Élections au Kenya : le gouvernement doit assurer la sécurité des femmes

, par  DMigneau , popularité : 0%

Élections au Kenya : le gouvernement doit assurer la sécurité des femmes

Paris - Nairobi, 5 août 2022.

À quatre jours des élections générales au Kenya prévues le 9 août 2022, la campagne présidentielle entre les deux principaux candidats est cruciale pour les « Droits humains ». La communauté internationale et des " organisations de la société civile " (OSC) doivent peser de tout leur poids pour empêcher un nouvel épisode de violence " post-électoral ".

Dans cette dernière ligne droite, la " Fédération internationale pour les droits humains " (FIDH) et " Kenya Human Rights Commission " (KHRC) appellent la " Commission indépendante des élections et des frontières " (" Independent Electoral and Boundaries Commission " - IEBC) à se préparer pour garantir un processus électoral crédible.

Malgré les avertissements anticipés sur le risque d’une crise électorale et les promesses répétées du gouvernement de prendre des mesures pour lutter contre les " Violences sexuelles et basées sur le genre " (VSBG) dans le cadre des élections, la période précédant les élections du 9 août a été marquée par des violences à l’encontre des femmes.

Plusieurs cas de viols ont été signalés pendant la période de campagne, dont quatre après l’échec du meeting de Jacaranda le 19 juin 2022.

Les femmes impliquées en politique ont également été confrontées à des propos sexistes agressifs, à des violences basées sur le genre, à des stéréotypes de genre, à des abus sexistes " en ligne " et à du harcèlement sexuel, y compris des avances à connotation sexuelle alors qu’elles cherchaient à obtenir des " certificats de parti " pour briguer des postes de direction.

Ces tactiques sont sciemment déployées pour empêcher les femmes politiques ou candidates de participer activement à la politique du pays.

Wavinya Ndeti, candidate au poste de gouverneur⋅e de Machakos face à trois candidats masculins, a fait l’objet d’une campagne offensante, la qualifiant " d’étrangère " pour avoir épousé un homme qui n’appartenait pas à sa communauté ethnique, les électeur⋅ices étant invité⋅es à ne pas voter pour un⋅e " étranger⋅ère ".

Lorsque Martha Karua a été choisie comme co-candidate de l’un des principaux candidats à la présidence, Raila Odinga, elle a dû faire face à des réactions négatives et à des références désobligeantes de la part des partis politiques adverses.

De plus, pendant les campagnes publiques, des hommes politiques ont sarcastiquement qualifié leurs adversaires masculins de " femmes ", afin de les dépeindre comme des hommes faibles.

" Les femmes politiques ont été confrontées à des niveaux de violence sans précédent "

Ces cas sont loin d’être isolés et illustrent comment, depuis les élections de 2013, " les femmes politiques ont été confrontées à des niveaux de violence sans précédent, apparemment destinés à les décourager de se présenter aux élections ou de défier les programmes des puissantes élites politiques masculines. " [1]

Cette violence à l’encontre des femmes qui tentaient d’entrer - ou de rester - sur la " scène politique " est allée de pair avec le déni du droit des survivant⋅es de " VSBG " dans le cadre d’élections, à obtenir justice.

Dans son rapport final de 2013, la " Truth, Justice and Reconciliation Commission " (TJRC) [2] a souligné les " schémas clairs de violences sexuelles constantes et généralisées visant les femmes et les hommes pendant les périodes de propagande électorale ainsi que pendant les conflits d’origine ethnique et politique qui ont caractérisé au fil du temps les élections au Kenya ".

Au moment de la rédaction du rapport conjoint " FIDH-KHRC " en janvier 2022, aucune de ces recommandations n’avait été véritablement mise en œuvre par les autorités.

" L’incapacité du gouvernement à freiner le ciblage des femmes en politique et à tenir les auteur⋅es responsables des violences sexuelles et basées sur le genre liées aux élections, a permis la répétition des violations lors des élections suivantes ", déclare Sheila Muwanga, vice-présidente de la " FIDH ".

« Les élections précédentes, qui ont eu lieu en 2007 et 2017, se sont déroulées dans un contexte instable et similaire, où des VSBG liées aux élections ont été observées avant et après l’élection, en particulier dans les zones identifiées comme des " zones sensibles " » précise Davis Malombe.

Malgré la documentation des cas liés à la violence par diverses parties prenantes, notamment la " Kenya National Commission on Human Rights " (KNCHR) qui a documenté 201 cas de « VSBG » liés aux élections en 2017, dont 54,5 % impliquaient directement des agent⋅es " de sécurité " - à ce jour, aucune mesure n’a été prise par le gouvernement pour que justice soit rendue aux victimes.

Pour que l’Histoire ne se répète pas lors des élections de 2022, la " FIDH " et la " KHRC " appellent le gouvernement à prendre les mesures urgentes suivantes pour prévenir, protéger et répondre aux « VSBG » liées aux élections :

- Garantir que tout le personnel de sécurité déployé pour assurer la paix pendant les élections ait été formé aux droits humains et à la manière de reconnaître et de répondre aux cas de violences sexuelles et basées sur le genre pendant les élections.

- Garantir que tout le personnel de sécurité déployé pour assurer la paix pendant les élections, soit clairement informé que les violations des droits humains et les " violences sexuelles et basées sur le genre " commises par le personnel de sécurité ne seront pas tolérées et que les auteur⋅es de ces actes feront l’objet d’une enquête et de poursuites.

- Partager publiquement les informations sur le personnel de sécurité, avec les médias, et afficher ces informations dans les établissements de santé publique, les postes de police, les bureaux de vote et les " centres de décompte des circonscriptions ".

Ces informations doivent notamment fournir des détails sur les commandant⋅es qui seront déployé⋅es dans les zones sensibles identifiées par la " Commission nationale pour la cohésion et l’intégration " (CNCI), pendant et après l’élection.

- S’assurer que tous les bureaux de la police chargés des questions de genre et les centres " Policare " sont opérationnels, avec un personnel adéquat au service du public " 24 heures sur 24 ", si des violences éclatent avant ou après l’élection et que des mesures sensibles au genre sont mises en place pour assurer un soutien approprié aux survivant⋅es, notamment en fournissant aux institutions des formulaires " P3 " et des " kits d’urgence " post-viol.

- S’assurer que les " Centres de rétablissement des violences basées sur le genre " (" Gender violence recovery centers " - GVRC) sont bien préparés au niveaux national et du comté pour offrir une assistance appropriée aux survivant⋅es de « VSBG » liées aux élections.

- Communiquer au public les mesures mises en place pour que les victimes puissent recevoir une assistance sanitaire en cas de " Violences sexuelles et basées sur le genre " liées aux élections.

- Rendre publiques les mesures prises pour garantir que les cas de « VSBG » liées aux élections feront l’objet d’enquêtes et de poursuites, y compris des informations sur les " procureur⋅es spéciaux⋅les " et les magistrat⋅es qui seront déployé⋅es pour traiter les cas de « VSBG » liées aux élections.

- Veiller à ce que des mesures soient mises en place pour aider les survivant⋅es potentiel⋅les, en tenant compte de considérations pratiques qui puissent lever les obstacles structurels et autres auxquels les survivant⋅es sont confronté⋅es lorsqu’ils⋅elles tentent de signaler des violations et de demander de l’aide.

- Veiller à ce que " l’Autorité indépendante de surveillance de la police " (OISP) documente tous les cas de " violences sexuelles et basées sur le genre " liées aux élections perpétrés par la police et les transmette rapidement au " Bureau du directeur des poursuites publiques " (BDPP).

- Engager des enquêtes et des poursuites sur les cas de violences perpétrées contre les femmes " en politique ", qui sont déjà dans le domaine public.

- Garantir un environnement propice aux organisations de la " société civile " qui surveillent et signalent les « VSBG » et autres violations des « droits humains » pendant les élections.

Nous demandons expressément à la " Communauté d’Afrique de l’Est ", à la mission d’observation conjointe " Union africaine-Communauté d’Afrique de l’Est-Comesa ", aux missions d’observation électorale de « l’Union européenne » et aux Nations unies de prendre les mesures suivantes pour renforcer la nécessité d’une prévention, d’une protection et d’une réponse efficace aux « VSBG » liées aux élections.

- S’assurer que leurs mandats d’observations respectifs incluent le suivi et la documentation des « VSBG » liées aux élections, et qu’une section thématique sur les résultats soit incluse dans les rapports de mission sommatifs.

- Demander une action rapide du gouvernement pour prévenir, atténuer et répondre aux « VSBG » liées aux élections.

- Collaborer avec les " Organisations de la société civile " (OSC) nationales qui observent et surveillent les violences dans les contextes électoraux, y compris les violences sexuelles et basées sur le genre, et soutenir ces organisations pour qu’elles amplifient leurs conclusions.

fidh.org

Notes :

[1] Marie Berry, Yolande Bouka, Marilyn Muthoni Kamuru, “ Kenya Women Just Fought one of the most Violent Campaigns in History ”, 7 August 2017, Foreign Policy,

https://foreignpolicy.com/2017/08/07/kenyas-female-politicians-just-fought-the-one-of-the-most-violent-campaign-in-history-election/, publié le 13 août 2021.

[2] La TJRC a été créée en 2009, à la suite des violences " post-électorales " de 2007-2008. Elle a été mandatée pour établir « un dossier précis, complet et historique des violations et abus des droits humains et des droits économiques infligés à des personnes par l’État, les institutions publiques et les titulaires de la " fonction publique " en activité ou à la retraite, entre le 12 décembre 1963 et le 28 février 2008  », (loi sur la TJR).

Le rapport final de la TJRC a été soumis au président du Kenya en mai 2013. A ce jour, celui-ci n’avait toujours pas été adopté par le Parlement kényan.