Trois idoles philosophiques

, par  DMigneau , popularité : 0%

Trois idoles philosophiques

Descartes, Spinoza et Nietzsche constituent la constellation la plus prestigieuse de la philosophie moderne. À peu près tout le monde se réclame de l’un de ces trois philosophes, voire des trois.

Ils ont renversé le platonisme, la morale.

Ils ont ouvert un nouvel âge et mis fin à la naïveté des penseurs idéalistes. Mais les motivations de leurs admirateurs sont impures.

À travers ces trois penseurs, ce sont eux-mêmes qu’ils admirent : leur rupture avec la souche abrahamique, leur rationalisme dépourvu d’empathie, leur orgueil.

Et si ces trois philosophes étaient moins rigoureux qu’on ne le dit ?

Et si on donnait pour une fois la parole à un adversaire de Descartes, Spinoza et Nietzsche ?

Je discutais l’autre jour avec un ami catholique.

« Je comprends tout à fait que l’on rejette la foi chrétienne , me dit-il, mais ce qui est vraiment risible, à la fois prétentieux et vain, c’est de croire pouvoir démolir la foi à coups d’arguments philosophiques.

J’ai discuté mille fois avec des intellectuels sur ces sujets, et c’étaient toujours les trois mêmes philosophes qui revenaient, encore et encore : Descartes, Spinoza, Nietzsche.

Les athées n’ont aucune originalité. Ils sont d’un conformisme atterrant, pire que des vieilles bigotes avec leur rosaire.

Laisse-moi donc te dire, une fois pour toutes, ce que je pense de cette fameuse " Trinité " : Descartes, Spinoza, Nietzsche.

Descartes tout d’abord.

C’est un grand philosophe, un philosophe authentique, je n’aurai pas le ridicule de le nier. Il a eu l’immense mérite de sortir la philosophie de l’ornière scolastique.

Il a engendré toute une lignée de penseurs vigoureux, jusqu’à notre époque.

Mais enfin, quand on loue Descartes, on sélectionne avec soin les textes et on n’en retient à la vérité que trois : le " Discours de la méthode ", les " Méditations métaphysiques " et la première partie des " Principes de la philosophie ".

Tout cela a une apparence austère et rigoureuse propre à séduire les esprits athées, fort influençables et désireux de trouver un terrain solide sur lequel s’appuyer.

Mais ceci n’est que l’introduction de la pensée de Descartes, et tout le reste... on n’en parle jamais ?

As-tu lu le " Traité des Passions de l’âme " ?

C’est plus fantasmagorique que la Genèse, crois-moi !! On y parle d’« esprits animaux » qui s’enflamment dans le cœur ou dans la rate - je ne me souviens plus - et qui, en passant au cerveau, causent le désir, ou la pitié, ou la colère.

Et ça se développe sur des pages et des pages, un matérialisme primaire dont il ne reste rien de nos jours. Et tout est " à l’avenant " chez Descartes : la " Théorie des tourbillons ", " l’animal-machine " qui ne se distingue en rien d’une horloge bien réglée, etc.

Alors Descartes est un grand philosophe, d’accord, mais qu’on ne prétende pas détruire la subtilité rabbinique de " la Bible ", affutée sur des générations et des générations, au milieu des guerres, des catastrophes et des persécutions, à l’aide d’arguments de cet ordre.

Il suffit de retourner la prétendue rigueur des cartésiens contre eux-mêmes pour en venir à bout.

Mais ce n’est pas là le plus grand tort de Descartes.

Ce que je ne pardonne pas à Descartes, c’est qu’il est à l’origine de l’individu contemporain, enfermé dans sa subjectivité et ses émotions, ne cherchant qu’une seule chose : « se sentir bien », à n’importe quel prix, aveugle et obtus à tout le reste.

En enfermant l’individu dans sa conscience personnelle, Descartes s’est coupé de la rude et virile objectivité biblique et romaine.

Ce n’est plus le monde qui précède l’individu ; c’est l’individu qui génère le monde. Dès lors plus de politique, plus de lois, plus de rites, plus de communauté humaine, mais seulement ce qu’une de mes connaissances appelle plaisamment « la branlette narcissique du consommateur bobo ».

L’inter-subjectivité est tout ce qui reste, d’où les passions tristes, névroses, harcèlements, frustrations, etc.

L’horreur moderne dans toute sa splendeur.

Permets-moi de préférer les chants des lévites, les danses des vierges au son du tambourin tandis que l’on amène le bœuf consacré à l’autel du Dieu dont on ne doit pas prononcer le nom.

Passons à Spinoza.

Il est frappant de constater avec quel empressement, quelle unanimité les athées se rabattent sur " L’Éthique ", comme si " l’alpha et l’oméga " de " la Création " y étaient contenus.

Les croyants ne considèrent pas " la Bible " avec plus de vénération, plus de servilité.

On se barricade derrière Spinoza pour dissimuler son absence totale de conception personnelle quant au monde et à la vie de l’Homme.

Et tout y passe : le panthéisme, le déterminisme, le désir comme " essence de l’homme ", etc. Tous les clichés rebattus un millier de fois.

On se sent tellement supérieur quand on déclame qu’on ne croit pas à la liberté individuelle, que " le bien " et " le mal " n’existent pas, etc.

Il n’y a plus rien à rétorquer après ça.

Mais quand " on creuse un peu ", à quoi renvoient ces belles formules ?

Tout d’abord - et c’est proprement incroyable, sans équivalent peut-être dans l’Histoire de la philosophie - on ne trouve pas une seule idée originale chez Spinoza.

C’est une reprise pure et simple des « Théories de la nature » des stoïciens. Spinoza n’aurait pas existé, on aurait pu reconstruire son ouvrage phrase par phrase à partir des fragments de Chrysippe, Posidonios, etc.

Mais Spinoza en impose grâce à sa « méthode géométrique » et à sa terminologie obscure.

Descartes avait eu le grand mérite de mettre fin au jargon scolastique et celui-ci revient en force avec Spinoza : " substance ", " essence ", " accident ", etc.

On revient au " pédantisme des docteurs " et à leur savoir verrouillé. Et comme tout cela flatte l’orgueil des agnostiques qui n’ont pas eu l’occasion de s’initier à l’humilité chrétienne !

Tous ceux qui " se piquent de philosophie " ont écrit leur livre ou leur étude sur Spinoza : André Comte-Sponville, Michel Onfray, Frédéric Lenoir, Alain Minc, Jacques Attali, etc.

Quand je te parlais du conformisme des athées !! Et tout le monde s’en fiche, ces ouvrages ne se vendent pas, le moindre livre du pape se vend dix fois plus. C’est que tout le " spinozisme " est purement verbal.

J’ai longtemps cherché un homme habité par la fameuse « béatitude » de Spinoza, je n’en ai jamais vu. Par contre j’ai souvent vu des vieilles femmes malades, " la Bible " à leur chevet, rayonnantes, souriant tout le temps.

Qui peut se réclamer vraiment, authentiquement, de Spinoza ?

Personne. Goethe peut-être, mais qui lit encore Goethe ?

Ce qui plaît à " l’Homme moderne " chez Spinoza, c’est au fond sa conception de la nature.

La paresse de " l’Homme moderne " était flattée par le subjectivisme de Descartes, sa superficialité et son vide spirituel seront flattés par le « deus sive natura » de Spinoza.

On est ému par les forêts, les oiseaux... On a peur de mourir. On ne conçoit rien au-delà de ce que perçoivent les sens, alors on est tout content de se réfugier dans le " grand Tout " de Spinoza.

On se raccroche au moins à ça.

Mais ce n’est pas le " grand Tout " qui nous sauvera et ce n’est pas le " grand Tout " qui nous incitera à nous montrer un peu plus patient et plus tolérant à l’égard de nos semblables.

Je préfère encore l’athéisme sarcastique et blasphématoire d’un Cioran à ces intellectuels crispés qui se cachent toujours derrière " L’Éthique " de Spinoza, au moins c’est plus franc et plus amusant.

Passons maintenant à Nietzsche.

Franchement j’aime bien Nietzsche. Je n’ai pas envie d’en dire du mal. C’est une sensibilité très délicate, un poète, et un vrai philologue.

Il savait de quoi il parlait ; ce n’était pas de l’esbrouffe. Mais quand les athées le présentent comme le destructeur impitoyable et sanguinaire de la morale et de la religion, c’est risible.

Il faut voir le rôle qu’il a joué dans le trio avec Paul Rée et Lou Andreas-Salomé, ou encore avec Richard et Cosima Wagner.

C’est l’éternel " dindon de la farce ". Et il faut lire ses lettres à sa sœur : il a la maturité émotionnelle d’un garçon de quinze ans.

Récriminations et jérémiades, délire de grandeur et de persécution.

Les apôtres, les Pères de l’Église avaient des communautés à gérer, des luttes politiques à soutenir. Ils mettaient leur vie en jeu. On est quand même à un autre niveau d’exigence existentielle.

Mais ne considérons pas les données biographiques, restons-en à l’œuvre.

Ce qui est caractéristique chez Nietzsche, c’est qu’il n’y a pas le moindre point de contact direct avec la vie chez lui.

Seulement avec les livres.

Nietzsche ne voyageait pas sans emporter des malles de livres, c’est révélateur. Alors on trouve tout chez Nietzsche : des analyses pénétrantes et des formules saisissantes sur Eschyle et Montaigne, Shakespeare et Mozart.

Mais, contrairement à Descartes, Nietzsche ne s’est jamais posé dans la solitude originelle de l’Homme pour étudier les données premières de son expérience et de sa conscience.

Même un ouvrage comme " Ainsi parlait Zarathoustra " n’aborde jamais la vie de front ; ce ne sont que des clés qui renvoient à Wagner, au christianisme, aux obsessions érudites de Nietzsche.

Et quel est le fruit d’une authentique culture " nietzschéenne " ?

Des individus péremptoires, agressifs, misanthropes, solitaires, fous.

À comparer avec la qualité humaine d’un Louis-Marie Grignion de Montfort, auteur d’un " Traité de la vraie dévotion à la vierge Marie ".

- « Mais si tu détruis ainsi nos philosophes les plus profonds et les plus renommés, vers quel penseur me tournerai-je ? » m’écriai-je.

- Lis " la Bible ", c’est là le dépôt le plus riche, le plus authentique et le plus salutaire concernant l’expérience humaine, me répondit-il. Mais si tu veux absolument lire un philosophe, lis Sénèque.

C’est un vrai philosophe qui s’est jeté dans la quête de la sagesse de toutes ses forces (et elles étaient grandes), et qui philosophait encore au moment de mourir.

Les questions cruciales de l’existence y sont abordées franchement, sans " intellectualisme ", sans esprit de système : la solitude, la douleur, la vieillesse, la mort.

Bien sûr, il y a chez Sénèque du pédantisme, des formules outrancières ; c’était le tour de sa personnalité. Mais la matière du discours y est - c’est ça qui compte !! - cette volonté acharnée de revenir toujours au centre du problème, de se couper de toutes les entraves matérielles et émotionnelles, d’accéder à la vraie liberté du sage, indépendamment des circonstances.

Crois-moi, c’est moins brillant, mais ça vaut largement Descartes, Nietzsche et Spinoza.

Laconique

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