Côte d’Ivoire : Laurent Gbagbo, retour vers le futur

, par  DMigneau , popularité : 0%

Côte d’Ivoire : Laurent Gbagbo, retour vers le futur

Laurent Gbagbo. AFP

Définitivement " blanchi " par la CPI des " crimes contre l’humanité "qui lui étaient imputés par l’instance judiciaire supra-nationale, l’ancien homme fort de la Côte d’Ivoire de 2000 à 2011, revient au pays.

Pour ses partisans, il était le " poumon manquant " de la Côte d’Ivoire. Pas de réconciliation nationale sans lui, répétaient-ils depuis près de dix ans.

Ce sera chose faite aujourd’hui quand, vers 15 h 45, un vol régulier de " Brussels Airlines " se posera à l’aéroport international d’Abidjan.

À l’intérieur, parmi les passagers " ordinaires ", Laurent Gbagbo et certains membres de sa famille. Définitivement " blanchi " par la CPI des " crimes contre l’humanité " qui lui étaient imputés par l’instance judiciaire supra-nationale, l’ancien homme fort de la Côte d’Ivoire de 2000 à 2011, revient au pays.

En posant les pieds sur le tarmac, peut-être songera-t-il aux journées dramatiques d’avril 2011 quand, submergés par les forces rebelles " pro-Ouattara ", épaulés par l’armée française, ses derniers fidèles ne purent empêcher son arrestation et celle de son épouse de l’époque Simone Gbagbo, tous deux reclus dans leur palais présidentiel.

Laurent Gbagbo s’estimait vainqueur de l’élection présidentielle de la fin 2010. La " communauté internationale " en avait décidé autrement.

Des négociations ?

On connaît la suite : plus de trois mois de guerre civile, à Abidjan et dans le pays.

Officiellement, 3 000 morts.

Beaucoup plus, selon certaines ONG.

Des massacres de part et d’autre.

À ce jour, seuls Gbagbo et Charles Blé Goudé ont été poursuivis... et acquittés après presque dix longues années de procédures.

Le premier se dit animé par un esprit de concorde et jure n’avoir aucune revanche à prendre. La suite reste à écrire. Et des millions d’Ivoiriens rêvent d’un récit moins sanglant que par le passé.

Laurent Gbagbo, ou du moins son entourage, ont-ils négocié son retour avec les autorités ivoiriennes ?

La plupart des médias l’affirment.

" Des négociations sur l’organisation de cette journée ont eu lieu avec intensité ces dernières semaines entre le parti de l’ex-président et le gouvernement ", écrivent ainsi nos confrères du " Point Afrique ".

Éviter le scénario d’un retour " en grande pompe "

Conseiller personnel et ami de l’intéressé, Bernard Houdin s’insurge pourtant contre le terme.

« D’abord, il faut donner un sens aux mots. Si par " négociation ", on signifie que Laurent Gbagbo se serait soumis à des exigences du pouvoir en place, je puis vous assurer que c’est inexact.

Depuis que la CPI l’a définitivement acquitté le 31 mars dernier, son retour était de droit et d’ailleurs la CPI a comme obligation de ramener dans les meilleures conditions de sécurité les personnes acquittées.

Le 7 avril, lors d’un " Conseil des ministres ", Alassane Ouattara avait d’ailleurs acté la chose, reconnaissant à Laurent Gbagbo le droit de revenir quand il le souhaitait. Il n’y a donc pas eu de " négociation " sur la date de retour.

Elle a été retardée car subsistait l’hypothèque de " l’appel " de la procureure de la CPI, Fatou Bensoudan, devant la " Chambre d’appel " de l’institution. Autrement, bien sûr, il y a eu des discussions d’ordre pratique sur la logistique et le protocole de retour. »

Conduites par Assoa Adou, le secrétaire général du FPI, le parti fondé par Gbagbo, celles-ci ont - en réalité - commencé dès l’été dernier quand l’ambassade de Côte d’Ivoire à Bruxelles - son lieu de résidence depuis sa remise en liberté - lui a remis deux passeports, l’un " ordinaire " pour le simple citoyen et l’autre, " diplomatique ", pour l’ancien président.

Une partie de l’entourage d’Alassane Ouattara voulait éviter à tout prix le scénario d’un retour " en grande pompe ", mobilisant des foules de partisans accourus des " quatre coins du pays ".

C’est pourtant bien celui qui se dessinait.

De bonne grâce, ou contraint et forcé, le président en exercice a décidé que son ancien rival et sa seconde épouse Nady Bamba seraient accueillis au pavillon présidentiel de l’aéroport international d’Abidjan, un bâtiment indépendant.

À l’extérieur, des bâches devaient être installées pour les invités Si, selon les dernières informations, Ouattara lui-même ne fera pas le déplacement, une délégation gouvernementale devrait être présente.

" Apaisement et réconciliation "

Quel sera le statut de Laurent Gbagbo ?

Celui que prévoit la loi du 16 juin 2005, voté sous sa mandature et relative aux prérogatives accordées aux anciens présidents et « Premiers ministres ». Alassane Ouattara en a lui-même rappelé les termes lors du " Conseil des ministres " du 7 avril : " Les frais de voyage de M. Laurent Gbagbo, ainsi que ceux des membres de sa famille, seront pris en charge par l’État de Côte d’Ivoire ".

Il bénéficiera, par la suite, de divers avantages dont une allocation viagère d’un peu plus de 15 000 euros par mois.

Faut-il craindre des troubles, provocations ou débordements ?

Visiblement, et publiquement, aucun des deux " camps " ne le souhaite et, quelles que soient les arrière-pensées des uns et des autres, le " mot d’ordre " de part et d’autre est le même : " apaisement et réconciliation ".

De l’aéroport, Laurent Gbagbo et ceux qui l’accompagnent prendront ensuite la route de Cocody, quartier résidentiel emblématique où il pourrait passer sa première nuit. C’est sur ce parcours, long d’une vingtaine de kilomètres, que des centaines de milliers de partisans sont attendues.

Bien que très affaibli depuis la crise de 2011, le FPI semble avoir affrété de nombreux bus pour acheminer ceux des autres provinces, y compris dans le nord du pays réputé acquis à Alassane Ouattara.

Forte aura

Le lendemain, ou les jours suivants, Laurent Gbagbo se rendra dans son village natal de Gagnoa pour se recueillir sur la tombe de sa mère, décédé pendant son incarcération à La Haye.

Pour y rester durablement et s’éloigner à jamais de la vie politique aux termes d’un accord passé avec le pouvoir ?

Bernard Houdin n’y croit pas une seconde.

" J’ai lu ces élucubrations ici et là. C’est du roman de gare. J’ai rendu visite à Laurent Gbagbo dans sa cellule un nombre incalculable de fois tout au long des années écoulées. Son but n’a pas changé : servir son pays. Œuvrer à la réconciliation. Les défis sont nombreux. Et il a des propositions. "

L’ancien président a-t-il encore un poids, des troupes et dans quelle configuration peut-il revenir en politique ?

Incontestablement, malgré l’éloignement, Laurent Gbagbo a conservé une forte aura dans une partie de la population ivoirienne et en particulier dans la jeunesse. Il y est perçu comme sensible aux intérêts du " petit peuple " et plus indépendant à l’égard des grandes puissances, notamment la France, bien qu’il se toujours gardé de se présenter comme un ennemi des intérêts hexagonaux.

En revanche son parti - le FPI - a beaucoup perdu de son lustre d’antan. Il est divisé entre un canal historique " Gbagbo ou rien " et un courant réuni autour de Pascal Affi N’Guessan, son ancien « Premier ministre » entre 2000 et 2003.

" Dès ce 17 juin, tranche Bernard Houdin, la fiction Affi N’Guessan va s’évanouir. Et tant pis pour les quelques-uns qui resteront dans son bus. "

Dans l’immédiat, l’avenir politique de Gbagbo, 76 ans, semble lié à celui d’Henri Konan Bédié, 86 ans, toujours à la tête du " Parti démocratique de Côte d’Ivoire " (PDCI), désormais principal parti d’opposition.

Anciens rivaux, les deux hommes ont noué alliance contre Ouattara, 79 ans, à la dernière élection présidentielle et ont présenté des listes communes aux législatives.

" Le projet de Laurent Gbagbo , affirme Bernard Houdin. C’est l’union de toutes les forces susceptibles d’apporter des solutions aux problèmes du pays ".

La prochaine élection présidentielle est normalement prévue pour 2025. Et aucun des trois hommes qui dominent la vie politique ivoirienne depuis 30 ans n’a clairement annoncé qu’il ne serait pas candidat à cette date...

Alain LEAUTHIER

Marianne.fr