Ambassadrice française ou ennemie de la langue : pourquoi Aya Nakamura divise tant

, par  DMigneau , popularité : 0%

Ambassadrice française ou ennemie de la langue : pourquoi Aya Nakamura divise tant

JOEL SAGET / AFP

Aya Nakamura ne laisse personne indifférent. Quand certains voient en elle une Rihanna à la française, d’autres raillent un symbole de notre décadence culturelle et linguistique. Une opposition qui en dit long sur les fractures qui nous traversent.

Son nom est partout. En grandes lettres en plein " Times Square ", quartier iconique de New-York, comme sur les lèvres de beaucoup français.

Aya Nakamura.

Deux mots qui, selon qui les emploient, précèdent une exaltation démesurée ou une série d’insultes gratuites.

Seule constante, que l’on aime ou que l’on déteste la chanteuse originaire d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) : la passion. Une opposition de style qui ne se joue pas uniquement autour d’une table, entre le fromage et le dessert, par un oncle " à la traîne " et une nièce " à la dentition ferrée " qui remplace les virgules de ses phrases par des " genre ".

Le premier théâtre de cet affrontement reste « l’espace médiatique ». Où les saillies ne sont pas beaucoup plus productives qu’elles ne le sont en famille.

Gauches irréconciliables

Il y a donc d’un côté les " pour " et de l’autre les " contre ".

Chez les premiers, on trouve bon nombre de titres d’une " gauche " que l’on peut décrire sans peine de " bourgeoise ". En tête, le quotidien " Libération " louvoie. Pour lui, l’interprète de " Djadja " a " composé une nouvelle musicalité pour la langue française, hachée menue par un parlé-chanté national ". Le média en ligne " Slate " - lui - voit dans la chanteuse " une nouvelle génération de femmes issues des minorités et qui ont envie de se faire entendre ".

Les " Inrocks " surenchérissent : " Derrière les formats taillés pour le streaming et consommables instantanément, elle ne sonne finalement comme personne. C’est toute sa force ".

Le site féminin " Madmoizelle " poursuit, estimant qu’elle " se réapproprie ce qui était jusque-là un stigmate dans l’industrie de la musique française : être une femme noire à la peau foncée ".

De l’autre côté du ring, un mélange composite de " gardiens de la langue française ".

Chez " Causeur ", on choisit de mettre en scène ce " grand remplacement lexical " dont Nakamura serait coupable en imaginant un cours dans un collège en 2050.

« Aujourd’hui, nous allons étudier un monument de la " néo-poésie française " annonce un professeur fictif. Malgré les nombreux obstacles (misogynie patriarcale, " islamophobie d’État " et racisme systémique), cette jeune racisée, " hétéro-cis-genre ", " non-queer ", " fléxitérienne " et musulmane, réussira à insuffler une âme nouvelle à une langue française moribonde ».

Nous-mêmes, à " Marianne ", l’un de nos contributeurs s’est épanché avec ironie sur la " langue de la chanteuse ", « réservée aux initiés tant son contenu est, lit-on, " sibyllin " voire " cryptique " ».

Et de trancher, avec vigueur : " Elle fait régner le vide à l’intérieur même de ses textes. Et le monde entier s’extasie ".

https://youtu.be/bSi8w6xJwVc

Avant de se placer au cœur de ce champ de bataille, entre les balles qui sifflent mais ne disent pas grand chose, quelques chiffres.

C’est incontestable, Aya Nakamura est au sommet.

En France, son deuxième album, " Nakamura ", sorti en 2018, a été couronné " disque de diamant " (équivalent 500 000 ventes). Si son succès se base principalement sur les écoutes en " streaming ", étant l’artiste francophone la plus populaire sur " Spotify " avec plus de 17 millions d’auditeurs mensuels en moyenne, elle a tout de même vendu 150 000 albums en " physique " et " numérique ".

Une performance.

D’autant que ce succès n’est pas simplement hexagonal. Le produit Aya Nakamura s’exporte : près de 500 000 exemplaires supplémentaires du même album ont été vendus dans le monde, particulièrement en Amérique latine.

Son tout dernier, " Aya ", dévoilé au mois de novembre, suit le même chemin, au sommet des ventes au niveau national et européen et des écoutes en " streaming " dans le monde entier sur " Deezer ".

" Beyoncé en moins fake "

"C’est un succès spectaculaire, irréfutable, observe Yves Bigot, ex-directeur général adjoint de Fnac Music Production, puis de Phonogram France (devenu Mercury), et aujourd’hui à la tête de la chaîne TV5 Monde. En France, Aya Nakamura parvient à parler à une très large part de la jeunesse. Et, à l’international, à part Stromae, aucun artiste francophone ne s’exporte aussi bien depuis très longtemps". Une situation qu’on pourrait croire illustrée dans son titre "Tchop" (album "Aya", 2020) : "Ton poto m’a validé, j’suis dans des coups, t’as pas idée".

Comment expliquer ce succès qui a tout d’un " raz-de-marée " ?

Sarah, 23 ans, rencontrée sur le groupe Facebook " Aya Nakamura fans " qui compte un peu plus de 28 000 membres, s’offusque de cette question.

" Et pourquoi pas ? ".

Il faut bien dire que, comme elle, les fans d’Aya Nakamura interrogés par " Marianne " sont nombreux à se sentir offensés par ces questions qui ont des airs de " procès en légitimité ".

" Si on aime Aya, c’est parce qu’elle est normale. Aya, c’est moi, c’est ma grande sœur, c’est ma pote, mais ça peut aussi être ma mère ", explique-t-elle.

Ciara, 19 ans, originaire de banlieue parisienne comme Sarah, acquiesce. " On se retrouve, on trouve un soutien en quelque sorte, développe-t-elle. Ce que j’aime - et je le vois beaucoup chez mes amies - c’est ce côté femme battante que l’on retrouve dans toutes ses chansons. Ses chansons parlent beaucoup d’histoire d’amour, de séduction, mais elle est toujours en mode combattante. C’est elle qui a le pouvoir. Ça inspire ".

Ami, 20 ans, héraultaise, ose une comparaison à " l’international " : " Il y a quelque chose de Beyonce en moins fake [faux, ndlr]. Une puissance, même si elle est banale - en fait - qui donne de la force. Elle nous fait planer mais elle nous pousse aussi, peut-être sans le vouloir ".

Si le style Aya Nakamura fait mouche du côté des quartiers populaires, certainement aidé par les emprunts à l’argot français comme africain, son succès touche bien au-delà de ces territoires.

« Son succès illustre une forme de revanche de la culture populaire , note Gabriel Segré, sociologue, auteur de " Fans de : sociologie des nouveaux cultes contemporains " (Armand Colin, 2014). L’artiste vient d’un milieu populaire, issue d’une famille malienne de cinq enfants, originaire de Bamako, qui débarque en Seine-Saint-Denis, et propose un objet culturel issu de la culture populaire écouté par de nombreux jeunes, de milieux autres, dont les milieux de classes moyennes ou bourgeoises. On retrouve la thèse du " mimétisme inversé " de Philippe Coulangeon : un mimétisme culturel qui ne fonctionne pas des héritiers en direction des membres des classes populaires ».

Dans son comportement

L’universalité de l’œuvre d’Aya Nakamura, bien que marquée, a une explication, selon le sociologue : le propos de fond de ses tubes qui révèle, finalement, une certaine complexité.

" Si l’on se penche sur les textes des chansons d’Aya, sur ses déclarations ou agissements, sur les propos tenus par son entourage, on peut saisir quelques éléments qui tracent les contours d’un système de valeurs , décrypte-t-il. On perçoit d’abord une définition et une représentation particulière, somme toute assez traditionnelle du masculin et du féminin, et des rapports de genre : la femme est sexy, pulpeuse, fortement sexualisée, objet de désir de l’homme, jalouse, tandis que l’homme est viril, puissant, musclé, fort... Toutefois, cette figure de la féminité se combine avec une image plus virile de la femme, de caractère, de poigne, qui peut, dans ses chansons, entrer en conflit avec ses rivales féminines, son homme volage ou - dans la vie, cette fois - des journalistes ou membres de son entourage professionnel ".

À ce " rapport trouble avec la féminité " et la domination masculine, s’ajoute un " narcissisme " souligné, une image de femme travailleuse, visible notamment dans son titre " Biff " (" Il croit être dans ma trajectoire, oh il est chou/J’fais mon biff et j’me débrouille toute seule/Ce que j’ai, je l’ai gagné toute seule "), " une agressivité assumée dans les rapports sociaux, bien loin de la culture de l’excuse ou de l’idéologie de la bienveillance, aux antipodes des normes de la culture bourgeoise traditionnelle ".

Une rebelle, Aya, " dans son comportement " (" Journal Intime ", 2017).

" Elle s’impose quoi ! ", reprend Sarah, jeune fan de l’artiste. Et c’est ce qui plaît.

Ce qui plaît moins - nous l’avons vu - c’est son verbe. Trop peu français, pour certains, vide, pour d’autres.

" On attend des choses d’elle qu’on ne devrait pas attendre, s’agace la linguiste Aurore Vincenti, auteure de " Les mots du bitume : de Rabelais aux rappeurs, petit dictionnaire de la langue de la rue ". Elle ne prétend pas faire de la littérature, elle fait de la musique, des tubes, elle fait sonner des mots ".

Selon elle, si les critiques sont si nombreuses et virulentes à son égard, c’est davantage la faute à une forme de " peur " - " la langue étant politique " - de voir le français être davantage " métissé " : " C’est une œuvre très contemporaine. Ses chansons reflètent une certaine mixité, un multiculturalisme. Elle emprunte des mots à de l’argot, à des dialectes. Elle utilise des anglicismes et elle mélange parfois le tout pour en former de nouveaux, c’est peut-être ce qui peut bousculer certains ".

Contre-culture

Si Aya Nakamura n’entend pas " réinventer la langue ", elle entend la faire " sonner " avec ses sonorités " afro-trap ". Et, même si ses paroles peuvent sembler " creuses " à la lecture, dans les faits, ça marche.

Resterez-vous immobile à l’écoute de " La machine " (Aya, 2020) ?

Allez-vous résister à réemployer ses trouvailles pour déstabiliser votre prochain ?

« On peut davantage comparer Aya Nakamura à une publicitaire , poursuit Aurore Vincenti. Elle a le sens de la " punchline ", de la phrase qui va " claquer ", doublé d’un sens de la musicalité. Même si elle reste dans un champ restreint en termes de thématiques (amours, trahisons, désirs), elle est aussi servie par un grand sens de l’humour une certaine autodérision et le tout crée des rengaines, des refrains, qui restent dans la tête, et des formules qui, pour une génération, deviennent cultes  ».

Des atouts bien souvent gommés au profit de ses défauts.

Faut-il y voir un énième conflit de classe sur fond de " pop urbaine " ?

« Tout cela révèle une contre-culture juvénile clivante, bien peu en règle avec les normes de la légitimité culturelle, mais dans laquelle se reconnaissent nombre d’adolescents ou jeunes gens. Une contre-culture en opposition avec la culture adulte, bourgeoise, ou même " branchée ", estime Gabriel Segré. Comme Booba ou avant lui Renaud la question de la qualité esthétique et créative de ces textes se pose. Eux - comme leurs productions - sont le siège d’un conflit esthétique, culturel, qui est aussi un conflit de classe et un conflit générationnel  ».

Ce personnage et ce langage " à la fois africain, tribal et urbain ", comme le décrit l’ex-rédacteur en chef du magazine " Rock & Folk ", Philippe Manœuvre, ne feront jamais l’unanimité.

Reste que ces ingrédients permettent aux productions françaises, bien qu’imparfaites pour beaucoup, de dépasser les frontières. Même Rihanna, " pop star " mondiale, s’est affiché se trémoussant sur du Aya.

Cette mixture polémique à la sauce Nakamura représente-t-elle une chance pour notre chanson ?

« Dans l’univers " Pop globalisé ", le français s’exporte peu, regrette Yves Bigot, aussi ex-président des " Victoires de la musique ". S’il y a des artistes français qui ont du succès ailleurs, comme " Daft Punk ", ils font bien souvent le choix de l’anglais. Et ce n’est pas le cas d’Aya Nakamura qui fait honneur autant au français qu’à ses origines, et avec succès.

Par ailleurs, vouloir uniquement conserver un français " pur ", celui de Jean Ferrat, de Léo Ferré, c’est s’assurer que le français finira par se rabougrir et qu’on ne l’entendra à terme qu’en France, en Suisse et en Belgique ».

Serions-nous ingrats ?

Qu’importe, avec ou sans le soutien des " puristes de la langue ", Aya, continue son chemin. C’est elle-même qui le dit : " T’inquiète pas, j’vais tout niquer, c’est la putain de life " (Jolie Nana, 2020).

Anthony CORTES

Marianne