Trump évoque un report de la présidentielle : " Il est en train de perdre l’élection et ne veut pas l’accepter "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Trump évoque un report de la présidentielle : " Il est en train de perdre l’élection et ne veut pas l’accepter "

" Je ne veux pas décaler. (...) Mais je ne veux pas attendre trois mois et me rendre compte que des votes manquent, et que l’élection n’est pas valable ", a développé le président américain lors d’une conférence de presse jeudi. - ALEX WONG / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Donald Trump a évoqué un éventuel report de l’élection présidentielle américaine de novembre prochain jeudi 30 juillet, en raison de risques supposés de fraudes massives. Selon la politologue et spécialiste des Etats-Unis Nicole Bacharan, cette déclaration illustre une possible remise en cause du scrutin en cas de défaite.

Provocation ou déclaration d’intentions ?

Donald Trump a évoqué jeudi 30 juillet un possible report de l’élection présidentielle américaine du 3 novembre, en raison des risques de fraude qui seraient provoqués par le contexte lié au " Covid-19 ".

" Avec un vote par correspondance universel (...), [l’élection de] 2020 sera la plus inexacte et la plus frauduleuse de l’Histoire. Ce sera une grande honte pour les USA. Reporter l’élection jusqu’à ce que les gens puissent voter correctement et en sécurité ? ", a-t-il écrit sur " Twitter ".

De nombreux Etats américains ont étendu la possibilité de voter par correspondance, par exemple en incluant la peur d’être contaminé par le " Covid-19 " parmi les motifs acceptés.

Cette évolution est réclamée depuis plusieurs mois par les " Démocrates ", mais rejetée par Trump et le " Parti républicain ", selon qui elle conduirait à de nombreuses irrégularités. Ce débat est exacerbé par la résurgence des cas de " Covid-19 " aux Etats-Unis, dont le bilan a récemment dépassé celui de la France en nombre de morts par habitants.

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Le président a semblé vouloir nuancer sa position plus tard dans la journée, lors d’une conférence de presse : " Je ne veux pas décaler. Je veux que l’élection se tienne. Mais je ne veux pas attendre trois mois et me rendre compte que des votes manquent, et que l’élection n’est pas valable ", a-t-il développé devant les journalistes.

C’est la première fois que Donald Trump évoque un report de l’élection présidentielle, alors qu’il avait été accusé de nourrir cette intention par Joe Biden fin avril. C’est que le scrutin de novembre ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices pour l’actuel président, largement distancé par son rival " Démocrate " dans les sondages.

Décryptage de ce nouveau coup d’éclat avec Nicole Bacharan, politologue spécialiste des Etats-Unis.

Marianne : Un report de l’élection présidentielle américaine est-il possible ?

Nicole Bacharan : Non, ce n’est pas envisageable. La date de l’élection ne dépend pas du tout du président, mais d’une loi fédérale qui date de 1845.

En théorie, elle pourrait être modifiée par le « Congrès », mais la « Chambre des représentants » à majorité " Démocrate " ne l’acceptera jamais.

Quels que soient les troubles qui l’entourent, la date des élections est sacrée : malgré les crises, malgré la guerre civile, elle n’a jamais été modifiée.

Un autre scénario pourrait être de décider que les citoyens ne peuvent pas voter, qu’ils doivent rester chez eux. Les " grands électeurs " de chaque Etat, qui élisent le président des Etats-Unis, seraient alors choisis par le Parlement local.

Ce ne serait pas illégal au regard de la Constitution de certains Etats, mais cela ne paraît pas vraisemblable, parce qu’un tel processus serait très contesté par la population. Malgré ce système à deux étages, les Américains ont en effet l’impression d’élire directement le chef de l’Etat.

Marianne : La déclaration de Trump peut-elle être interprétée comme une diversion, alors que les Etats-Unis sont officiellement entrés en récession jeudi ?

Nicole Bacharan : Cela peut-être une manière de recentrer le débat public autour de lui, mais en même temps cette idée traîne depuis plusieurs semaines. Je vois ça plutôt comme un " ballon d’essai ", afin d’observer les réactions dans son propre camp et dans sa base électorale.

Marianne : Le vote par correspondance pourrait-il favoriser des fraudes, comme l’affirme Trump ?

Nicole Bacharan : Ces suspicions n’ont aucune base factuelle. Le vote par correspondance existe depuis longtemps, il s’agit seulement de le rendre plus facile.

En 2016, Trump a prétendu qu’il n’avait pas obtenu la majorité populaire à cause d’une fraude massive et a diligenté une enquête extrêmement poussée là-dessus une fois président.

Elle n’a rien rapporté.

La fraude électorale a toujours été très marginale dans les élections américaines, à l’inverse des difficultés à aller voter pour certains électeurs.

En revanche, il est vrai que le vote par correspondance favorisera plutôt Joe Biden. Il pourrait, en effet, faire participer ceux qui ont peur d’aller dans un bureau de vote, parce qu’ils risquent de ne pas pouvoir prouver leur identité et d’être considérés comme des immigrés illégaux.

Ce sont plutôt des électeurs " Démocrates " : des " Noirs ", des " latinos ", des pauvres...

Alors qu’il n’y a pas de carte d’identité aux Etats-Unis, ceux qui ont du mal à faire valoir leur identité sont les plus pauvres, par exemple parce qu’ils n’ont pas de permis de conduire.

D’un autre côté, le contexte de " Covid " pourrait décourager certains électeurs âgés [plus favorables aux " Républicains ", ndlr]. Mais les protections sanitaires sont davantage prises au sérieux du côté " Démocrate " que du côté " Républicain ".

C’est un calcul à faire : est-ce que Trump perdrait des points parmi les citoyens âgés, ou est-ce qu’il a une base assez motivée pour aller voter ?

Marianne : Le résultat de l’élection présidentielle risque-t-il d’être largement contesté ?

Nicole Bacharan : Pour l’instant, Trump est en train de perdre l’élection et ne veut pas l’accepter. Et au moins la moitié des Américains s’interrogent sur le fait qu’il ne reconnaisse pas une éventuelle défaite.

Dans ce cas, je pense que ses électeurs de 2016 iraient dans son sens : ils seraient enclins à croire que leur vote n’a pas compté parce que l’élection était frauduleuse, y compris parmi ceux qui ne sont pas des " Trumpistes " fanatiques.

Alors que le choix entre Trump et Biden est très tranché, les soutiens de l’actuel président pourraient le rejoindre sur le fait que le candidat " Démocrate " ne serait pas légitime en cas de victoire.

Toute la question est de savoir comment ils pourraient se mobiliser ensuite. Des gens prêts à aller contester le résultat des élections une arme à la main, il n’y en a pas beaucoup. Mais il y aurait probablement du désordre et une grande difficulté à gouverner, et on ne peut pas du tout exclure que des manifestations tournent mal.

Sébastien GROB

Marianne