Une décision d’une « grande violence pour les détenus »

, par  DMigneau , popularité : 65%

Une décision d’une « grande violence pour les détenus »

Maud Schlaffmann-Amprino, avocate depuis 2014, défend des personnes incarcérées à la maison d’arrêt de Fresnes. Elle réagit à la décision du Conseil d’État du 28 juillet dernier qui, sur une requête de l’OIP, a constaté la violation des libertés fondamentales, mais refusé d’intervenir sur les causes structurelles des problèmes.

Après un espoir douché, l’avocate refuse de se résigner.

Matthieu Quinquis : Que vous inspire la décision du Conseil d’État sur les conditions de détention à Fresnes ?

Maud Schlaffmann-Amprino : J’ai beaucoup de mal à la comprendre. Pas tant sur le plan technique que sur ce qu’elle implique pour mes clients et toutes les autres personnes détenues dans l’établissement.

Outre les éventuelles conséquences pratiques des décisions de justice rendues, elles ont aussi un fort aspect symbolique.

Quel message est alors envoyé aux personnes détenues ?

Cela revient à leur dire : « Nous avons conscience des conditions de détention inadmissibles au sein de l’établissement, mais nous n’y pouvons rien et en plus, regardez, l’administration ne reste pas inactive. »

Le raisonnement est à mille lieues de la réalité de la détention. Peut-être que l’administration tente effectivement de régler certains problèmes, mais de manière absolument inefficace.

Se satisfaire de ces seules tentatives, sans constater qu’il n’y a aucun résultat, c’est faire preuve d’une cécité inimaginable… et d’une grande violence envers les personnes détenues.

Matthieu Quinquis : Certains de vos clients ont apporté leurs témoignages à l’OIP pour cette procédure. Quelles ont été leurs réactions après cette décision ?

Maud Schlaffmann-Amprino : Évidemment, à chaque fois que la maison d’arrêt de Fresnes fait l’objet d’une attention médiatique naît en eux un espoir de début de considération.

Encore une fois, ici, cet espoir est douché. Mais à force, ce qu’il y a de triste, c’est qu’ils intègrent totalement le fait qu’ils doivent vivre dans des conditions indignes.

Il y a une forme de fatalisme et de résignation.

Pour mes clients, les conditions matérielles de détention ne sont plus un sujet naturel de discussion : « Fresnes est insalubre, et puis c’est tout. » Dans nos entretiens, ils n’évoquent plus spontanément le sujet, c’est à moi de les interroger pour qu’ils me livrent des informations sur leur quotidien. Mais quand je parviens à les lancer sur le sujet, je ne les arrête plus.

Matthieu Quinquis : Que vous disent-ils alors ?

Maud Schlaffmann-Amprino : Combien d’entre eux m’ont montré des traces de piqûres et morsures sur leurs corps ? C’est terrible !

Et il n’y a pas que les marques physiques. Les conditions de détention ont un impact énorme sur leur moral et leur équilibre psychologique. Un de mes clients me dit désormais dormir la tête posée sur la table pour ne pas avoir à subir les punaises de lit. Un autre m’explique qu’il ne dort quasiment plus et devient fou. Il sent les bêtes sauter sur lui et se gratte jusqu’au sang. Non seulement il vit dans une cellule sur-occupée, mais en plus la situation ne lui laisse même pas le refuge du sommeil pour fuir cette réalité.

Les cellules de la maison d’arrêt de Fresnes sont infestées de punaises de lit. Certains détenus disent ne plus réussir à dormir, se grattant jusqu’au sang. ©Grégoire Korganow/CGLPL

Matthieu Quinquis : L’administration affirme qu’elle met en place des désinsectisations sur demande. Qu’en est-il ?

Maud Schlaffmann-Amprino : Oui, l’administration dit aux détenus : « Faites une demande et on désinsectisera. » Une fois la demande formulée, tout le monde doit préparer la cellule pour le traitement. Cela suppose donc qu’elle soit rangée et nettoyée.

Dans le contexte de surpopulation que connaît Fresnes, le rangement relève déjà de l’exploit. Un de mes clients m’a dit avoir passé une nuit entière à récurer toute la cellule avec ses codétenus. Le lendemain matin, un surveillant a jeté un œil rapide avant de repartir en leur disant : « C’est pas bon », sans autre explication.

La cellule n’a pas été traitée.

Finalement, ce que je comprends, c’est qu’il appartient aux détenus de recourir au système " D " et de prendre seuls en charge un problème qui les dépasse largement. À défaut d’agir sur les causes structurelles des problèmes qui touchent l’établissement, l’administration continuera de n’intervenir qu’avec des mesures au rabais, qui n’endiguent rien.

Matthieu Quinquis : Si l’administration ne parvient pas à régler les problèmes, trouvez-vous oreille attentive auprès des juges ou des conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation (CPIP), notamment en ce qui concerne les remises en liberté ou aménagements de peine ?

Maud Schlaffmann-Amprino : Évidemment, quand j’ai l’occasion de le faire, comme d’autres confrères, je rappelle les conditions de détention de l’établissement.

Nous sommes quelques-uns à répéter que chaque décision qui prononce ou maintient une incarcération entraîne par elle-même un traitement inhumain et dégradant.

En face, il m’est arrivé d’avoir un magistrat qui lève les yeux au ciel. Concernant les CPIP, dans le contexte de surpopulation, il y a évidemment de grosses difficultés. Les services sont débordés et la préparation à la sortie très difficile.

Et si le personnel souffre, ce sont, encore une fois, les personnes détenues qui payent.

Propos recueillis par Matthieu Quinquis, de l’Observatoire international des prisons


Privés d’eau courante en plein été

Cet été, des détenus de la maison d’arrêt de Fresnes ont été privés d’eau courante plusieurs jours d’affilée, et ce à deux reprises.

La première coupure d’eau (du 28 au 30 juillet) aurait été causée, d’après la direction de l’établissement, par une rupture de canalisations.

Du 16 au 18 août, une deuxième coupure – cette fois, une bactérie serait en cause – aurait à nouveau rendu impossible l’utilisation des douches, des lavabos et des toilettes des cellules.

Les détenus du bâtiment D2 ont dû alors se contenter d’une bouteille d’1,5 litre par personne et par jour pour s’hydrater, cuisiner et se laver.

Si la direction affirme avoir également distribué des bassines d’eau chaude, cette information n’est pas confirmée par les témoignages recueillis par l’OIP. Contactée par l’OIP, l’Agence régionale de santé a de son côté sollicité une analyse de l’eau afin d’y contrôler la présence éventuelle de bactéries nocives.

OBSERVATOIRE INTERNATIONAL DES PRISONS - SECTION FRANÇAISE

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