" Un président ne peut pas tricher avec le peuple. Au-delà d’un seuil de fausseté, il vous expulse "

, par  DMigneau , popularité : 0%

" Un président ne peut pas tricher avec le peuple. Au-delà d’un seuil de fausseté, il vous expulse "

Le philosophe Harold Bernat revient avec nous sur le bilan des deux premières années d’Emmanuel Macron à l’Élysée.

Harold Bernat est professeur de philosophie et auteur notamment de " Vieux réac ! Faut-il s’adapter à tout ? " (Flammarion, 2012) " Le néant et la politique : Critique de l’avènement Macron " (L’échappée, 2017). Il analyse dans ce dernier ouvrage le " macronisme ", sa sociologie et ses ressorts.

Le philosophe revient sur le bilan des deux premières années de Macron au pouvoir.

Emmanuel Macron, le 3 avril 2019 - Crédits : PHOTOPQR/LE TELEGRAMME/MAXPPP

Marianne : Il y a deux ans, vous estimiez que « le " macronisme " est une stratégie de consolidation du pouvoir par le vide ». Les " gilets jaunes " expriment-t-ils l’échec de cette stratégie ?

Harold Bernat : Pour l’heure, l’échec est du côté des " gilets jaunes " pas du " macronisme ", fidèle à lui-même. Un échec paradoxal, fécond, qu’il est nécessairement de comprendre finement.

Dans les cortèges de " gilets jaunes ", j’ai entendu très peu de mots d’ordre auxquels il pourrait être répondu par une simple mesure technique. Des panneaux " RIC ", des « Marseillaises », des drapeaux tricolores, des " Macron démission ".

Mais contrairement aux tristes manifestations où chacun se range en ordre processionnaire derrière le gros ballon de sa centrale syndicale, les gens se parlaient beaucoup plus. Un sentiment dominait dans ce cortège bigarré, celui d’appartenir à une communauté de destin, un corps politique.

Le sentiment d’une trahison également au sommet de l’État ressortait, derrière lui une question de légitimité et d’injustice. Je me souviens d’un homme d’une soixantaine d’années pestant contre une chaîne d’information qui annonçait mille manifestants à Bordeaux.

Ce qui est vécu est aussitôt comparé avec la narration en continu qui vient redoubler la situation présente. Il est faux de dire que cette chaîne d’information serait notre nouvelle ORTF. C’est plutôt la fin des prérogatives de la " télévision d’État ".

Cette fin nous précipite dans " autre chose ", une situation inédite qui nous oblige à repenser les cadres imaginaires de la représentation politique.

Nous sommes " la réalité " contre " les simulacres ", semble dire cet homme en filmant la scène.

Pour cette raison, ce mouvement politique n’a aucun précédent dans l’Histoire et toutes les comparaisons seront également vaines.

Il est le premier mouvement politique révolutionnaire qui éprouve quasi immédiatement la réalité de ses effets, qui se filme, se scénarise en continu.

Il absorbe et destitue toutes les narrations traditionnelles précipitant le " vieux monde " de la représentation politique dans le passé.

Il est en avance sur le spectacle du politique, le déjoue en allant plus vite que lui.

Il est ainsi animé par une forme d’ironie fatale qui ne laisse aucune chance aux représentations officielles du pouvoir.

C’est aussi sa limite.

De ce point de vue, le mouvement des " gilets jaunes " marque une forme de désillusion terminale. C’est aussi pour cela que les revendications ne l’épuisent pas.

Au fond, il veut faire " cracher le morceau " à un pouvoir qui ne peut plus tromper, qui ne fait plus illusion, ce pourquoi d’ailleurs il est aussi violent.

" Oui, je suis un malin, un faux politique, un philosophe bidon, et je vous ai bien arnaqué ", voici certainement la seule phrase réellement politique qu’Emmanuel Macron pourrait prononcer.

Elle ferait à coup sûr de lui un grand personnage de l’Histoire de France. La révélation du secret de la " Sainte famille ", un secret de polichinelle d’ailleurs mais qui seul pourrait faire encore événement.

Marianne : Les " gilets jaunes " sont-ils le signe que l’ère de la " post-politique " prônée par Macron n’est pas encore advenue ?

Il n’y aura jamais de " post-politique " comme il n’y aura jamais de " post-critique " tant qu’il y aura des hommes.

Par contre, il peut exister des stratégies de dissuasion du politique et de la critique suffisamment puissantes qu’elles empêchent l’un et l’autre, ce qui est très différent.

Ce que l’on peut nommer " le pouvoir par le vide ".

La seule issue sera, par conséquent, de faire sortir le politique de ce vide, de laisser place à la critique.

Emmanuel Macron sera " l’acmé " de ce processus de " déréalisation politique ", un point de " rebroussement ", l’occasion d’une prise de conscience collective ou le commencement d’une nouvelle ère marquée par la disparition du politique comme capacité collective de se représenter, d’imaginer un ordre symbolique autre " qu’économique ".

Cela explique l’importance prise par le RIC au fil des manifestations, une volonté de symboliser politiquement la révolte. Mais cela suppose en retour un haut niveau de politisation de la société. C’est ici que le travail de sape opère, que la dissuasion est maximisée, que les critiques subventionnés saturent les espaces de parole.

En l’état actuel des rapports de force, le RIC est un défi symbolique impossible à contenter pour le pouvoir en place.

A cette demande politique, le gouvernement a répondu par " un grand débat national ", autrement dit une stratégie qui consiste à mettre le peuple en face de ses contradictions dans un engluement rhétorique savamment orchestré alors que le mouvement des " gilets jaunes " met en lumière frontalement la contradiction inhérente du pouvoir avec l’exigence démocratique.

Celle-ci ne peut pas valoir que " tous les cinq ans ", au terme d’une propagande maximisée qui usurpe la souveraineté du peuple. Il est, en effet, insensé de parler de démocratie sans évoquer les mécanismes anti-démocratiques qui ont permis l’élection du " président philosophe ", ce simulacre.

Marianne : Dans " Le néant et le politique ", vous estimez que la fascination des médias pour Macron révélait une perte d’esprit critique. Deux ans après, le charme semble s’être évanoui. Confirmez-vous votre constat ?

Cela va beaucoup plus loin qu’un problème " d’évanouissement du charme " à mon avis. Il s’agirait presque, si le mot n’était pas si chargé, d’une déchirure anthropologique, une sorte de " décollement de l’homme avec l’homme ".

J’ai le sentiment, un sentiment qu’il m’est d’ailleurs presque impossible de conceptualiser pleinement, qu’un très grand nombre de citoyens français se sentent étranger à ce type d’homme.

Ce constat - je le mesure - est assez terrible car irréductible au fond, il touche l’être très au-delà du discours proposé aux citoyens français dans un énième débat.

Cela m’a littéralement frappé le samedi après-midi dans la rue, une faille de nature plus profonde qu’une contestation politique.

Une faille qui traverse le « corps politique » dans son ensemble.

Une faille très profonde qui pose une question peut-être ultime pour nos démocraties malades : quel « corps politique » sensible pouvons-nous réellement former quand les hommes qui sont supposés le représenter ne le sont pas ?

S’il y a un génie du peuple sensible, il se trouve peut-être là, une sorte de " flair animal ", un " Grand refus " pour reprendre la formule d’Herbert Marcuse face à un danger de désincarnation du corps politique inédit.

Rien n’empêchait Emmanuel Macron de parler des mutilations d’adolescents, des blessures physiques, de certaines exactions policières. Cela ne remet pas en question les violences qu’eurent parfois à subir les hommes et les femmes en charge de l’ordre public.

La perte de l’esprit critique va de pair avec un affaiblissement de la sensibilité, une indifférence aux affects politiques. Autant il est possible de jouer avec son " image médiatique ", de faire " le bon élève " devant des agents dociles, de plaire " aux flottants " qui confondent le réel avec leur image, autant le peuple sensible, incarné, vous rappelle à ce que vous êtes ou n’êtes pas.

On ne peut pas tricher avec le peuple ; au-delà d’un seuil de fausseté, il vous expulse.

Marianne : Comment expliquer que malgré les difficultés, " En Marche " reste favori aux européennes ? Les opposants à Macron sont-ils médiocres ?

Ils sont surtout divisés, émiettés. La dispersion à gauche est sidérante.

De ce point de vue, la responsabilité des représentants politiques est engagée très au-delà de la fonction présidentielle. Le publiciste, dans une forme de cynisme caractéristique de notre temps, peut toujours dire à celui qui critique la publicité : très bien, mais que mettez-vous à la place ?

C’est aujourd’hui le seul argument des soutiens d’Emmanuel Macron. Un argument à la fois creux et puissant. Nous le savons, cette présidence oblige les politiques à sortir de la communication et des stratégies à court terme, à se situer réellement.

Que veut dire être " républicain " quand une partie de la souveraineté nationale est détournée par des institutions supra étatiques ?

Que veut dire être " européen " au-delà du « Marché commun » ?

Que veut dire être " un politique " quand des forces économiques puissantes démembrent les ressorts de la légitimité de votre fonction ?

Cela oblige à se situer en retour. C’est certainement cela qu’il faut penser sérieusement pour reléguer le " macronisme " aux oubliettes de l’Histoire et sortir d’un paternalisme répressif qui prend les citoyens français pour des enfants.

Kévin Boucaud-Victoire

Marianne