Transferts. « Le football est une industrie qui consomme de l’être humain »

, par  DMigneau , popularité : 28%

Transferts. « Le football est une industrie qui consomme de l’être humain »

« pour certains jeunes issus de milieux défavorisés, la tentation peut être très grande pour partir à l’étranger si on leur offre une prime à la signature. » photo Thierry PASQUET/SIGNATURES © Thierry PASQUET / SIGNATURES

Le nombre de joueurs européens ayant quitté leur pays avant l’âge de 18 ans n’a jamais été aussi élevé, montre un récent rapport de l’Observatoire du football du Centre international d’étude du sport (CIES).

Entretien avec Raffaele Poli, coauteur de l’étude.

Raffaele Poli Chercheur à l’Observatoire du football. Mario Cafiso

Nicolas Guillermin : Votre rapport montre que près de six cents joueurs mineurs expatriés (597) ont été recensés en octobre 2016 dans 31 ligues de première division de pays membres de l’UEFA… Qu’est-ce que cela traduit ?

Raffaele Poli : Il existe aujourd’hui un marché des jeunes talents de plus en plus important. Les clubs essaient d’anticiper la concurrence en recrutant de plus en plus jeune. Cela est rendu possible par une véritable industrie du transfert.

En 2009, date des premières données, le nombre de mineurs expatriés dans les 31 ligues de première division européennes était de 444 contre 597 aujourd’hui.

Pour les cinq grands championnats (Angleterre, Espagne, Allemagne, Italie et France), on voit que depuis 1995 (51 joueurs) la tendance a plus que triplé (196 joueurs en 2016).

Tout cela doit être mis en relation avec la diminution constante de l’âge moyen du premier départ à l’étranger. Au sein des cinq grandes ligues, cette moyenne est passée de 23,2 ans en 1995 à 21,1 ans en 2015 et dans les 31 championnats européens, de 22,2 ans en 2009 à 21,7 ans en 2016.

Nicolas Guillermin : Ces chiffres sont inquiétants…

Raffaele Poli : Cela montre ce que le football est devenu : une industrie qui consomme de l’être humain.

Le football est un environnement très spéculatif qui transforme les joueurs en marchandise. Au final, cela représente un énorme gâchis de talents car l’environnement est loin d’être toujours propice à leur développement.

Derrière le joueur, il y a une personne, et donc beaucoup de souffrances chez ces jeunes qui ont tout sacrifié pour le football et font de mauvais choix…

Le rapport montre clairement que les joueurs qui partent à l’étranger avant 18 ans réalisent de nettement moins bonnes carrières que ceux qui mûrissent dans leur pays d’origine avant de partir. Certains mineurs ne s’en sortent pas trop mal avec une carrière moyenne mais d’autres disparaissent complètement des radars, ce qui peut être dramatique pour des jeunes et des familles qui ont tout misé sur le foot.

Nicolas Guillermin : Dans la majorité des cas, dites-vous, les transferts des mineurs ne peuvent s’expliquer par une logique purement sportive…

Raffaele Poli : Les clubs achètent beaucoup de joueurs sans avoir un plan spécifique pour chaque joueur. C’est de la consommation. Finalement, peu importe, s’ils arrivent ou pas à percer.

Pour les clubs anglais aujourd’hui, quelques centaines de milliers d’euros, ça ne leur coûte pas cher. Et, après, ils se retrouvent avec quatre défenseurs latéraux gauche, par exemple, et forcément il n’y en a qu’un qui va jouer…

Tout cela est aussi lié à cette industrie de « scouts » (observateurs sportifs) et agents qui tournent autour des clubs.

La multiplication des transferts sert souvent plus leurs intérêts. Mais tout le monde participe du système, y compris les joueurs et leurs familles, qui sont un élément clef du système.

Pour des jeunes, souvent issus de milieux défavorisés, si on leur offre une prime à la signature pour partir à l’étranger, la tentation est grande…

Nicolas Guillermin : Sur ces 597 mineurs expatriés, les Français arrivent deuxièmes derrière la Belgique…

Raffaele Poli : Le joueur français est à la mode car il reçoit une très bonne formation. La plupart vont aller en Angleterre car c’est là qu’il y a le plus de moyens. Malgré les sonnettes d’alarme tirées régulièrement par les clubs et la Ligue, il y en a toujours qui vont brûler les étapes et accepter des sommes que les clubs français ne sont pas prêts à débourser.

Nicolas Guillermin : La solution, selon vous, serait l’augmentation des indemnités de formation ?

Raffaele Poli : Si les clubs payaient plus cher, ça limiterait la circulation des joueurs et les protégerait plus. Plus le joueur est jeune, plus il faudrait augmenter cette indemnité.

Aujourd’hui, c’est au maximum 90 000 euros par année de formation pour des transferts internationaux. Il faudrait doubler cette somme. On préconise aussi que ce ne soit pas le dernier club qui touche jusqu’à 95 % de l’indemnité mais que les clubs en amont, qui ont contribué à la formation du joueur, soient aussi rétribués de manière plus conséquente.

Cela permettrait ainsi de mieux répartir l’argent.

Nicolas Guillermin,

Journaliste

L’Humanité