Tout pour les femmes... sans les femmes ?

, par  DMigneau , popularité : 64%

Tout pour les femmes... sans les femmes ?

L’annonce, presque coup sur coup, du choix de Wonder Woman comme figure centrale d’une campagne de l’ONU pour l’émancipation des femmes, et de celui d’un homme, Antonio Gutierres, pour nouveau secrétaire général de l’organisation soulève des questions latentes autour de la place que les femmes occupent et doivent occuper dans leur propre émancipation.

La confluence ces derniers jours de plusieurs nouvelles concernant l’ONU et ses politiques envers les femmes refont songer à la question de la place que les femmes occupent et peuvent occuper sur le plan politique et sur celui des organisations internationales.

En effet, c’est le 21 octobre que l’annonce officielle du choix du personnage Wonder Woman comme « ambassadrice honoraire pour l’émancipation des femmes et des filles » a été faite, suscitant un important mouvement de contestation au sein de l’organisation ainsi qu’à l’extérieur.

L’annonce, qui coïncide avec le 75e anniversaire du personnage, constitue aussi le lancement d’une campagne d’un an sur le thème de l’égalité et de l’émancipation des femmes et des filles.

Elle suit la notification faite quelques jours plus tôt de l’élection par le Conseil de Sécurité d’Antonio Gutierres comme nouveau secrétaire général de l’ONU. Plusieurs femmes très qualifiées comptaient parmi les candidats à ce poste et de nombreuses voix sollicitaient qu’une femme y soit promue. Le fait que l’élection se soit déroulée, malgré les promesses de transparence, dans l’opacité habituelle, au sein d’un Conseil surtout composé d’hommes, a donc suscité un profond malaise.

L’ensemble soulève au moins deux points distincts :

- celui de la représentation d’une femme émancipée ;

- celui de la place que les femmes doivent avoir dans leur propre émancipation et dans la construction d’un monde qui est de tous.

Concernant le premier point, les détracteurs du choix de Wonder Woman évoquent :

- l’apparence " hyper sexualisé " du personnage, au physique de " pin-up " ;

- sa symbolique de femme blanche vêtue des couleurs du drapeau des Etats-Unis ;

- le fait même qu’elle soit un personnage imaginaire alors qu’il s’agirait de promouvoir des femmes réelles.

De son côté, l’ONU argumente qu’elle fut choisie pour les valeurs qu’elle représente de lutte pour la paix et la justice, ainsi que du fait qu’elle fut créée par William Moulton Marston en 1941 s’inspirant des leaders du mouvement suffragiste.

Bien que les femmes puissent à l’occasion s’amuser de leur propre mise en scène, on ne peut nier - en effet - que celle-ci correspond à un imaginaire masculin. En ce sens, il est sans doute maladroit d’en faire une figure de l’émancipation des femmes, entre autres parce qu’il est peu probable que les implications féministes du personnage soient lisibles pour la majorité du public qui en restera - selon toute probabilité - à la pulpeuse et coloniale superficialité de la figure.

Par ailleurs, la question des modèles va plus loin car, quand bien-même un groupe représentatif de filles et de femmes aurait pu voter un modèle suscitant son admiration pour son indépendance et son activité, on est en droit aujourd’hui de se demander quelle aurait été l’étendue de leurs choix possibles.

Auraient-elles pu choisir des pionnières de la cause des femmes telles que Christine de Pisan, Mary Wollestoncraft ou Olympe de Gouges ?

Des penseuses ou scientifiques telles qu’Hypatie d’Alexandrie ou Rosalind Franklin ?

Au regard de la place des femmes historiques dans la culture générale et les programmes scolaires, rien n’est moins sûr, car beaucoup ne les connaîtront pas. Compte tenu de ce vide, produit des choix politiques des différents gouvernements, l’ONU aurait en effet sans doute mieux fait de faire d’une figure historique réelle son ambassadrice, ce qui serait allé dans le sens de l’effort monumental que l’humanité doit encore fournir en ce sens.

Le choix en soi questionnable de Wonder Woman pour représenter l’émancipation des femmes prend une allure définitivement infantilisante si on tient compte du fait qu’il suit la ratification d’un homme en tant que secrétaire général, alors même qu’en 70 ans de fonctionnement l’organisation n’a jamais eu de femme a sa tête.

Il intègre - à mon sens - une contradiction révélatrice d’une époque qui, à l’instar des monarchies éclairées de jadis, veut officiellement tout faire pour émanciper les femmes, sans les femmes.

La plupart des femmes actives ne souhaitent plus qu’un chevalier les délivre ; elles veulent faire et construire, sans avoir à franchir une série d’obstacles supplémentaires du fait d’être une femme, avec les hommes pour associés. J’irai même plus loin, les femmes veulent faire, et certaines parmi elles veulent même tenter de faire les choses autrement, contestant la logique qui a été installée par une culture éminemment masculine.

Jean Krasno, la directrice de la campagne pour élire une femme secrétaire générale de l’ONU, se lamentait que sept candidates très valables, qui ont été à la tête d’organisations internationales, été premières ministres ou encore diplomates de haut niveau, n’aient pas été prises au sérieux.

Pour certaines d’entre nous, ces événements viennent se rajouter au fait que l’on ait pu nommer l’an dernier un pays aussi meurtrier pour les femmes que l’Arabie Saoudite à la tête d’une des commissions consultatives du Conseils des droits – toujours - de l’Homme. Et il commence à être, en retour, difficile de prendre tout à fait au sérieux les déclarations d’une institution qui entend émanciper les femmes sans les femmes, en justifiant qui plus est tacitement l’injustifiable par un choix tel que celui qu’elle a opéré l’an passé.

Sara Calderon

MediaPart