Vers un monde sans travail ? Derrière la mythologie capitaliste, la lutte des classes

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Vers un monde sans travail ? Derrière la mythologie capitaliste, la lutte des classes

Le « capitalisme » vit d’exploitation mais aussi de mythologies.

Parmi les mythologies remises constamment " au goût du jour ", celle de " l’automation du travail " joue un rôle essentiel. Dans sa version la plus contemporaine, elle invite à imaginer un monde où le travail se serait débarrassé de l’humain. Mais la force de cette mythologie est qu’elle semble réaliser un rêve des pensées radicales : libérer les vies humaines de l’aliénation du travail, d’où parfois une confusion chez certains auteurs critiques du « capitalisme » quant à de telles promesses.

Dans son ouvrage " Les capitalistes rêvent-ils de moutons électriques ? " (Editions Grevis, 2021), Jason E. Smith déconstruit efficacement cette mythologie et dessine l’horizon du capitalisme contemporain : chômage, misère et précarité pour une majorité de la population.

Dans l’introduction à cet ouvrage, Daria Saburova replace les analyses de J. E. Smith dans les débats sur le capitalisme contemporain et appelle à penser le « Travail » à partir des luttes concrètes des travailleur·ses plutôt que depuis les laboratoires des " intellectuels ".

Introduction

Nous vivons dans un monde où les merveilles de la science-fiction — qui vont des maisons " connectées " aux voitures " autonomes ", des centrales solaires aux projets de l’exploitation minière de l’espace — co-existent avec les bidonvilles dont les habitants, privés d’accès aux biens et services élémentaires, sont voués, dans le meilleur des cas, aux emplois informels et à faibles salaires.

Dans les pays du centre du système « capitaliste », les conditions de vie des populations laborieuses stagnent et pendant que le travail s’intensifie pour certains, d’autres peinent à trouver un emploi stable, bien payé et correspondant aux qualifications.

Il n’est pas étonnant dès lors que la fascination croissante suscitée par les innovations technologiques soit simultanément mêlée d’espoirs et d’angoisses.

Une bonne partie de celles-ci tournent autour des conséquences présumées des progrès récents des technologies de l’information et de la communication, de la " robotique " et de " l’Intelligence Artificielle " sur le monde du travail.

Les caisses en " libre-service ", les " robots de nettoyage " et les " traducteurs automatiques " annoncent-ils la libération pour l’humanité du fardeau ancestral du Travail ?

Ou sont-ils des signes avant-coureurs d’une crise sociale sans précédent, marquée par un chômage de masse, des inégalités extrêmes et la fascisation accrue de la politique ?

Dans tous les cas, nous dit-on, le travail humain tend à disparaître, à devenir inutile. Selon un rapport de l’Université d’Oxford largement cité, jusqu’à 47 % des emplois pourraient complètement disparaître au cours des prochaines décennies [1].

Depuis la crise de 2008, un certain discours sur " l’automation " s’est cristallisé autour de ces inquiétudes, les faisant accéder à une forme de légitimité [2].

Selon les théoriciens de " l’automation ", la raréfaction de l’emploi - notamment de l’emploi qualifié et bien rémunéré - serait l’effet d’une hausse spectaculaire de la productivité. Dans les années à venir, il s’agirait de se préparer à l’extension du " chômage technologique " annonçant un monde sans travail.

Ce discours, qui est encore mal connu du lecteur français, n’est pas nouveau en soi. L’Histoire du « capitalisme » est inséparable du développement technologique qui permet des gains de productivité à travers les économies de main-d’œuvre.

Selon Marx, le « Travail » n’est réellement subsumé sous le « Capital » qu’à partir du moment où l’accumulation de la " sur-valeur " passe non plus par le simple allongement de la journée de travail, mais par la réorganisation continue du procès de production sur de nouvelles bases technologiques [3].

Chaque nouvelle restructuration importante réveille les anxiétés devant la perspective du remplacement total et imminent du travail " vivant " par le travail " mort " objectivé dans les machines.

En ce sens, il s’agit d’un discours cyclique qui accompagne dès ses débuts l’Histoire du « capitalisme ». Source d’enthousiasme chez les patrons et d’inquiétude chez les travailleurs, l’image de l’usine sans ouvriers hante l’imaginaire des sociétés « capitalistes » au moins depuis l’introduction dans les fabriques britanniques des premières machines à filer automatiques [4].

Jusque-là, les projections d’un monde sans travail se sont pourtant avérées fausses : bien que certaines tâches et même certains métiers disparaissent et que des pans entiers de « l’Economie » atteignent des niveaux de productivité spectaculaires, de nouveaux secteurs d’activité viennent " absorber " le « Capital » et la main-d’œuvre excédentaires.

C’est ce qui s’est passé d’abord avec l’agriculture, ensuite avec l’industrie, le secteur des services comptant aujourd’hui près de 74 % de la force de travail dans les pays à revenu élevé et 52 % à l’échelle mondiale [5].

Mais les auteurs de " la vague " la plus récente du discours de " l’automation " nous assurent que cette fois, tout est différent.

La " digitalisation " croissante de « l’Economie », les progrès de " l’Intelligence Artificielle " et de la " robotique " ouvriraient la voie à une véritable " révolution technologique ", un " deuxième âge de la machine " [6], une " troisième grande disruption " [7].

La spécificité de cette dernière grande disruption est la possibilité d’une automation totale du « Travail ». Non seulement les tâches manuelles et cognitives les plus " routinières ", mais également les opérations intellectuelles hautement qualifiées et les mouvements exigeant une orientation spontanée dans un milieu imprévisible seraient " automatisables " grâce à l’augmentation considérable des systèmes de calcul et l’amélioration des systèmes de rétroaction.

Les usines " Philips " et " Tesla " appliquant l’approche de la " fabrication dans le noir " (" lights-out manufacturing ") atteindraient déjà le rêve de la fabrique automatique. Mais cette fois, aucun secteur ne serait là pour " absorber " la main-d’œuvre " libérée " par " l’automation " de l’industrie, puisque les services eux-mêmes seraient désormais " automatisables ".

Ce discours est porté non seulement par les « libéraux » techno-futuristes et les entrepreneurs de la Silicon Valley, mais également par une partie de la gauche d’inspiration " marxiste ". Parmi l’avalanche d’articles et d’essais parus ces dernières années, il faudrait mentionner le très influent " Inventing the Future " de Nick Srnicek et Alex Williams (2015), " Postcapitalism " de Paul Mason (2015), " Four Futures " de Peter Frase (2016) et " Fully automated Luxury Communism " d’Aaron Bastani (2019)[8].

Bien qu’ils reconnaissent la nature contradictoire des développements technologiques actuels — tant que les moyens de production appartiennent encore aux « capitalistes », la " machinerie " est principalement utilisée pour réduire les coûts de production en licenciant les travailleurs —, leur conviction est que les tendances à l’œuvre dans le capitalisme contemporain indiquent la direction vers un monde sans travail, ou du moins un monde où le travail nécessaire à la « reproduction sociale » aura été réduit au point de n’occuper qu’une place marginale dans l’existence sociale et personnelle.

Ainsi, la plupart de ces auteurs soulignent que la concurrence « capitaliste » n’est pas uniquement le moteur du développement technologique, c’est aussi une entrave à la pleine réalisation de son potentiel à travers l’imposition des brevets, la constitution des monopoles et le recours à la force de travail à bas coût au détriment de l’investissement en machines et en équipements.

Dans ces conditions, le seul projet " progressiste " que la gauche peut offrir est celui de l’accélération en vue de l’automation totale ; un projet utopique revendiqué comme tel [9].

Mais le diagnostic de la situation économique présente dressé par le discours de " l’automation " correspond-il à la réalité ?

D’une part, certaines innovations emblématiques semblent prouver que " l’automation " poussée d’une bonne partie de nos activités productives soit - en effet - techniquement possible. Mais ces exemples ne sont que " l’arbre qui cache la forêt ", puisque la prétendue disruption se déploie sur fond d’une longue période de stagnation économique.

L’année 2020 a vu la parution quasi-simultanée des livres " Smart Machines and Service Work " de Jason E. Smith [10] (" Les capitalistes rêvent-ils de moutons électriques ? " dans la présente traduction) et " Automation and the Future of Work " d’Aaron Benanav [11] qui " déconstruisent " efficacement l’optimisme technologique du discours de " l’automation ".

Ces deux auteurs partagent un certain nombre de thèses communes.

Ils commencent tous deux par souligner que les données relatives à l’évolution des taux de croissance, des taux de productivité et des taux d’investissement contredisent de manière évidente la thèse de la fin imminente du « Travail ».

En effet, le rythme de croissance du PNB et de la productivité du travail dans les pays du centre du système « capitaliste » a chuté de manière dramatique depuis les années 1970 et s’est encore davantage ralenti depuis la crise de 2008.

Aux États-Unis, le taux d’investissement « privé » en équipements, infrastructures et logiciels est passé de 5,2 % dans les années 1990 à seulement 0,5 % entre 2000 et 2011 [12].

Si le discours de " l’automation " identifie donc correctement le problème — il n’y a pas assez de travail pour tout le monde — il se trompe quant à la cause de ce phénomène.

Ce n’est pas la croissance spectaculaire de la productivité du travail à travers " l’automation " accélérée qui en est responsable, mais la stagnation séculaire de l’économie capitaliste, le ralentissement des taux de croissance ayant surpassé le ralentissement des gains de productivité [13].

Benanav et Smith s’accordent ensuite sur le fait que cette dépression économique qui dure depuis plusieurs décennies se traduit moins par la hausse tendancielle du " chômage technologique " que par l’extension du sous-emploi et la polarisation croissante du « marché du travail » : d’un côté, se constitue un petit noyau de travailleurs très qualifiés, bénéficiant de hauts salaires et de protections sociales ; de l’autre, dans ce qu’on appelle le secteur des « Services », le nombre d’emplois peu qualifiés, mal payés et précaires augmente.

Enfin, ils voient dans le discours contemporain de " l’automation " à la fois une manifestation cyclique de l’idéologie spontanée du « capitalisme » et un reflet de la fascination qu’exerce sur nous la percée boursière des entreprises de la " Big Tech ", renforcée par l’importance croissante dans nos vies des " plateformes numériques " et des « réseaux sociaux ».

Toutefois, ces phénomènes appartiennent respectivement aux sphères de « la Finance » et de consommation n’ayant que peu d’influence sur la hausse de la productivité du travail.

Mais les limites de l’argument d’Aaron Benanav tiennent à ce qu’il s’arrête à la thèse de la croissance déséquilibrée entre le secteur « industriel » et le secteur des « services » comme le dernier mot de son modèle explicatif.

En suivant Robert Brenner, il considère que la cause centrale du ralentissement de la croissance vient de la " sur-capacité " de la production industrielle [14]. La concurrence " inter-capitaliste " mondiale mène à saturation des marchés des biens manufacturés, causant la baisse de la rentabilité dans ce secteur et la ré-allocation des capitaux et de la main-d’œuvre dans le secteur des « Services » structurellement plus intensif en travail.

Paradoxalement, si le secteur des « Services » n’a pas remplacé le secteur « industriel » comme moteur de la croissance, c’est à cause de la résistance même des services aux technologies économisant le travail.

Ce que le discours de " l’automation " n’a pas compris, c’est que, dans le cadre de l’économie « capitaliste », la destruction des emplois par " l’automation " peut - en fait - être atténuée par davantage " d’automation " et l’augmentation consécutive du volume de la production [15].

Mais qu’est-ce qui rend les « Services » résistants à " l’automation " ?

Nous connaissons pourtant des Services susceptibles de connaître des gains de productivité importants, comme la " Grande distribution " ou la " restauration rapide ".

La notion de « Service » est-elle vraiment utile pour comprendre les disparités entre différents secteurs ?

Smith montre - et c’est l’une des forces de son livre - que la notion de « Service », qui s’attache à la forme concrète du procès de travail, obscurcit davantage de choses qu’elle ne permet d’expliquer.

Pour comprendre le rythme et les effets de " l’automation " sur le « monde du travail », il est bien plus important de voir comment la force de travail se distribue entre les activités qui produisent de la valeur et d’autres qui n’en produisent pas.

Smith identifie trois raisons de l’impact négligeable des progrès technologiques récents sur la hausse de la productivité moyenne du travail.

Premièrement, " l’automation " de certaines activités se heurte aujourd’hui à des obstacles de l’ordre technique : la plupart des procès de travail qui attendent à être " automatisés " exigent des connaissances et des capacités corporelles intuitives comme les tâches manuelles consistant à saisir, plier, etc. ou des activités socialement " médiatisées " et " relationnelles " comme les " services à la personne ".

Des perfectionnements importants dans ce domaine sont toutefois techniquement possibles. En Chine, les robots désinfectants, les robots livreurs et patrouilleurs ont été massivement déployés dans les hôpitaux pendant l’épidémie du " COVID-19 ".

Le Japon, qui fait face à une population vieillissante, est à la pointe des expérimentations des robots " soignants " [16].

Certes, d’autres obstacles peuvent intervenir dans la diffusion effective de ces innovations. " L’automation " des services à la personne, qui impliquent un fort aspect interactionnel et émotionnel, pose des problèmes de l’ordre juridique et éthique, comme le montrent justement les débats autour des robots " soignants " [17].

Pourtant, le « capitalisme » s’est historiquement montré capable de surmonter les protestations morales qui le visent. Le rythme du développement et de la diffusion des innovations technologiques dépend très fortement des avantages économiques qu’elles peuvent représenter pour les entreprises.

En ce sens, l’obstacle bien plus important à la hausse rapide de la productivité dans la sphère des « Services » est l’abondance de la force travail à bas coût qui rend l’investissement dans le développement des systèmes automatiques peu attractif pour le « Capital ».

Le caractère politiquement désorganisé de la " force de travail " dans le secteur des « Services » contribue au maintien des salaires à un niveau particulièrement bas.

Enfin, selon le troisième argument qui constitue - selon nous - l’intérêt principal du livre de Smith, les freins à l’automation généralisée du travail seraient liés à la crise de profitabilité ancrée dans l’expansion depuis des décennies du travail " improductif ".

Pour expliquer la baisse tendancielle de la " profitabilité ", Smith ne se contente pas du modèle de croissance déséquilibrée formulé par William Baumol [18]. Ce dernier fonde son modèle sur la distinction entre un secteur Industriel technologiquement " progressif " et un secteur technologiquement " stagnant " des « Services ».

Le procès de travail industriel se prête selon Baumol à des gains importants et continus de productivité et aux " économies d’échelle ", alors que celui des « Services » y résiste en raison de ses caractéristiques intrinsèques.

Ainsi, dans la mesure où " l’automation " croissante dans le secteur manufacturier soit corrélative de l’extension du secteur des « Services » qui absorbe la force de travail excédentaire, le taux de croissance de l’économie dans son ensemble est soumis à une baisse tendancielle, le dynamisme même du " secteur-clé " de l’économie étant paradoxalement la cause de la stagnation séculaire et donc du ralentissement de " l’automation " et de la hausse moyenne de la productivité du travail.

Si Smith accepte la conclusion de cette analyse dans ses grandes lignes, le problème avec la distinction mobilisée par Baumol et reprise par Benanav est qu’elle s’appuie sur une définition trop intuitive d’un « Service » comme activité qui ne produit aucun objet séparé tangible : l’acte de production coïncide avec l’acte de consommation.

Selon Smith, une telle catégorie est dépourvue de pouvoir analytique et explicatif.

Premièrement, elle recouvre des procès de travail concrets trop hétérogènes.

Deuxièmement, elle brouille la distinction entre les services destinés aux consommateurs et les services destinés aux entreprises.

Troisièmement, certaines activités que l’on range parmi les « Services » sont - en fait - partiellement " automatisables ", telles l’industrie du " fast-food " ou la " Grande distribution ".

Enfin, et surtout, elle masque la distinction plus fondamentale entre le travail " productif " et le travail " improductif ". Seule cette distinction, qu’il emprunte à Marx, permet d’après Smith de percer le mystère du ralentissement des gains de productivité et rendre compte théoriquement du paradoxe signalé par Baumol.

Selon Marx, la distinction entre le travail " productif " et le travail " improductif " permet de caractériser la forme spécifiquement capitaliste d’exploitation[19].

Tout travail produit - par définition - " quelque chose ", une " valeur d’usage " quelconque. Mais parmi les activités " productives " au sens large, certaines seulement participent au procès de valorisation du « Capital ».

De ce point de vue, est considéré comme " improductif " tout travail qui ne rapporte aucun profit à l’entrepreneur « capitaliste », par exemple le travail effectué par une femme de ménage au domicile de l’entrepreneur.

Le même travail effectué par un salarié d’une entreprise de nettoyage sera - en revanche - qualifié de travail " productif ". Ce qui définit donc le travail comme " productif " ne dépend pas des spécificités du procès de travail concret, mais de sa contribution à la valorisation du « Capital » qui l’emploie.

Mais le tableau se complique lorsque l’on considère les choses non plus du point de vue d’un capitaliste individuel, mais du point de vue du " circuit du capital " dans son ensemble. Il existe des travaux qui rapportent du profit aux capitaux individuels tout en représentant des " faux frais " du point de vue du système.

Marx range dans cette catégorie tout le travail dépensé à faire circuler la valeur, dans les secteurs " commercial " et " financier ". Bien que ces activités soient absolument indispensables au fonctionnement du « capitalisme », la valeur n’y fait que changer de forme et de mains.

Enfin, peuvent être considérés comme " improductifs " les travailleurs de « l’État » et des « Services publics », rémunérés par des prélèvements effectués sur les profits à travers le système de taxation.

Jason E. Smith cherche à mobiliser ces catégories pour rendre compte du rythme et des modalités d’accumulation du capitalisme contemporain.

Conscient de la valeur purement théorique de la distinction entre le travail " productif " et " improductif ", qui n’est pas très commode pour décrire les procès de travail concrets, l’auteur considère néanmoins qu’elle peut venir actualiser et compléter la théorie " marxienne " de la baisse tendancielle du taux de profit [20] et de jeter ainsi une lumière nouvelle sur la crise actuelle de " profitabilité " et les perspectives de " l’automation " du travail dans les limites des rapports sociaux existants.

L’introduction de nouvelles machines dans le procès de travail mène à la baisse de la quantité du travail " vivant " proportionnellement au volume des moyens de production qu’il met en œuvre. Or, comme Marx l’explique dans le chapitre XIII du Livre I du " Capital ", les machines, qui représentent du " travail mort ", ne produisent pas de valeur et, par conséquent, de " survaleur ".

Une partie de leur valeur propre qui correspond au temps de travail socialement nécessaire à les fabriquer est simplement transférée au produit par le travail " vivant ". Une nouvelle technologie peut donc donner au capitaliste " individuel " un avantage temporaire sur ses concurrents, mais à long terme et d’un point de vue systémique, le progrès général de " l’automation " sape la base même sur laquelle repose le processus d’accumulation du « Capital », à savoir l’exploitation de la « force de travail ».

C’est ce processus qui s’exprime sous la forme de la baisse tendancielle du taux de profit [21].

Un certain nombre de contre-tendances permettent de prévenir la baisse du taux de profit, comme l’augmentation du volume de la production ou l’intensification du travail et la baisse des salaires.

Or, ces contre-tendances augmentent le besoin en travailleurs " improductifs " :

- la discipline des travailleurs demande l’augmentation du personnel surveillant et " managérial " ;

- l’extension des marchés augmente l’importance du secteur logistique et de la distribution ;

- l’intensification de la concurrence mondiale suscite de nouveaux besoins en services légaux, en marketing etc.

La raison de la stagnation actuelle de l’économie « capitaliste » réside donc précisément dans le dynamisme de son secteur productif, puisqu’il est corrélatif de l’extension du secteur " improductif " qui bénéficie - par ailleurs - de l’afflux d’une main-d’œuvre bon marché libérée par les gains de productivité atteints dans le secteur " productif ".

Cette sur-abondance de « l’Offre de travail » freine à son tour les progrès de " l’automation ".

En d’autres termes, l’économie « capitaliste » est soumise à une logique d’automation inégale et combinée : le déséquilibre des rythmes de développement et de diffusion des innovations technologiques n’est pas dû au hasard, mais s’avère être un trait structurel du « capitalisme », la " loi absolue " de son développement.

L’argument central de " Les capitalistes rêvent-ils de moutons électriques ? " fournit une approche marxiste originale des transformations actuelles du « monde du travail » qui dissout l’illusion " techno-déterministe " d’un dépassement immanent du « capitalisme » vers un " communisme " luxueux entièrement automatisé.

Mais son intérêt est également politique en ce qu’il pointe implicitement les limites de la pensée utopique dont se revendiquent ouvertement les théoriciens de " l’automation " en se focalisant plutôt sur les possibilités réelles incarnées dans les luttes sociales existantes.

En effet, le discours de " l’automation " oscille en permanence entre un " déterminisme technologique " qui voit dans " l’automation " du travail une nécessité de l’Histoire et l’affirmation volontariste d’une politique basée sur l’utopie d’une société " post-travail ".

La dimension " utopique " est subordonnée à la dimension " déterministe " : le développement des forces productives, laissé à lui-même, va dans le sens de la disparition du travail et on ne saurait que freiner ou accélérer ce processus fondamental, linéaire et inéluctable.

Mais si, comme le montre Peter Frase dans " Four Futures ", ce développement ouvre potentiellement la voie à des scénarios " socio-politiques " variables, allant du communisme " de l’abondance " à un capitalisme " rentier " où les inégalités et les hiérarchies sociales attendraient des niveaux colossaux, c’est plutôt ce dernier scénario que les théoriciens de " l’automation " voient se dessiner tendanciellement dans le cadre des rapports sociaux existants.

L’utopie intervient donc comme l’autre versant de cette pensée " techno-déterministe " : pour éviter le pire, il faut imaginer et promouvoir dans le débat public l’idéal d’une société " post-travail " où chacun puisse profiter des gains de productivité prodigieux.

Concrètement, il n’existe encore aucune institution ou sujet politique capable de porter le projet du " post-travail ". Le mouvement ouvrier luttait à l’intérieur et contre le « Capital », du point de vue du « Travail », un point de vue dont les théoriciens de " l’automation " aimeraient précisément se débarrasser.

À la fin du siècle dernier, le " post-opéraïsme " a déjà cherché à remplacer la figure de l’ouvrier de l’industrie par la figure de l’ " ouvrier social " comme sujet antagoniste du « Capital ». Mais alors que la proposition " post-opéraïste " consistait à étendre la catégorie du travail " productif " à toutes les activités et interactions sociales [22], le discours contemporain de " l’automation " ne cherche aucune figure de travailleur capable de s’opposer au « Capital ».

C’est - au contraire - en dehors de la relation entre le « Capital » et le « Travail » qu’il faut chercher le sujet de changement : Paul Mason invoque ainsi " les individus connectés " dont l’ " éducation universelle " reposerait sur le simple usage d’un smartphone [23], alors que Nick Srnicek et Alex Williams s’intéressent davantage aux populations dites " sur-numéraires ", celles qui se trouvent provisoirement ou définitivement privées d’emploi ou assignées aux emplois occasionnels et informels [24].

Mais lorsqu’il s’agit d’élaborer une stratégie concrète, c’est vers la promotion du " revenu universel de base " que ces auteurs se tournent unanimement comme outil central de la lutte politique.

" Les capitalistes rêvent-ils de moutons électriques ? " cherche plutôt à nous rappeler que toute réflexion politique doit partir d’une analyse patiente des réalités. Or, dans les conditions du mode de production « capitaliste », le déploiement de " l’automation " est un processus intrinsèquement contradictoire et structurellement inégal.

Le « Travail » n’est pas en train de disparaître.

Où chercher alors le sujet politique de la lutte " anti-capitaliste " ?

Comme les théoriciens de " l’automation ", Smith considère que les formes d’organisation propres au mouvement ouvrier du XXe siècle ne sont plus adaptées à notre époque. Mais au lieu de mesurer leur inadéquation à la lumière d’une utopie du " post-travail ", l’auteur s’interroge sur la recomposition récente de la classe ouvrière et les possibilités réelles esquissées par les luttes sociales.

Les partis et les syndicats " traditionnels " tiraient leur force de leur ancrage dans les grandes concentrations ouvrières et de l’homogénéité des procès de travail à travers les différentes industries.

Le travailleur (ou plutôt la travailleuse) typique de l’époque de la stagnation travaille dans " la distribution ", la " restauration rapide ", les " services à la personne ".

Tout semble l’opposer à l’ouvrier de l’industrie :

- ce type de travail se déroule majoritairement dans des lieux de travail dispersés et de taille réduite ;

- reposant souvent sur des capacités et des savoirs relationnels prétendument " innés " des femmes, il est voué à rester mal payé tant qu’on refuse de lui reconnaître le statut de " travail qualifié " ;

- l’hétérogénéité des procès de travail empêche de développer des modes d’organisation et d’action communs à grande échelle.

Enfin, les emplois concernés appartiennent souvent à des secteurs " non productifs " de l’économie et n’offrent donc que peu de leviers d’action pour provoquer un véritable arrêt du processus d’accumulation.

Faut-il pour autant se résigner à l’absence de perspectives pour la lutte des classes aujourd’hui ?

Les grèves récentes des enseignants aux États-Unis et le mouvement des " Gilets Jaunes " en France démontrent selon Smith que ces travailleurs commencent désormais à prendre conscience de leur pouvoir collectif, tout en expérimentant des façons de lutter qui correspondent au mieux à la position qu’ils occupent dans le circuit de l’accumulation du « Capital ».

Ainsi, bien que les enseignants appartiennent au secteur public " improductif ", ils détiennent un pouvoir disruptif du fait de leur rôle dans la division sociale du « Travail » : en refusant de prendre en charge les enfants, ils sont capables de provoquer un arrêt de travail dans d’autres secteurs.

Les " Gilets Jaunes " pourraient - quant à eux - fournir le modèle d’un mouvement de travailleurs des « Services » n’ayant que peu de leviers d’action sur les processus d’accumulation, mais ayant réussi à mettre en place des formes d’action efficaces en dehors de leurs lieux de travail.

Si la conclusion de l’ouvrage peut paraître quelque peu décevante du point de vue stratégique, on peut cependant en tirer cette idée que les luttes concrètes nous apprennent davantage que les utopies construites dans les laboratoires des intellectuels.

Et alors qu’il n’existe plus de modèle universel pour la lutte des classes aujourd’hui, on peut avoir confiance en l’inventivité politique de la classe laborieuse.

Daria SABUROVA

Contretemps.eu

Notes :

[1] Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne, " The Future of Employment : How Susceptible Are Jobs to Computerisation ? ", Oxford Martin School, September 2013.

[2] Voir, par exemple, Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, " The Second Machine Age : Work, Progress, and Prosperity in a Time of Brilliant Machines, " New York and London, W.W. Northon, 2014 ;

Martin Ford, " Rise of the Robots : Technology and the Threat of a Jobless Future ", New York, Basic Books, 2015 ;

Andrew Yang, " The War on Normal People : The Truth about America’s Disappearing Jobs and Why Universal Basic Income is Our Future ", New York, Hachette Books, 2018.

[3] Karl Marx, " Le Chapitre " VI. Manuscrits de 1863-1867 — " Le Capital ", livre I, trad. G. Cornillet, GEME, Paris, Éditions Sociales, 2010, p. 186-209 ;

Karl Marx, " Le Capital ", Livre I, chap. XI à XIII, trad. J.-P. Lefebvre (dir.), Paris, PUF, « Quadrige », 1993.

[4] Voir par exemple Charles Babbage, " On The Economy of Machinery and Manufactures " (1832), New York, Kelley, 1963 ;

John Adolphus Etzler, " The Paradise within the Reach of all Men, Without Labour, by Powers of Nature and Machinery (1833) ", Farmington Hills, Thompson Gale, 2005 ;

Andrew Ure, " The Philosophy of Manufactures (1835) ", London, Cass, 1967.

[5] Rapport de « l’Organisation Internationale du Travail », " Key Indicators of The Labour Market ", 9 th ed., Geneva, 2016.

[6] Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, " The Second Machine Age ", op. cit. Les auteurs associent le " premier âge de la machine " avec la " Révolution industrielle " du XIXe siècle qui a permis de réduire le travail manuel et le " second âge de la machine " avec la diffusion des technologies numériques prenant en charge des tâches cognitives.

[7] Aaron Bastani, " Fully Automated Luxury Communism ", London and New York, Verso, 2019.

Pour Bastani, la première grande disruption correspond à l’invention de l’agriculture, la seconde à la " révolution industrielle " et la troisième à l’ensemble des innovations technologiques qui permettent d’imaginer aujourd’hui " l’automation " complète du travail.

[8] Nick Srnicek et Alex Williams, " Inventing the Future. Postcapitalism and a World Without Work ", London and New York, Verso, 2015 ;

Paul Mason, " Postcapitalism. A Guide to Our Future ", London, Allen Lane, Penguin Books, 2015 ;

Peter Frase, " Four Futures, London and New York ", Verso, 2016 ;

Aaron Bastani, " Fully Automated Luxury Communism ", op. cit.

[9] Nick Srnicek et Alex Williams, " # Accelerate. Manifeste pour une politique accélérationniste ", trad. Y.Citton dans Laurent de Sutter (dir.), Accélération !, Paris, PUF, 2016, p. 27-47.

[10] Jason E. Smith, " Smart Machines and Service Work. Automation in an Age of Stagnation ", London, Reaktion Books, 2020.

[11] Aaron Benanan, " Automation and the Future of Work ", London and New York, Verso, 2020.

Voir également la recension de ce livre par Juan Sebastian Carbonell, " Le travail a-t-il un avenir ? ",

https://legrandcontinent.eu/fr/2020/11/08/le-travail-a-t-il-un-avenir/

[12] Luke A. Steward and Robert D. Atkinson, “ The Great Stagnation : The Decline in Capital Investment Is the Real Threat to U.S. Economic Growth ”, Information Technology and Innovation Foundation, October 2013.

[13] En comparant la situation actuelle avec celle de " l’après-guerre ", Benanav montre que le " plein-emploi " coexistait avec une hausse significative des gains de productivité grâce aux taux encore plus élevés de croissance de la production.

Entre 1950 et 1973 en France, la productivité croit au rythme de 5,2 % par an, alors que le taux de croissance s’élève à 5,9 % par an ; l’emploi croit au rythme de 0,7 % par an sur la même période.

Si l’emploi vient à manquer aujourd’hui, c’est que le rapport entre « productivité » et « croissance » s’est inversé : le ralentissement des gains de productivité a été significatif, mais celui de la croissance l’a été encore plus, en tombant à 2,7 % et 0,9 % respectivement.

Voir Aaron Benanav, " Automation and the Future of Work ", op. cit., chap. 2.

[14] Robert Brenner, " The Economics of Global Turbulence ", London and New York, Verso, 2016.

[15] Aaron Benanav souligne, par exemple, que les pays avec un nombre élevé de robots industriels, comme le Japon et l’Allemagne, ont été également parmi les pays ayant le mieux résisté à la " désindustrialisation ".

[16] Serge Tisseron, " L’arrivée des robots soignants, et la fin de l’humanité ", Libération, 15 avril 2021.

[17] Voir Serge Tisseron et Frédéric Tordo (dir.), " Robots, de nouveaux partenaires de soins psychiques ", Toulouse, Érès, 2018.

[18] William J. Baumol, " Macroeconomics of Unbalanced Growth : Anatomy of the Urban Crises ", American Economic Review, vol. 57, N ° 3, June 1967.

[19] Sur cette distinction chez Marx, voir " Karl Marx ", Le Chapitre VI. Manuscrits de 1863-1867 — " Le Capital ", livre I, op. cit., p. 210-227.

Pour des précisions très éclairantes à propos du travail productif et improductif chez Marx et dans le marxisme voir Christophe Darmangeat, " Le profit déchiffré. Trois essais d’économie marxiste ", Paris, La ville qui brûle, 2016.

[20] Voir la lecture croisée de Benanav et Smith par Jason Read qui met l’accent sur l’actualisation de la loi tendancielle de la baisse du taux de profit : Jason Read, " Waiting for The Robots : Benanav and Smith on the Illusions of Automation and Realities of Exploitation ",

http://www.unemployednegativity.com/2020/12/waiting-for-robots-benanav-and-smith-on.html

[21] K. Marx, " Le Capital ", Livre I, op. cit., chap. XXIII ; K. Marx, " Le Capital ", Livre III, trad. C. Cohen-Solal et G. Badia, Paris, Éditions Sociales, 1965, chap. XIII.

[22] Voir Carlo Vercellone, " From the Mass-Worker To Cognitive Labour : Historical and Theoretical Considerations ", in Marcel Van der Linden, Karl-Heinz Roth et Max Henninger (dir.), Beyond Marx. " Theorising the Global Labour Relations of the Twenty-First Century ", Chicago, Haymarket, 2014.

[23] Paul Mason, " Postcapitalism ", op. cit., p. 115.

[24] Nick Srnicek et Alex Williams, " Inventing the Future ", op. cit., p. chap. 5. et 8.