Trump et la Russie : l’homme du président plaide coupable

, par  DMigneau , popularité : 0%

Trump et la Russie : l’homme du président plaide coupable

Michael Flynn, qui fut l’un des artisans de la victoire de Trump puis son conseiller à la sécurité nationale, est accusé d’avoir menti au FBI sur ses liens avec la Russie et a décidé de plaider coupable. Il annonce ainsi une collaboration avec la justice américaine.

« La vérité, c’est que Trump n’est pas fou », martelait jeudi soir l’éditorialiste du "
New York Times ", Bret Stephens, après cinq jours d’éructations présidentielles. « C’est, ajoutait-il, un Narcisse et un névrosé doté d’un talent inné pour attirer l’attention dont il a tant besoin. »

Au point d’en faire une stratégie.

La semaine avait certes commencé par un tweet fulgurant du dimanche soir, appelant sans raison apparente à un concours des « news les plus fake » et à un nouveau lynchage de la chaîne CNN.

Dans la foulée, le " leader du monde libre " assurait avoir refusé la couverture d’« Homme de l’année » du magazine " Time " et laissait entendre que la vidéo diffusée pendant l’émission " Access Hollywood " démontrant sa misogynie baroque et pour laquelle il avait présenté ses excuses en octobre 2016 était en fait un faux.

Il accusait aussi son ennemi, Joe Scarborough, journaliste sur MSNBC et ancien élu " républicain ", d’avoir carrément tué l’une de ses collaboratrices, décédée d’un malaise cardiaque dans son bureau en 2001.

Il ne manquait plus ensuite qu’une attaque publique contre la sénatrice Elizabeth Warren, qualifiée de « Pocahontas » durant une cérémonie honorant des anciens combattants navajos.

Avant le bouquet final : le " retweet " de trois vidéos anti-musulmans glanées sur le compte du groupe fascisant " Britain First ". Donald Trump, personne n’en doute, cherchait activement la bagarre et comme toujours, ces séries d’incendies quotidiens devaient brouiller tous les repères moraux de sa base de supporters, enfumer les médias américains et fournir une diversion face à l’arrivée imminente d’une mauvaise, très mauvaise nouvelle pour sa présidence.

L’annonce à l’aube du 1er décembre que Michael Flynn, l’ancien collaborateur le plus proche de Trump, avait non seulement été inculpé par le procureur Robert Mueller, mais s’apprêtait à plaider coupable devant un juge fédéral "
pour mensonges au FBI " dans l’enquête sur la collusion avec la Russie, apporte enfin une explication plausible et rationnelle aux bouffées délirantes du président, proportionnelles au danger qu’il encourt aujourd’hui.

Le général Michael Flynn, au cœur de l’enquête sur l’ingérence russe.

Michael Flynn n’est pas le premier venu.

Ce général trois étoiles, ancien directeur du renseignement militaire, limogé par Barack Obama pour insubordination, était devenu le principal conseiller militaire du candidat Trump pendant sa campagne avant d’être nommé au poste clé de conseiller pour la sécurité nationale de la Maison Blanche.

Sa carrière n’a duré que vingt-quatre jours au terme desquels Flynn a été limogé à contrecœur par Trump, pour avoir menti au vice-président Mike Pence sur la nature exacte de ses conversations avec l’ambassadeur russe à Washington, Sergey Kislyak, durant la période de transition précédant l’entrée en fonction du nouveau président.

Le 29 décembre 2016, le jour même de l’annonce par Barack Obama de nouvelles sanctions contre la Russie en raison de " son implication " dans le piratage des élections, les services de renseignement américains ont intercepté une conversation téléphonique de Kislyak avec Flynn.

On sait aujourd’hui, à la lecture de l’acte d’accusation, que ce dernier - alors qu’il n’était encore qu’un " simple citoyen " - donnait illégalement à son interlocuteur des assurances sur l’adoucissement probable de ces sanctions après l’investiture de Trump et avait aussi négocié quelques jours plus tôt le torpillage, avec l’aide russe, d’une résolution à l’ONU approuvée par Obama condamnant les implantations israéliennes dans les territoires palestiniens.

À l’époque, Flynn, confondu par des fuites à la presse, s’était contenté de dénégations brouillonnes et avait convaincu Mike Pence de le défendre sur tous les plateaux de télévision en assurant que cette conversation n’était « qu’une prise de contact formelle et inoffensive ».

Mais Flynn ne mentait pas qu’au vice-président. Son interrogatoire par le FBI, le 24 janvier, trois jours après son entrée en fonction, reprenait ses bobards à des agents qui disposaient des transcriptions exactes de ses propos avec Kislyak.

Inculpé pour « déclarations mensongères » au FBI, Flynn a donc « plaidé coupable » ce 1er décembre. Mais ces chefs d’accusation paraissent bien indulgents au regard de ses antécédents.

Robert Mueller aurait pu aussi l’inculper sur le fond pour avoir enfreint la loi - le " Logan Act " - interdisant à toute personne privée de requérir des faveurs ou d’infléchir la politique étrangère d’un gouvernement en place. Ensuite pour ses activités de « lobbyiste non déclarée » au service d’un pays étranger, lorsque Flynn complotait avec le gouvernement turc l’enlèvement possible aux États-Unis du dissident Fethullah Gulen ou sur ses omissions dans ses déclarations d’accréditation " top secret " de la Maison Blanche.

La mansuétude du procureur envers l’ancien conseiller pour la sécurité nationale ne peut que provoquer les sueurs froides de l’entourage de Trump ou du président lui-même. Elle signifie, comme le rappelle l’acte d’accusation, que Flynn s’est engagé à collaborer pleinement avec les enquêteurs pour révéler les agissements de personnages plus importants encore.

« J’ai travaillé avec Robert Mueller quand il était procureur fédéral, raconte dans un de ses tweets, Norm Eisen, ancien directeur des affaires éthiques à la Maison Blanche de Obama. Et je peux vous assurer qu’il ne fait pas de cadeaux, si ce n’est lorsque cela lui est utile pour attraper quelqu’un en haut de l’échelle ».

Flynn déclare d’ailleurs qu’il ne faisait qu’obéir aux ordres lorsqu’il a pris contact avec l’ambassadeur Kislyak sur la question de la résolution de l’ONU contre Israël.

Quels ordres ?

Les procureurs peuvent attester que le conseiller de campagne a joint à plusieurs reprises la résidence de Trump à Mar-a-Lago, en Floride, où le président élu passait ses vacances de Noël 2016 avec sa famille, avant de recontacter son interlocuteur russe.

Selon plusieurs sources contactées par l’agence AP et par CNN, le « membre de haut niveau de l’équipe de transition » mentionné par l’acte d’accusation de Flynn n’est autre que Jared Kushner, gendre du président et principal dirigeant de l’équipe, maître d’œuvre de l’offensive contre la résolution anti-israélienne de Barack Obama.

Kushner, le bras droit de Trump, l’homme de confiance par excellence, chargé dès janvier 2017 des dossiers les plus chers au nouveau président, est-il la prochaine cible du procureur Mueller ?

Le gendre, s’il a réellement participé à des tractations avec les Russes avant son entrée à la Maison Blanche, enfreint totalement le " Logan Act ". Par ailleurs, sa présence pendant la campagne avec Donald Jr., fils aîné de Trump, et Paul Manafort, ancien directeur de campagne de Trump, récemment inculpé par Mueller pour « blanchiment de fraude fiscale », à une réunion avec une avocate russe liée à Poutine en juin 2016, suscite des soupçons quand à sa relation avec le Kremlin.

Plus simplement, il est soumis depuis janvier 2017 à une enquête du FBI pour avoir omis de mentionner ses contacts avec Kislyak lors de la procédure d’accréditation " top secret " de la Maison Blanche.

James Comey, ancien directeur du FBI, témoigne devant le Sénat des Etats-Unis, jeudi 8 juin 2017. © Reuters

Le fait qu’il n’ait toujours pas été inculpé pour ces contacts avérés laisse entendre que Mueller attend peut être la collaboration de Flynn pour étayer des chefs d’accusation plus sérieux, contre lui, et contre son beau-père de président, à commencer par celui « d’entrave à la justice » lors du limogeage du patron du FBI, James Comey.

Jared Kushner et son épouse, Ivanka Trump, étaient les premiers à conseiller au président d’évincer le premier flic d’Amérique pour mettre un terme à son enquête sur la collusion avec la Russie qui nécessitait des investigations dans les anciens dossiers financiers de la famille Trump et de son gendre.

Si ces informations de fond restent pour l’instant le secret de l’équipe Mueller, Flynn peut aussi expliquer pour quelles raisons un président d’ordinaire si enclin à désavouer ses anciens collaborateurs a pu prendre pendant des mois le risque d’exercer des pressions grossières et ostensibles sur le chef du FBI afin qu’il « laisse Flynn tranquille », avant de virer Comey en juin 2017.

Et de justifier sa décision par « le tracas que lui causait son enquête », en présence de l’ambassadeur et du ministre des affaires étrangères russes, puis devant les millions de téléspectateurs de la chaîne NBC.

En « plaidant coupable » le vendredi 1er décembre et en reconnaissant les premiers faits, Flynn a détruit la défense de Donald Trump, éteint un an de contre-feux fumeux sur les « fake news » et le « canular bidon » des Russes.

Mueller, à l’heure qui lui conviendra, pourra peut-être justifier pour Jared Kushner ou son beau-père, une inculpation pour « entrave à la justice ». Avant d’attaquer, enfin, le fond de l’affaire : la possible collusion de l’équipe Trump avec le Kremlin lors des présidentielles de 2016.

Philippe COSTE

MediaPart