Affaire Perronne : qu’a-t-on le droit de dire ou de ne pas dire lorsqu’on est médecin ?

, par  DMigneau , popularité : 0%

Affaire Perronne : qu’a-t-on le droit de dire ou de ne pas dire lorsqu’on est médecin ?

Christian Perronne, ex chef du service des maladies infectieuses à l’hôpital de Garches. Alexandre MARCHI - MAX PPP

Ce jeudi 17 décembre, l’AP-HP a annoncé démettre de ses fonctions de « chef de service » le professeur en infectiologie Christian Perronne. Le groupement l’accuse d’avoir tenu des " propos indignes de la fonction qu’il exerce ".

Mais, qu’a-t-on le droit de dire et de ne pas dire lorsqu’on est médecin ? Entretien.

Depuis le début de la pandémie, Christian Perronne a donné " du grain à moudre " aux divers services de " Fact Checking " (vérification de l’information, N.D.L.R.) dans les rédactions. Tout comme son verbe accusateur et son discours clivant ont contribué à faire " les choux gras " de chaînes " d’information " en continu.

On doit au désormais ex-chef du service des maladies infectieuses de l’hôpital Raymond-Poincaré à Garches plusieurs sorties " fallacieuses " qui ont brièvement provoqué l’indignation générale.

Au mois d’octobre, il avait affirmé qu’un " généraliste qui déclare un test Covid positif pour l’un de ses patients (…) touche de l’argent ", en plus de la consultation.

Dans la foulée, il avait déclaré que garder " longtemps " des patients " Covid " serait le " jackpot " pour les services de réanimation. Fervent défenseur de « l’hydroxychloroquine » et soutien indéfectible du professeur Didier Raoult, il a également accusé des médecins du CHU de Nantes d’avoir " laissé crever (son) beau-frère " en refusant de lui prescrire ce traitement.

Alors qu’il était dans " le collimateur " des autorités médicales depuis plusieurs mois, Christian Perronne est désormais visé par une plainte déposée par « l’Assistance publique des hôpitaux de Paris » (AP-HP) auprès du « Conseil départemental » de « l’Ordre des médecins ».

Dans le même temps, l’AP-HP a également décidé de mettre fin à ses fonctions de « chef de service » à l’hôpital Raymond Poincaré à Garches.

" Depuis plusieurs mois, dans un contexte de crise sanitaire, le professeur Christian Perronne a tenu des propos considérés comme indignes de la fonction qu’il exerce ", a expliqué l’AP-HP dans un communiqué de presse ce jeudi 17 décembre.

La preuve qu’un médecin ne peut donc pas tout dire... ou plutôt tout affirmer.

Qu’en est-il réellement ?

Pour " Marianne " le Dr Jean-Marcel Mourgues, vice-président du « Conseil national de l’Ordre des médecins » (CNOM), revient sur la nécessaire prudence que doivent adopter les médecins, notamment en période de crise.

Entretien.

Marianne : Par quoi est régie la parole des médecins ?

Jean-Marcel Mourgues : Il y a un ensemble de règles qui ont une portée générale, qui sont liées à la liberté individuelle de l’expression. Le médecin est libre de s’exprimer comme tous les citoyens.

Toutefois, la parole du médecin est régie par celle du code de déontologie, lui-même incorporé au « Code de la santé publique ». La communication d’un médecin doit s’accompagner d’une information claire, loyale et appropriée.

Et si jamais il y a des doutes, comme c’est le cas en ce moment dans le contexte de la pandémie, il faut évidemment mettre les choses au conditionnel et rappeler que " les vérités " que l’on énonce aujourd’hui ne sont pas encore pleinement étayées par la science et ne font pas forcément consensus.

Il n’y a pas de paradoxe là-dedans, mais bien deux niveaux.

D’abord la liberté d’expression, puis les obligations qui ont trait à celles de la communauté médicale et scientifique qui font que l’exigence de rigueur et la pertinence des propos tenus sont nécessaires. Car dans notre société, les médecins sont un tiers de confiance vis-à-vis de la population et des patients qu’ils sont amenés à soigner.

Marianne : De fait, quand on est médecin, professeur de médecine, qu’a-t-on le droit de dire ? De ne pas dire ?

Jean-Marcel Mourgues : Il n’y a pas d’interdiction de fait de l’expression, mais il y a plusieurs niveaux de précaution. On peut reprendre sans précaution de langage ce qui relève de vérités scientifiques et médicales anciennes dûment étayées et qui ne sont pas remises causes.

En revanche, lorsque l’on s’exprime sur des sujets très nouveaux tels que " Covid ", où les vérités du jour sont parfois remises en cause très vite, il est nécessaire d’assortir son message de prudence et donc du conditionnel.

On peut s’interroger bien sûr, mais il faut que le propos soit, au cas par cas, assorti de messages d’avertissement qui préviennent du fait que les vérités sur ce sujet ne sont pas stabilisées, ni durables et animent encore de façon unanime la " communauté scientifique ".

Marianne : Parce que les médecins ont une responsabilité de santé publique ?

Jean-Marcel Mourgues : Les médecins sont des " sachants ". Ils sont dépositaires de la connaissance médicale. Ils doivent jouer pleinement leur rôle de professionnel de santé en vérifiant la validité des informations dont ils ont la connaissance, avant de les divulguer de façon éclairée à leurs patients.

Ils ont une responsabilité tout à fait essentielle et majeure.

Marianne : Pour revenir au Dr Perronne, il a été démis de ses fonctions à l’AP-HP pour avoir tenu des " propos indignes de la fonction qu’il occupe ". Est-ce récurrent dans la profession ?

Jean-Marcel Mourgues : Dans le contexte de la pandémie, l’expression débridée de médecins a pris des proportions tout à fait inhabituelles.

Pourquoi ?

D’abord, parce qu’on est dans une situation inédite, face à une maladie inédite dont il y a un an, on ne connaissait rien.

Ensuite, parce que la pandémie affecte par définition l’ensemble de la population, qu’elle est d’une gravité particulière, que ses conséquences sanitaires sociales et économiques sont considérables.

L’angoisse qu’elle génère est importante.

Ainsi, les médecins sont appelés à s’exprimer. Les médias sont les premiers à solliciter leur analyse, et pas que. Certains sont sollicités pour leur éloquence et sont retenus pour le discours clivant qu’ils soutiennent. Et on peut regretter que les médecins n’aient pas toujours la sagesse, au sens philosophique du terme, d’avoir le recul nécessaire sur ce que doit être une " juste expression ".

Le recul nécessaire en admettant qu’un pan important des informations ne relève pas d’un consensus mais d’affirmations qui seront remises en cause demain.

Et c’est le caractère même de la science.

La " vérité scientifique " n’est jamais établie. C’est la relativité de la vérité. C’est Descartes… Mais à situation inédite, comportements inhabituels. On est dans une situation où un nombre élevé d’expressions ont dérogé aux règles de la communication attendue, mesurée, de la part des médecins.

On n’a jamais vu ça auparavant, si ce n’est de façon très ponctuelle.

Marianne : Dans " l’affaire Perronne ", le « Conseil départemental » de « l’Ordre des médecins » a été saisi.

Ses décisions ont-elles une valeur juridique ?

Jean-Marcel Mourgues : Bien sûr. Mais ce n’est pas le « Conseil » qui prend la décision. Qu’il s’agisse du « Conseil national » ou d’un « Conseil départemental », il décide simplement de déférer le médecin devant une chambre disciplinaire. Notamment parce qu’il considère qu’il y a une infraction vis-à-vis du « code déontologique ».

Par ailleurs, le « Conseil » peut : soit se saisir d’une situation, soit recevoir une plainte et traduire le médecin en chambre disciplinaire. À ce moment-là, comme ce sont des professions règlementées avec un « Code de déontologie », lorsqu’il y a une sanction de radiation, cette sanction s’applique. Un médecin qui aurait un exercice pendant la période de sanction ferait preuve d’un exercice illégal du métier.

Marianne : Que risque le professeur Christian Perronne ?

Jean-Marcel Mourgues : Ce serait un " pré-jugement " que de vous répondre. Je peux simplement dire que l’éventail de la peine va d’un avertissement à la radiation.

Marianne : L’épidémie de " Covid-19 " et son flot d’incertitudes vous fait-elle réfléchir à l’élaboration de nouvelles règles de déontologie ?

Jean-Marcel Mourgues : Il devrait y avoir une contribution sur la " juste expression dans l’espace public " du médecin. Il ne s’agit pas d’interdire l’expression mais d’avoir un " retour d’expérience " d’une situation complètement inédite, pour que des enseignements soient tirés et que les déviances ne se reproduisent pas à l’identique.

Encore une fois, on ne remet pas en cause l’expression du médecin, mais dans notre société, il est nécessaire qu’elle soit « éclairée » vis-à-vis de « l’opinion ».

Célia CUORDIFEDE

Marianne

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