Valère Novarina retrace « L’Acte inconnu » avec l’énergie haïtienne

, par  DMigneau , popularité : 64%

Valère Novarina retrace « L’Acte inconnu » avec l’énergie haïtienne

C’est une création faisant suite à la rencontre entre un des maîtres du théâtre français et des acteurs haïtiens. Une aventure théâtrale entamée lors d’un voyage de Valère Novarina sur l’île caribéenne.

Résultat : une deuxième naissance de cette pièce mystique, étrange et entêtée nommée " L’Acte inconnu " qui avait commencé sa première vie en 2007 dans la cour d’honneur du festival d’Avignon. Avec les comédiens haïtiens du " Nous théâtre " de Guy Régis Junior, le texte a fêté le 24 septembre à Limoges une deuxième première sur scène lors des Francophonies en Limousin.

Entretien croisé avec Valère Novarina et Guy Régis Junior.

RFI : « Que voyez-vous ? » est la première phrase qu’on entend dans " L’Acte inconnu ". Est-ce une pièce sur la perception du monde ?

Valère Novarina : En grec, le mot théâtre vient du mot « voir ». J’ai écrit des textes sur le théâtre comme lieu d’optique, un lieu où l’on peut observer quelque chose avec un microscope, un kaléidoscope ou des lunettes de théâtre.

On vient au théâtre pour voir l’homme autrement. C’est un endroit où l’homme est décomposé, recomposé et où l’on voit ce qui arrive à la figure humaine. J’étais toujours très étonné que ce travail qui a eu lieu sur la figure humaine dans la peinture avec Picasso, Louis Soutter, Jean-Michel Basquiat, Francis Bacon, etc. que ce travail extraordinaire de construction, déconstruction, reconstruction de la figure humaine, n’a pas été assez fait au théâtre.

Et pourtant, le théâtre est l’endroit où il faut tracer l’homme autrement. J’ai souvent l’impression que les acteurs sont des peintres qui dressent des croquis, des élans de peinture.

RFI : Ce qui tombe bien, parce que deux des comédiens haïtiens avec qui vous avez recréé cette pièce, sont aussi peintres et ils ont peint des tableaux géants pour la scène.

Valère Novarina : C’est ça qui m’a aussi ému beaucoup quand j’ai rencontré cette troupe haïtienne. Alors j’ai dit : « venez peindre, moi je peins la toile du fond et vous les autres toiles ». Ce sont des acteurs-peintres, les premiers que j’ai eus en réel. Cela a réconforté ma théorie. Car, qu’est-ce qui fait l’acteur ? Il « trace » de l’homme. Et pour représenter l’homme autrement, il faut déconstruire l’idole humaine qui se reconstitue tout le temps.

Il y a une sorte de lutte contre notre idolâtrie naturelle. Le théâtre vient de creuser un vide pour déconstruire. Dans le théâtre de Dionysos, à Athènes, et dans tous les théâtres antiques, le lieu du public s’appelle " koilon " qui signifie le « creux », une partie de la colline qui est creusée pour recevoir le public.

Et le théâtre « creuse » les spectateurs. Il élargit les failles qui sont en chaque spectateur et le déstabilise. Le théâtre vient enlever sous nos pieds le plancher de pas mal de certitudes. Tout d’un coup, le monde est un peu renversé. Il y a une sorte de perception à l’envers des choses. On vient percevoir autrement, voir la même chose autrement.

RFI : Pourquoi avez-vous décliné la proposition de Valère Novarina de codiriger la mise en scène de " L’Acte inconnu " ?

Guy Régis Junior : C’était très important de faire de la place pour qu’il y ait cette rencontre directe entre Valère et les comédiens. Il fallait que ce soit lui personnellement qui touche les acteurs vis-à-vis de son travail. Alors il est venu avec Céline Schaeffer et Richard Pierre, un trio d’enfer. C’est pour cela que je me suis retiré tout de suite.

RFI : Vous avez créé le " Nous théâtre " justement pour interroger la place du metteur en scène dans le théâtre, pour questionner le rôle de l’acteur, pour faire évoluer et révolutionner le théâtre haïtien contemporain. Quelles sont les ressemblances entre le travail de Novarina et le vôtre ?

Guy Régis Junior : Je vois énormément de choses qui nous ressemblent. En Haïti, il n’y a pas de théâtre sans texte. Le théâtre commence d’abord avec le texte. Il y a un rapport aussi avec le corps. C’est un théâtre assez organique : la parole et l’acteur, souvent présent avec sa voix, plus souvent que l’espace. L’espace va être créé par ce qui est dit. C’est comme dans la Genèse, au commencement était la parole.

Dans le théâtre de Valère, il y a une place extraordinaire donnée au langage. On pourrait dire que cette pièce est complètement esthétique et qu’elle ne touche pas aux causes sociales…

Mais au contraire, il y a des passages assez clairs sur des revendications politiques. Valère, quand il est venu en Haïti, ce qui l’a surtout intéressé, c’était les slogans sur les murs. Dans le théâtre que j’ai créé, j’ai commencé avec des slogans que j’ai détournés pour attaquer la politique et pour dénoncer certaines choses.

Chez Novarina, je retrouve énormément ce mécanisme de slogans.

RFI : Vous avez déjà créé " L’Acte inconnu " en 2007 au Festival d’Avignon. Pourquoi deux créations de cette même pièce ?

Valère Novarina : C’est une réduction de la pièce pour six acteurs alors qu’il y avait une dizaine. Tout d’un coup, c’est une autre pièce que je vois. Le cœur de la pièce, ce sont aussi les acteurs. Ce sont les acteurs qui viennent révéler la pièce, par leurs corps. Je vois apparaître autre chose que " L’Acte inconnu " de 2007. C’est une autre perception du texte.

RFI : Sur scène, il y a les mots qui fusent, les tableaux qui bougent, les gestes qui éclatent. Ce n’est pas toujours facile de comprendre ce volcan verbal et physique en éruption. Il y a même cette phrase poussée par une des deux actrices : « Je ne comprends pas le raisonnement ». Dans votre théâtre, le geste est-il finalement plus fort et même plus important que la parole ?

Valère Novarina : J’ai publié récemment un livre qui s’appelle " L’organe du langage ", c’est la main. Suite à cette sensation que j’ai eue récemment que la parole est un geste. Elle est juste ou fausse comme un geste. Il y a une gestualité du langage.

Ce qui me préoccupe en toute chose, c’est la dynamique, le jeu des forces et des énergies. Des énergies du lieu, les énergies de ce théâtre vide où il y a des courants comme il y a des courants de rivières souterraines, des choses qui tendent l’espace, etc.

Dans un texte, c’est pareil : tout est force, tout est onde. Et on vient au théâtre aussi reprendre conscience que le langage est une onde qui vous frappe. Le théâtre est ce laboratoire où l’on saisit le langage sur le vif.

RFI : Dans L’Acte inconnu, il y a des phrases comme « Dieu est le vide, le silence ».Quand la pièce sera présentée en Haïti, un pays très croyant qui a connu beaucoup de catastrophes, qu’est-ce que cela déclenchera ?

Guy Régis Junior : Je crois que Valère est quelqu’un de profondément croyant. Dans la pièce, il n’y a pas de questions qui prennent à l’encontre de Dieu. Si ce n’est de poser la question de Dieu.

Le plus important ce que cette pièce amènera en Haïti, c’est qu’il y a là une langue qui pourrait être la nôtre - la langue créole - une langue qui se délie, se construit et s’articule au fur et à mesure de sa présence.

La langue de Valère est comme un chapelet, une langue litanique qui ne s’arrête pas. Quand je suis dans une salle de spectacle avec une pièce de Novarina, j’ai l’impression que cela ne pourrait jamais s’arrêter. Une parole qui va continuer avec les spectateurs. C’est quelqu’un qui est très conscient du public. Dans toutes ses pièces, il y a une adresse directe au public. Il y a toujours cet échange de langage. C’est aussi ça que veux voir en Haïti.

Siegfried Forster

Rfi, La Voix du monde

► " L’Acte inconnu ", création aux Francophonies en Limousin, du 24 au 26 septembre au Théâtre de l’Union, Limoges. Texte : Valère Novarina. Mise en scène : Valère Novarina et Céline Schaeffer. Collaboration artistique : Guy Régis Junior. Avec Edouard Baptiste, Bedfod Valès, Jenny Cadet, Clorette Jacinthe, Jean-Marc Mondésir, Ruth Jean-Charles, Finder Dorisca.