Trois philosophies : les pensées sophistes, les plaisirs charnels, et les propos gaillards

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Trois philosophies : les pensées sophistes, les plaisirs charnels, et les propos gaillards

Le sophiste Protagoras, Aristippe de Cyrène, et Alain

I - La philosophie des sophistes ou l’école sophistique

« L’École sophistique » car, au fond, dans son genre, c’en est belle et bien une, du moins à nos yeux ébahis de " Modernes " historiquement déficients ... eh bien, « l’École sophistique », donc, s’intéressa vivement à la langue ; son expressivité, sa valeur, sa constitution, ses formations, sa rhétorique...

Bref : sa littérature ...

Ainsi, elle est - à sa façon - toute sienne précurseure de la critique littéraire, au moins énonciative et pragmatique, qui s’intéresse tant aux trois niveaux :

- « locutoire » (la forme),

- « illocutoire » (le sous-entendu)

et

- « perlocutoire » (l’impact).

Bref : aucun énoncé n’est neutre et tous les énoncés sont des actions " sans-réserve ", quand bien même les modalités actionnelles diffèrent du mouvement seul.

A ce titre, Friedrich Nietzsche réalisa bien - selon son mot - que l’Homme est " pris dans les rets du langage " et derrière lui une bonne partie de la philosophie du XXème (Wittgenstein, analytique, structuraliste, " at least ", aboutissant très concrètement aux USA à quelque " French Theory " nourrissant aujourd’hui les " gender studies ", les " post-colonial studies ", etc.), sinon que massivement, cette hérédité n’est jamais qu’une sorte d’épure nominaliste (les " Mots et les choses ", Michel Foucault) dualiste matérialiste, de ce qu’elle postule très clairement toujours le réalisme des choses que les mots ne feraient que mettre en perspective, ainsi qu’un " voile d’Isis " ou un " vortex ".

Ce n’est pas faux, mais les sophistes - et Nietzsche qui relança leur " carrière " contemporaine - vont au-delà : ils disent que le " réel " en-deçà du langage n’est jamais qu’une folie et Nietzsche va jusqu’à le dire " définitoirement " (Dionysos, genre de psychose) or, les " psychologues des profondeurs " notamment, sont nombreux à penser que le langage informe (Apollon, genre de névrose) cette folie, dans ce qu’on appelle « raison ».

Le langage est un grand " ordonnateur du monde " où les monothéistes ne s’y trompèrent pas exactement, à faire de leur dieu " Verbe " - logos - sinon qu’ils y perdirent le tréfonds, les profondeurs, et avec eux toute " l’articité " de la chose langagière.

Ou, si vous préférez, l’impact " artial " (artialisation) ou " artificial " (artificialisme) qui lui est intrinsèquement constitutif, pour notre " compréhension du monde ".

En somme : il y a " compréhension idiomatique " du monde.

Les sophistes jouent dessus et ont encore la véracité de le dire quand quiconque à leur place se leurre (dans cette perspective) à prétendre tenir " un discours rigoureusement vrai ", surtout quand ce discours s’imagine légitimé par une méthode - ajouterai-je - de ce que « les méthodes » ne sont pas autre chose que des discours rigidifiés, ayant leur illocutoire comme leur perlocutoire, sur " la chose considérée " (cf. Paul Feyerabend).

Entre un philosophe et un sophiste, il n’y a qu’une différence terminologique, où la « sophistique » aurait tout bonnement constitué une école philosophique, et c’est tout.

Sans quoi, Nietzsche n’est plus rien (mais les plus pénibles entre les philosopheurs lui contestent sa légitimité philosophique, donc proposons " au-delà " ) et au-delà, donc, Machiavel n’est plus « philosophe », ni Montaigne ni Camus dont les deux eurent aussi " du mal " à se faire reconnaître.

Tout philosophe cherche à avoir " sophistiquement " raison ; tout sophiste cherche " philosophiquement " quelque sagesse.

La récursion est tellement patente qu’elle annule la distinction et permets alors désormais de dire que « l’Ecole sophistique » est belle et bien une école philosophique - que cela chiffonne Platon ou non - au même titre que les religions sont des écoles philosophiques « d’éthiques phronétiques » (de prudence).

Le sophisme est donc une école philosophique d’herméneutique et " praxéologique sophistique " (d’interprétation et d’action).

Nous sommes donc dans une intelligence proprement humaniste de l’Homme, au sens antique.

C’est une excellente intelligence.

II - Cyrénaïsme, philosophie des plaisirs charnels

Dans le cyrénaïsme, ce qui frappe avant toute chose, c’est cette assimilation du plaisir à la vertu.

La vertu est plaisir.

Vertu antique, cela va sans dire, où le sens exact de « vertu » concorde mieux avec « l’exquis ». Aussi, « l’exquis » - et précisément du sage cyrénaïque - tient toute entier dans un " sensationnel-émotionnel " agréable, dans un " agrémentisme " : ce qui est agréable - ce qui m’agrée - est la vertu « en soi » et je ne saurai commettre de crime non seulement parce que ses conséquences me seront socialement néfastes, mais parce que le crime, en soi, est un " désagrémentisme " :

- pour moi d’abord, en ce qu’il est incommodant dans l’agression ;

- pour autrui ensuite, fatalement incommode.

Morale " antique " où la carnation prime sur tout et où « l’excellence » est toujours la validité voire la performance d’un organe ou d’un exercice.

Alors, « l’excellence » n’est pas un but à accomplir et ne procurera jamais le sentiment d’un accomplissement, mais " une donne ", " entre-soi " par lequel tous les Hommes excellent naturellement : rien de plus simple, rien de plus évident, rien de plus aisé, dans cette perspective, que d’être « excellent » parce qu’on naît « excellent » c’est-à-dire capable de plaisir = vertu.

Il suffit d’exister, premièrement en évitant la peine, secondement en " courtisant le plaisir ", pour pratiquer la sagesse cyrénaïque : sagesse du moindre effort, mais pas nécessairement du moindre élan, quand cet élan est " agrémental ".

Morale " naturaliste " aussi, d’un naturalisme humain, tout humain, rendu au principe de plaisir que même les animaux ne partagent pas.

Sagesse " petite enfantine " ou " enfantine "- infantile - puisque le petit enfant et l’enfant sont encore ce qui se rapprochent le plus de l’animalité (les grands primates surpassent intellectuellement le petit d’Homme avant cinq ans) mais de cette " animalité humaine " assimilée, prématurée par la naissance, donc échappant à la globalité du règne animal.

Et l’enfant ensuite, après le " petit enfant ", bien qu’ayant accédé à " l’âge de raison " dès sept ans dans une éducation " normale " - variant, certes, selon les éducateurs - va chercher encore et toujours, dans cette période de latence sexuale, spontanément, les plaisirs donnés ou potentiellement accessibles dans son « élan ».

Un « élan » n’ayant pas accédé à la réflexion abstraite (élan échappant " à l’âme "), donc élancé d’une réflexion concrète (élan chevillant au corps).

Mais l’adulte cyrénaïque, et généralement hédoniste, " post-pubère ", va alors pouvoir rechercher la jouissance orgasmique dans son hédonisme, quel qu’en soit le caractère : " mélangisme-échangisme " de cours de récréation élémentaire protubérant en afflux pénien ou clitoridien.

Par ailleurs, tout ce qu’on a coutume d’appeler « arts de vivre » - gastronomies ; trônes à la japonaise ; verves, prestances, gloires, libéralités ou superbes ; érotismes - sera exalté et ce n’est pas pour rien que la France y est associée :

- la France " libertine " classique,

- la France baudelairienne " romantique-symbolique ",

- la France " décadentiste verlainienne ",

- la France de Coco Chanel et de Dior -

- France du luxe,

- France " des femmes ", par exemple.

C’est-à-dire la France courtisane où les « courtisanes » s’apparentent à des " call girls " classieuses : une certaine sociologie, distinguant des cultures " féminines " et viriles, inspirée par Nietzsche d’ailleurs jusqu’aujourd’hui, situe la France parmi les nations " féminines ".

Et ce n’est pas un hasard : les femmes ont des zones érogènes réparties de façon plus équilibrées que l’homme sur l’ensemble du corps, tandis que leur clitoris comporte près de dix fois plus de terminaisons nerveuses que le pénis.

Sur quoi, Homme, il faut rendre grâce à Dame-Nature de ne pas nous avoir dotés d’autant de réceptivité, car nous ne tiendrions pas dans nos caleçons - la moindre friction nous ferait sursauter, - et c’est la raison pour laquelle les hommes sont naturellement plus durs, plus pudiques que les femmes, mais aussi plus sensibles ! ...

Car les femmes, naturellement, ont une accoutumance sensorielle inhérente à leur érogénéité que les hommes ne sauraient avoir - eux - moins « sensoriels », plus sensitifs alors par compensation - donc plus « vigilants » - aussi : or, l’orgasme masculin dépend d’une baisse de la vigilance (la fameuse image d’Épinal de l’afflux sanguin dans " le deuxième cerveau ", rendant à " l’idiotie pulsionnelle ") tandis que l’orgasme féminin dépend d’une baisse du raisonnement (pour quoi les femmes aiment à être " charmées " romantiquement, selon la même image d’Épinal).

Il en résulte donc, que « l’hédonisme » est une nébuleuse, " éclectique-syncrétique ", un peu comme les femmes aiment à " piocher-papillonner-batifoler " çà et là, sans " esprit de pesanteur " heureusement, entre " magazines féminins " et carriérismes socioprofessionnels, en passant par les foyers ou les militantismes en tous genres, sans oublier les bourgeoisies et les investissements bénévoles, dont la maternité reste le suprême, quand bien même elles s’éclatent ailleurs.

« L’hédoniste » est forcément maniéré - Nietzsche dirait " efféminé ", douillet, quiet, - ou il n’est pas.

Bref, l’hédonisme, c’est une vertu " maniériste " en matières sensorielles aboutissant, consensuellement, dans notre bien-pensance actuelle, à la " métro-sexualité " et à l’exaltation « homosensuelle », c’est-à-dire au travestissement, au " transgenre " ... mais la subversion n’est pas la véritable transgression.

III - La race des philosophes tels qu’Alain (Émile Chartier)

Émile Chartier, alias " Alain ", est un philosophe à la charnière des XIXème et XXème siècle, courant jusqu’après la Seconde Guerre mondiale.

Son patronyme en dit long sur sa (comporte)mentalité de charretier, ce genre de mecs à aimer qu’on ait élevé les porcs ensemble.

L’époque s’y prête : l’électricité n’est pas généralisée encore, la communication de masse passe par « la presse » encore surtout quand même adviennent le transport ferroviaire, l’automobile, la cinématographie, la télégraphie, la radiophonie, la téléphonie & en fin la télévision : nos mondes baignent encore ès (comporte)mentalités Saint-Exupéry, Bob Morane, Indiana Jones, Lovecraft, André Malraux, Carl G. Jung, et peut-être Romain Gary et Nicolas Bouvier un peu, sans parler des autres.

Époque des " Brigades du Tigre " invention de la police scientifique, de l’inspecteur Dupin, de Sherlock Holmes, d’Hercule Poirot, mais aussi du nihilisme russe en plein, post-Vidoc mais Rouletabille, etc.

Voilà en vrac pour " l’air du temps ".

Pour ce qui est d’Alain à proprement parler, il tient de cette race de philosophes comprenant Montaigne (genre des " essais 0.0 "), Nietzsche (genre des aphorismes), Mounier (genre des articles), Camus (genre des essais 1.0).

C’est-à-dire tous ces philosophes que « la philosophie » eut du mal à intégrer, par trop " systématicienne " dans l’âme, et que la littérature inquiète par trop de méditations intellectuelles.

Pourtant, dans 95 % de l’Histoire universelle, « les lettres » désignent l’ensemble des connaissances (avoir de la littérature), « philosophie » désigne les connaissances à caractère scientifique, et d’ailleurs " le grand Platon " écrivait ès théâtralisations socratiques, donc bon.

Alain est connu pour avoir inventé le genre du « propos ».

Nombre de ses ouvrages philosophiques tiennent du « propos » : " Propos d’un Normand ", " Propos sur le bonheur ", " Propos sur la littérature ", (Propos sur) " Mars ou la guerre jugée ", etc. de ce qu’il était par ailleurs - et d’ailleurs - journaliste « radical-démocrate », rencontre " les Mollusques " (les fonctionnaires), " les Compétents " (les technocrates), " les Importants " (les ploutocrates & médiacrates), etc.

Gageons que de nos jours, il aurait été pour le " Brexit " ! depuis sa (comporte)mentalité de charretier, où il te balance " ses propos " comme on déverse le purin de la charrette au jardin - dans un bon sens vital - " paysan étymologique " (gars du pays), qui pourtant te respectait les " Lettres à la Camus " (mais sans " rebellitude " dans l’âme) à t’écrire dans un magnifique néoclassicisme à la Nietzsche (mais sans nervosité dans l’âme) ainsi qu’à-tout-propos à la Montaigne (mais sans digression dans l’âme), sans parler de sa carrure à la Mounier-like (mais sans Dieu dans l’âme).

Alain pose " encore-toujours-déjà " problème aux philosophes doctes " institutionnels-académiques " : pour se saisir de Montaigne, ces philosophes l’abaissèrent à « l’hédonisme » (hédonè dont il relève bien, mais ... ) ; de Nietzsche, au « systématisme » (contre tout sens de la terre nietzschéen) ; de Mounier, au « militantisme » (déniant sa religiosité) ; de Camus, à « l’absurdisme » (malgré ses militances).

Bref : il y a trop de " Socrate fonctionnaires ", dirait Alain ...

Dès lors, allez vers " l’alainisme ", car Alain est très-scientifique, tout en s’en tenant au sens de la terre, dans un radicalisme à caractère " personnaliste ", avec de belles voltes " essayistes-journalistes ", cisaillées par un moral d’airain dans le bois dur de la vie, aimant sa corporéité naturelle.

Alain, c’est une école " littéro-intellectuelle " à lui tout seul ; une exigence.

Marzhin Tavernier

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