Turquie : deux journalistes de " Cumhuriyet " libérés théâtralement après 430 jours de détention

, par  DMigneau , popularité : 68%

Turquie : deux journalistes de " Cumhuriyet " libérés théâtralement après 430 jours de détention

Le rédacteur en chef et le journaliste d’investigation ont été accueillis par leur rédaction le lendemain de leur libération conditionnelle. - YASIN AKGUL / AFP

Ce vendredi 9 mars, une cour de Justice a ordonné la libération conditionnelle du rédacteur en chef et d’un journaliste d’investigation de " Cumhuriyet ", le principal quotidien d’opposition en Turquie, le temps du procès. Ils sont toujours poursuivis pour leurs liens présumés avec des groupes terroristes.

Il a eu plus de deux heures pour préparer son effet. Alors il a soigné les angles. C’est à 22 heures passées que le juge en charge du dossier " Cumhuriyet ", principal quotidien d’opposition du pays, rend son verdict.

Il oublie d’abord - peut-être sous le coup du trac - d’enfiler sa robe. Et alors que toute la salle tend l’oreille, il ménage le suspense. “ Il y aura deux libérations ce soir ”, annonce-t-il, alors que, devant lui, trois prévenus attendent la sentence.

Insensible aux cris de l’assistance, il continue d’une voix monocorde : “ Murat Sabuncu a dit qu’il voulait revoir le Bosphore ? Eh bien qu’il y aille ” récite-t-il, avant d’enchaîner sur sa deuxième formule : “ La mère d’Ahmet Şık est sensible. Tâchons de ne pas l’énerver plus longtemps !

“ Akin Atalay va rester en prison. Les capitaines quittent le bateau en dernier ”, a déclamé le président du jury. (crédit Murat Başol)

L’assistance se regarde, incrédule.

Le juge a-t-il bien annoncé des libérations ?

A l’aide de ces deux “ punchlines ”, viendrait-il de mettre fin aux plus de 430 jours de détention du rédacteur en chef et du journaliste d’investigation du quotidien ?

Les épouses et les amis fondent en larmes, tandis que le juge assène sa dernière maxime au troisième prévenu, Akin Atalay, président du « Comité exécutif de la fondation " Cumhuriyet " ». “ On va le garder encore un peu. Les capitaines quittent le navire en dernier ”, lance-t-il, juste avant que ce dernier soit raccompagné sans ménagement derrière les barreaux.

Les deux journalistes, eux, sont libérés le temps du procès. Ils sont toujours poursuivis et risquent toujours jusqu’à 43 ans de prison.

Une libération a toujours un caractère politique

La foule n’a pas le temps de s’appesantir sur l’indécence de ces dernières paroles. A peine Yonca Şık, la femme d’Ahmet Şık, a-t-elle le temps de glisser qu’elle aurait aimé que “ tout le monde soit libéré ”, que les soutiens s’engouffrent dans des bus pour se diriger vers un relais routier, à quelques kilomètres de la prison de Silivri, à 150 km d’Istanbul. C’est là qu’est prévue la remise en liberté des deux prisonniers. Il s’agit d’éviter les photos de foule en liesse devant la prison.

La libération d’Ahmet Şık et de Murat Sabuncu est symbolique. C’était la 6e audience en moins d’un an pour le quotidien " Cumhuriyet ", dont 17 collaborateurs sont poursuivis pour des liens supposés avec des groupes classés “ terroristes ” par Ankara.

Tous ont obtenu progressivement une libération conditionnelle au cours de l’année écoulée. Le rédacteur en chef, le " reporter star " et le patron du journal étaient les derniers incarcérés. Mais “ le dossier s’est politiquement effondré aujourd’hui ”, croit savoir Ahmet Kiraz, l’avocat d’Akin Atalay. Il se veut confiant pour les audiences suivantes, la prochaine ayant lieu le 16 mars.

Sur le parking, l’effervescence est à son maximum quand, à minuit passé, Ahmet Şık et Murat Sabuncu finissent pas sortir d’une camionnette blanche.

Tout le monde se précipite pour embrasser les deux anciens détenus. Mais à peine à l’air libre, Ahmet Şık a un mot pour le régime en place et promet la fin du “ règne mafieux ” en place en Turquie.

Une libération, comme une incarcération, a toujours un caractère politique, rappelle Erol Önderoglu, le correspondant de " Reporters Sans Frontières " (RSF) en Turquie, qui mentionne le sommet qui doit avoir lieu le 26 mars prochain, à Varna (Bulgarie), pour la relance du processus d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne (UE). C’est aussi une façon de donner des gages positifs à l’UE ”.

" La persécution des opposants n’est pas terminée parce que nous sommes sortis "

Les deux journalistes ne s’éternisent pas ; il fait froid sur le parking de cette aire d’autoroute. Et leur programme de " néo-libéré " est chargé. Ils se retrouvent dès le lendemain, autour d’une tasse de thé, installés dans les fauteuils de la rédaction de leur quotidien. Auparavant, ils ont pris soin d’embrasser tout le monde. Et peu importe que la rédaction du journal soit encerclée par des barrières de police ou que les invités doivent passer leurs affaires au " rayon-X ". Ce matin, les portiques de sécurité n’en finissent plus de sonner pour accueillir les journalistes-stars.

Murat Sabuncu et Ahmet Şık lors de leur passage à la rédaction du Cumhuriyet samedi (crédit JH)

Si tout le monde sourit ou applaudit, “ il y a encore beaucoup de journalistes, mais aussi de députés, de défenseurs des droits de l’Homme derrière les barreaux. La persécution des opposants n’est pas terminée parce que nous sommes sortis ”, rappelle Murat Sabuncu, faisant notamment référence aux quelque 150 journalistes arrêtés en Turquie.

Depuis le putsch manqué de l’été 2016, plus de 150 000 personnes ont été renvoyées ou suspendues à travers le pays et 50 000 autres ont été arrêtées pour leurs liens présumés avec la mouvance " güléniste ".

D’ailleurs, la " Une " du " Cumhuriyet " du jour ne laisse pas de place au doute : “ Bir Yanimiz Silivri’de ” (“ Une partie de nous est à Silivri ”), est écrit en énorme, à côté d’une photo d’Akin Atalay.

Avant de se quitter, Murat Sabuncu et Ahmet Şık soufflent les bougies d’un énorme gâteau au chocolat. Ils serrent dans leur main une pancarte souhaitant bon anniversaire à leur collègue. Il a fêté ce samedi ses 55 ans.

Julie Honoré,

à Istanbul

Marianne