de scrutin " alternatifs " et innovants comme le " jugement majoritaire " peut s’expliquer par la frustration électorale grandissante qu’ils ressentent.

Depuis 2002, le mode de scrutin de l’élection présidentielle les conduit, du fait de " l’émiettement partisan " et de la montée de « l’extrême droite », à voter " utile " ou " par défaut ", soit à refouler leur préférence.

Cette " frustration électorale " engendre de la démobilisation électorale : elle se traduit par du vote " blanc " ou " nul ", dont le nombre avait atteint un pic de 4 millions au second tour de l’élection présidentielle de 2017.

Ou encore de l’abstention, qui atteint des sommets inégalés et n’épargne plus les élections présidentielles ; 25 % des français s’étaient abstenus au second tour de la présidentielle de 2017, un record depuis 1969.

Aujourd’hui, un électeur qui n’est pas satisfait par " l’offre politique " trouve dans l’abstention un refuge rationnel. En effet, s’il votait pour un candidat " par défaut ", son vote serait assimilé à un vote d’adhésion, ce qu’il ne désire pas. S’il votait " blanc ", sa voix n’aurait aucun impact puisque le vote " blanc " n’est pas comptabilisé parmi les suffrages exprimés.

Avec le " jugement majoritaire ", les électeurs peuvent s’exprimer positivement ou négativement sur tous les candidats, avec nuance. Ils n’ont plus à voter " utile " puisqu’ils peuvent évaluer positivement plusieurs candidats.

De ce fait, la présence de plusieurs candidatures d’un même " camp politique " n’est pas un obstacle à leur victoire. Par ailleurs, le vote " blanc " n’a plus de raison d’être puisque les électeurs peuvent rejeter tous les candidats s’ils le souhaitent.

Le " jugement majoritaire " impliquerait aussi d’importants changements dans la façon de " faire campagne ".

Pour remporter l’élection, les candidats devraient directement chercher à convaincre une majorité de Français, et pas seulement une base réduite de 20 % qui leur permettrait de se qualifier pour le second tour et d’espérer remporter l’élection, souvent " par défaut ".

Là où le scrutin " uninominal majoritaire " à deux tours demande aux candidats de cliver pour exister et ne sanctionne pas les candidats massivement rejetés, le " jugement majoritaire " leur demande de parler au plus grand nombre.

Une autre propriété importante du " jugement majoritaire " est que la présence ou l’absence de candidats " mineurs " ne changent pas le classement, contrairement au scrutin " uninominal " : par exemple, la présence de plusieurs candidats " de gauche " ne serait pas un obstacle à une victoire de ce camp, puisque tous les candidats obtiennent le même nombre de mentions et sont évalués indépendamment les uns des autres.

Rida LARAKI,

Directeur de recherche au CNRS (Dauphine-PSL)

Chloé RIDEL,

Directrice adjointe de " l’Institut Rousseau "

Institut-rousseau.fr

Notes :

(1) https://mitpress.mit.edu/books/majority-judgment

(2) Les résultats doivent être lus en tenant compte des marges d’incertitude : 0,7 à 3,2 points au plus.

(3) https://www.lefigaro.fr/politique/presidentielle-2022-valerie-pecresse-s-invite-dans-la-bataille-du-second-