Yan Morvan : " A la guerre, les ciels rouges n’existent pas "

, par  DMigneau , popularité : 66%

Yan Morvan : " A la guerre, les ciels rouges n’existent pas "

Photographe de guerre parmi les plus réputés, grand parmi les grands, Yan Morvan vient de passer dix ans à écumer la planète à la recherche de lieux oubliés, là où les hommes se sont affrontés dans un déchaînement de violence absolue. Après la guerre en direct pendant les décennies 80 et 90, voici les guerres d’autrefois. Résultat, un album aussi énorme qu’étonnant, des « Champs de bataille » désormais silencieux qui témoignent de la vanité humaine et de l’indifférence de la nature.

Entretien.

Quatre cent cinquante photos réalisées à la chambre, de mille cinq cent ans avant Jésus-Christ jusqu’à nous jours. La Mésopotamie et l’Italie, les Dardanelles et les guerres amérindiennes, le Mexique et les Balkans, la Russie et les îles du Pacifique. Là où il y a eu du sang, de la sueur et des larmes, on trouve aujourd’hui des champs de betterave, des vieux immeubles, des stations service, des ponts insignifiants ou des paysages grandioses. Du soleil, du gris, des corbeaux et des aigles. De la poussière et du soleil, de la neige et des fils électriques.

Plus de rois, plus de seigneurs, plus d’épées ni de canons. Plus de cris. Plus de râles. Tout ça pour ça ? Fallait-il tant de souffrance pour qu’aujourd’hui ne subsiste que le silence ? Pourtant ailleurs, en ce moment, cette histoire se répète. Elle aboutira à la même chose, elle est tout aussi absurde et insignifiante.

La guerre, expérience ultime, ne laisse finalement pas grand-chose derrière elle. Cet album le raconte. Il y a les photos, et des textes aussi, qui chacun décrivent par le menu ce qu’il s’est passé là où le regard n’accroche plus que les éléments d’un décor quotidien.

Il y a des batailles que l’on connaît, d’autres - la plupart - que l’on ignorait complètement. Fou d’histoire depuis son adolescence, Yan Morvan a préparé chacun de ses voyages avec la minutie d’un général en campagne. Une entreprise complètement folle, comme toute la vie de cet aventurier lettré et déconneur, travailleur acharné sous les apparences d’une décontraction polie.

Il nous a donné rendez-vous au Cyrano, près de la place de Clichy. Le bar de Verlaine. « J’aime bien, ici », dit-il. C’est vrai, c’est sympa. Il nous a raconté tout ça, et puis les gangs, aussi, qu’il a toujours photographiés depuis les années 70. Rockers, blousons noirs, redskins, black dragoons et aujourd’hui, les bandes de la Grande Borne, à Grigny. Il a fait tout ça gentiment, avec la bienveillance et le sourire des grands pros, en commandant des verres de blanc.

Attention quand même, ça secoue.

Marianne : Qu’est ce qui vous a amené au projet de « Champs de bataille » ?

Yan Morvan : J’ai fait vingt ans de photo de guerre, partout. D’abord du « hot shot », de l’actu pure. Ça, j’ai arrêté un jour de février 89 à Kandahar, en Afghanistan. J’avais passé des heures dans un trou avec des Talibans défoncés au shit qui criaient « Allah Akbar » et ça a commencé à tirer quand les russes, bourrés à la vodka, ont décidé d’attaquer. Moi, j’étais au milieu de ce truc et je me suis dit « ok, c’est n’importe quoi, le hot shot c’est plus fait pour moi ».

Donc, après j’ai fait de la photo de magazine, toujours les conflits mais des histoires au long cours, au Mozambique, en Ouganda, au Kurdistan. J’avais trouvé un thème que je déclinais dans les journaux, je demandais aux réfugiés « Quel est le dernier objet que vous emmèneriez avec vous ? » C’était plus cool, même si c’était toujours plein de péripéties, avec des snipers qui nous tiraient dessus.

Un jour, en 99, j’étais à la frontière entre le Kosovo et l’Albanie, dans la montagne, et là il y a une famille qui se pointe, tous les journalistes se sont précipités dessus. Je me suis demandé ce que je foutais là, dans ce cirque. Et j’ai décidé d’arrêter, ça n’avait plus de sens.

Je suis revenu à Paris où, en 2000, j’ai recommencé à suivre les gangs.

Entre temps, en septembre 99, j’avais eu un accident de moto très grave. J’ai fait un mois et demi d’hosto et j’ai entamé un travail sur les accidents de la route. Je vais beaucoup aux Etats-Unis aussi. Ce pays, c’est « nawak », l’homo americanus avec tous ses excès, les cheerleaders et les gens qui se déguisent en personnages de l’âge de pierre pour baiser.

Un jour je me retrouve à Washington, dans l’état de Seattle, je voulais acheter des piles dans un magasin et là, je tombe sur l’objet dont j’avais toujours rêvé : une Deadorff, une chambre en bois 20x25. Ça a été le déclic. L’année d’après, en 2004, c’était le soixantième anniversaire du débarquement de Normandie.

Marianne : Donc vos premières photos de la série, ce sont les plages du débarquement ?

Yan Morvan : Oui. Je ne travaillais plus avec Sipa, mais avec Corbis. Ils m’ont suivi et pendant quinze jours j’ai fait ça, j’ai appris. Mais personne n’a voulu de mes photos ! On me disait « Ouais c’est sympa, mais ça raconte rien ». Les journaux voulaient des trucs avec des effets, des ciels rouges ou des nuages noirs bidouillés, des trucs à la Salgado, du Yellow Corner quoi !

Mais moi, je sais ce que voient les soldats, et les ciels rouges ça n’existe pas. C’est du spectacle, et sur le spectacle je suis « situ », tout est faux. C’est pour faire gober des trucs aux gens. Tous les héros que j’ai rencontrés à la guerre, palestiniens, israéliens, sri-lankais, ils sont morts ou blessés. La guerre, je dis pas que c’est bien, mais je dis que ça existe. Alors j’essaie d’être au plus près d’une certaine vérité, d’une certaine éthique. Au plus près des champs de bataille.

Là où j’en étais, j’avais approché la " non-photographie ", l’image sans effet, l’image sans colorant. Personne n’y croyait, mais moi j’y croyais. Je sais toujours quand une photo est bonne. J’ai continué, dans des pays proches, Italie, Allemagne. J’ai présenté mon travail au Centre National d’Arts Plastiques.

Le problème de notre époque c’est qu’elle n’a plus de mémoire, ni d’histoire. Et puis au début 2005, j’ai rencontré Vera Hoffman, éditrice du groupe Libella, qui soutient le festival d’Arles. Elle venait de créer une nouvelle maison avec Marco Zappone. Ils m’ont suivi, tous les frais étaient pris en charge, c’était énorme. Je n’étais pas payé, mais j’ai pu faire trente-cinq pays, un rêve de photographe.

Marianne : Vous prépariez chaque déplacement minutieusement ?

Yan Morvan : J’ai la chance d’avoir une grande culture historique. Depuis que j’ai huit, dix ans, j’achète et je lis des livres, tout le temps. Donc, tout est préparé à l’avance et je ne perds pas de temps. Je ne parle pas. Je suis hyper concentré, complètement dans ce que je fais. C’était très intense, je n’ai pas arrêté. Je suis allé de découverte en découverte, vraiment passionnant.

En Egypte, la bataille des pyramides, c’est pas vraiment du côté des pyramides. Les guerres amérindiennes, personne n’en parle, ce sont des guerres d’extermination pure. Les indiens ont essayé de sympathiser mais ça ne l’a pas fait. L’idée, c’était vraiment de les faire disparaître pour prendre leur place, une violence absolue. La Berezina, en Russie, il a fallu marcher deux heures dans la neige pour arriver au bon endroit, avec tout le matos. Ca aide à rester en forme. A Hamburger Hill, au Viet-Nam, pareil, des heures à crapahuter. Et quand j’y suis, je suis à fond dans le truc.

Marianne : Vous revivez les batailles ?

Yann Morvan : Complètement. Je suis dedans. C’est très émouvant de se retrouver là où ces événements se sont déroulés. La guerre c’est un truc terrifiant. Tout se réveille : le courage, la lucidité, l’amour, la haine, le désespoir, la peur. Je l’ai vécu souvent. Ca m’est arrivé plus d’une fois, quand je faisais du « hot shot », de me dire « dans une minute, je suis mort ». Alors que t’es en pleine forme, en pleine possession de tes moyens.

A vingt ans, au début, on n’a pas peur. Et puis, je pense qu’on est fait pour ça ou pas. Moi, à cette époque, j’avais une telle dose de peur que je sortais la bonne photo. Je travaillais seul. Je ne fréquentais personne. C’est comme ça qu’on est dedans. Je ne me mélangeais pas à la meute. Et c’est pour ça que ces trous du cul ne font pas de bonnes photos, parce qu’ils ne se concentrent pas.

Don Mac Cullin, quand je l’ai approché sur le terrain, il m’a viré, « Toi tu te casses, je veux pas de toi ». Le problème de tous ces mecs, c’est qu’ils ont pas le film, pas la bonne image, pas de culture. Mais ce qui plaît aujourd’hui, c’est toute cette esthétisation. Les gens préfèrent aller voir « Star Wars » qu’un film de Resnais. Ils veulent de la comédie. Pour moi, le vrai film de guerre, c’est « La ligne rouge ». Il atout compris et su montrer l’essentiel dans tout ça. La beauté de la nature et la violence, la solitude, ces guerres terribles du Pacifique que l’on connaît mal.

Marianne : Vous avez fait des rencontres en effectuant ce travail ?

Yan Morvan : Non, vraiment. Je bosse. Je ne fais rien d’autre. Je ne perds pas une minute, je ne suis pas là pour flâner. Parfois j’étais avec deux de mes fils, Colin et François, c’était génial de faire ça en famille. Eux, ils savent comment je fonctionne. Mais j’ai eu de grosses frayeurs. En Lybie, c’est devenu un truc de malade. Syrthe, ça pue vraiment. Benghazi, je me suis fait choper par un groupe, comme d’habitude, « t’es un espion israélien », « t’es un occidental, on va te vendre ». Là je me suis mis à genoux et je leur ai dit que j’avais quatre enfants. Ils se sont marrés et ils sont partis.

Marianne : Vous les avez tous photographiés, ces « champs de bataille » ?

Yan Morvan : Vous rigolez ? C’est sans fin. J’aimerais beaucoup faire le 2. Là j’en prépare un qui sera spécifiquement consacré au Liban, je voudrais repartir un mois ou deux.

Marianne : Vous n’arrêtez jamais ?

Yan Morvan : Non, j’ai besoin d’avoir des projets. Je suis curieux, toujours en mouvement. C’est ça qui me définit. Mais je suis branché sur " on/off ". Je suis capable de rester allongé une semaine sur mon lit. Et après je repars de plus belle.

Là j’essaie de monter un truc en Bulgarie, en Turquie et en Grèce. Je veux faire l’Irak et la Syrie maintenant et les grandes batailles d’Afghanistan. J’ai été approché par des milliardaires chinois qui veulent faire un genre de « Champs de bataille » dans leur pays. Là, non seulement c’est très mal connu, mais en plus, on entre dans une autre dimension financière. D’ailleurs, je n’ai rien gagné pendant ces dix ans, même si je bossais comme un fou. Là, ça va mieux. Je n’ai plus que deux huissiers qui sonnent chez moi. Il n’y a pas si longtemps, j’étais à dix. Et puis j’ai repris mon travail sur les gangs.

Marianne : Vous êtes très connu pour ce travail, depuis les années 70. Ca a démarré comment ?

Yan Morvan : J’étais à la fac de Vincennes, j’ai fait deux ans de maths-physiques, mais je voulais faire de l’histoire. Je ne connaissais personne. Les gens étaient plus pauvres que maintenant. Je traînais et puis, au hasard des rencontres, j’ai commencé comme ça, avec trois francs six sous.

Ca n’intéressait personne au début. J’ai pris des coups dans la gueule. Il y avait vraiment des abrutis. Mais c’était de la bagarre, violent souvent, il y avait des morts mais c’était rare. Maintenant les mecs sont armés, il y en a partout. Là, je suis souvent à la Grande Borne, à Grigny, avec un mec génial, Kizo, qui aide les jeunes à s’en sortir par le sport.

Là-bas, c’est hyper violent. Lui, il est cool, genre un haïtien un peu mystique, mais je l’ai vu séparer des mecs, impressionnant. Il a monté une compétition, le « No joke », avec des défis de pompes et de tractions. Ils s’occupent de gamins dans des orphelinats au Congo, en Amérique du Sud.

C’est arrivé que des mecs me menacent, alors je leur dis : « qu’est ce que tu veux me faire ? J’ai déjà été condamné à mort deux fois, au Liban ». Enfin, pas vraiment, vu que je suis pas mort. J’ai pas de problème d’égo, parce que je sais que je suis bon et que j’ai réalisé ce que je voulais.

Ce boulot sur les champs de bataille, j’en suis fier. Je réalise à peine que j’y suis arrivé, c’était un truc de dingue.

Propos recueillis par Vladimir De Gmeline

Marianne

Photos de Yan Morvan, textes de Gaëlle Maïdon et Sarah Bertin. 660 pages – 430 images. Edition courante, 69 euros.