Crise des urgences : " Il faudrait d’abord que la médecine de ville soit présente "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Crise des urgences : " Il faudrait d’abord que la médecine de ville soit présente "

Depuis plusieurs semaines, certains services d’urgences sont forcés de fermer ou de réduire leur activité, faute de soignants disponibles

Neuf syndicats et collectifs hospitaliers appellent les soignants à se mobiliser le mardi 7 juin pour réclamer des hausses des salaires et des effectifs, alors que des dizaines de services d’urgences ont fermé ces dernières semaines, faute de salariés disponibles. Emmanuel Vigneron, spécialiste de l’approche territoriale de la santé, pointe la nécessité d’embaucher dans les hôpitaux et en ville.

" La situation devient intenable dans tous nos établissements ", alerte la CGT.

Le mardi 7 juin, au moins 50 rassemblements sont prévus dans toute la France après l’appel à la mobilisation de neuf syndicats du secteur hospitalier.

Outre les salaires, parmi leurs principales inquiétudes, la situation des « Urgences » à l’approche de l’été. Ces dernières semaines, au moins 120 services en manque de soignants ont été forcés de limiter leur activité ou s’y préparent, selon un décompte fin mai de l’association " Samu-Urgences de France ".

Une situation d’autant plus problématique que le nombre de consultations aux « urgences » augmente depuis une vingtaine d’années. De 10,1 millions en 1992, elles sont passées à 21,2 millions en 2018, alerte le « Sénat » dans un rapport paru le 29 mars.

Résultat : de moins en moins de soignants disponibles pour prendre en charge des patients de plus en plus nombreux

Et donc des professionnels de santé épuisés qui préfèrent " jeter leur blouse blanche ". Seul un investissement massif dans tout le « Service de santé » pourra permettre de sortir de ce cercle vicieux, alerte Emmanuel Vigneron, professeur émérite et spécialiste de " l’approche territoriale de la santé ".

- Marianne : Comment explique-t-on cette hausse des consultations aux urgences depuis une vingtaine d’années ?

Emmanuel Vigneron : En premier lieu, par la fin du " devoir de permanence des soins " qui s’appliquait à tous les médecins jusqu’au début des années 2000.

Elle avait été inscrite dans le « Code de la santé publique » en 1955 : il revenait alors au médecin de garantir que tous les patients pouvaient être pris en charge si besoin, pour des soins non programmés, à n’importe quel moment. Même s’il n’y avait pas d’obligation " à proprement parler ", c’était expressément considéré comme un " devoir " et ils étaient tous poussés, par la profession, à mener leurs gardes, à l’hôpital comme en ville.

Mais au début des années 2000, on a redéfini la " permanence des soins " : la notion de « devoir » a disparu au profit d’une " mission de service public ", beaucoup plus floue et basée sur le volontariat.

Il n’est dit nulle part qu’elle s’impose à tout médecin. Les gardes en ville ont baissé, les horaires des cabinets se sont réduits

« L’Hôpital » est alors dans certaines zones le seul endroit qui puisse assurer la continuité des soins. Depuis 2018, l’augmentation du nombre de consultations est moins importante, mais quoi qu’il en soit, " le vase se remplit peu à peu "… et déborde : nombreux sont dès lors les patients qui renoncent aux soins.

- Marianne : On entend beaucoup que les « Urgences » doivent alors prendre en charge la " bobologie ", des affections qui devraient être prises en charge en ville…

Emmanuel Vigneron : Forcément, beaucoup de demandes retombent donc sur « l’Hôpital public », avec en premier lieu « les Urgences ».

Mais est-ce qu’on peut vraiment reprocher ça aux patients ?

Je n’aime pas ce terme de " bobologie ", c’est désinvolte et méprisant. Il est légitime d’aller « aux Urgences » quand on a aucun autre lieu où consulter.

Prenons les " sans-abri " : s’ils n’ont pas le choix, il est normal qu’ils se tournent vers ce service public. C’est le rôle que doit jouer « l’Hôpital » dans la cité.

C’est pareil pour les parents qui s’inquiètent pour leurs enfants, pour les personnes âgées

Il faudrait d’abord que la médecine de ville soit présente : elle ne l’est plus partout, beaucoup de " maisons de santé " ne trouvent pas de " repreneurs ", alors qu’elles continuent d’être présentées comme la principale solution aux " déserts médicaux ".

Nous pouvons tous avoir besoin, à un moment précis, d’un diagnostic ou d’un traitement. Il serait trop facile de faire peser la surcharge des « Urgences » sur les patients, alors qu’ils ne peuvent pas toujours se rendre compte eux-mêmes du " niveau d’urgence " de leurs symptômes.

Certains s’y rendent peut-être " un peu vite ", mais à mon sens, on ne peut pas dire que ce soit ce qui cause la surcharge de ces services « d’Urgence ». Elle découle plutôt du manque de moyens et de personnel !

- Marianne : Justement, afin de permettre aux médecins " en ville " de prendre en charge davantage de patients, notamment dans les " déserts médicaux ", le poste " d’assistant médical " a été mis en place en 2018. Ceux-ci sont censés prendre en charge une partie, notamment " administrative ", de la consultation pour libérer du temps aux médecins. Cela fait partie des solutions fiables ?

Emmanuel Vigneron : À mon sens, c’est seulement un palliatif. Cela ne réglera pas le problème des horaires des cabinets de médecine générale, voire des " déserts médicaux ".

Vers qui peut-on se tourner la nuit si le cabinet médical est fermé ?

En plus de cela, il faut énormément de connaissances pour être médecin. Les assistants peuvent aider, décharger le médecin, mais pas remplacer un médecin.

C’est la même question que pour les " infirmiers de pratique avancée " à « l’Hôpital ». Ceux-ci sont censés prendre en charge une partie de l’activité des médecins pour leur libérer du temps.

Pourquoi pas… Mais s’il faut dix ans pour devenir médecin et trois pour être infirmier, ce n’est pas pour rien.

Ce dont on manque, c’est de médecins. Alors il vaudrait mieux se servir des " infirmiers spécialisés " dans un domaine pour en former de nouveaux.

Pourquoi ne pas leur proposer de retourner " à la fac " quelques années, en proposant - par exemple - des bourses, afin qu’ils obtiennent un diplôme de médecine ?

En " psychiatrie ", on sait que les infirmiers jouent un rôle majeur : certains voudraient peut-être devenir " psychiatres ", faire évoluer leur carrière. Ce genre de solutions est beaucoup plus efficace, c’est du long terme.

- Marianne : Et permettent d’éviter le développement d’une médecine " à deux vitesses "…

Emmanuel Vigneron : C’est tout le problème des " déserts médicaux ". Il y a ceux qui ont un médecin " traitant " qui les connaît bien, et ceux qui sont reçus ponctuellement à « l’Hôpital ».

En plus de cela, ces deux systèmes - " la ville " et « l’Hôpital » - ont de plus en plus de mal à se comprendre. La médecine " de ville " est de plus en plus axée sur la clinique traditionnelle : on est écoutés, examinés par un " généraliste "…

De son côté, la médecine " hospitalière " bénéficie des progrès techniques, de tout un arsenal d’outils considérable, elle s’oriente vers des spécialités de plus en plus techniques

Et il y a donc un manque de communication fluide entre ces deux systèmes. Mais on ne peut pas non plus imposer aux médecins " hospitaliers " de faire des comptes rendus des consultations aux médecins " traitants " de leurs patients dans les 48 heures, alors qu’ils sont déjà surchargés. Ce ne serait possible que s’ils ne croulaient pas déjà sous la tâche

- Marianne : Réorganiser l’articulation entre la médecine " de ville " et « l’Hôpital » et faire en sorte de libérer du temps aux médecins " généralistes " ne suffirait donc pas à décharger les urgences ?

Emmanuel Vigneron : Non, clairement pas. Ça fait 20 ans qu’on voit le nombre de consultations augmenter aux « Urgences » et qu’il n’y a pas de réponse à la hauteur.

La nécessité est surtout d’embaucher davantage de médecins, dans les hôpitaux et en ville, et d’augmenter les salaires ou les revenus pour les " libéraux " pour rendre les postes et le métier plus attractif.

« L’Hôpital » ne s’en sortira pas sans un investissement massif. La santé est " le ciment " du « Pacte républicain » : « l’État » a l’obligation constitutionnelle justifiée de la prendre en charge.

Comment pouvons-nous tolérer qu’il désinvestisse ces champs, en proposant des solutions au rabais ?

Margot BRUNET

Marianne.fr