Victor Hugo : « Les barbares de la civilisation »

, par  DMigneau , popularité : 0%

Victor Hugo : « Les barbares de la civilisation »

Dans le cadre de notre série « Les grands textes », nous publions un extrait des " Misérables " (Partie IV, Livre I, Chapitre 5) où Victor Hugo esquisse ce qui sera plus tard l’âme de son " Quatrevingt-treize ".

Dans " Les Misérables ", déjà, il écrivait : « 93 ! J’attendais ce mot-là. Un nuage s’est formé pendant quinze cents ans. Au bout de quinze siècles, il a crevé. Vous faites le procès au coup de tonnerre. »

Ce bref extrait, fondamental, conserve toute sa pertinence.

En 93, selon que l’idée qui flottait était bonne ou mauvaise, selon que c’était le jour du fanatisme ou de l’enthousiasme, il partait du faubourg Saint-Antoine tantôt des légions sauvages, tantôt des bandes héroïques.

Sauvages.

Expliquons-nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ?

Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, " l’édénisation " du monde, le progrès ; et cette chose sainte, bonne et douce - le progrès - poussés à bout, hors d’eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la bouche.

C’étaient les sauvages, oui ; mais les sauvages de la civilisation.

Ils proclamaient avec furie le droit ; ils voulaient, fût-ce par le tremblement et l’épouvante, forcer le genre humain au paradis.

Ils semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la lumière avec le masque de la nuit.

En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants - mais farouches et effrayants pour le bien - il y a d’autres hommes, souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis qui, accoudés à une table de velours au coin d’une cheminée de marbre, insistent doucement pour le maintien et la conservation du passé, du moyen âge, du droit divin, du fanatisme, de l’ignorance, de l’esclavage, de la peine de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le sabre, le bûcher et l’échafaud.

Quant à nous, si nous étions forcés à l’option entre les barbares de la civilisation et les " civilisés " de la barbarie, nous choisirions les barbares.

Mais, grâce au ciel, un autre choix est possible. Aucune chute à pic n’est nécessaire, pas plus en avant qu’en arrière.

Ni despotisme, ni terrorisme. Nous voulons le progrès " en pente douce ".

Dieu y pourvoit. L’adoucissement des pentes, c’est toute la politique de Dieu.

Victor Hugo

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