Thaïlande. La junte entend profiter du rejet de la Constitution

, par  DMigneau , popularité : 64%

La junte entend profiter du rejet de la Constitution

Le rejet du projet de loi fondamentale, dimanche, devrait permettre aux généraux au pouvoir de perpétuer leur main mise sur le pays et de reporter les élections.

La junte thaïlandaise n’est jamais aussi à l’aise que dans les situations de crise. Dimanche, le projet de Constitution, défendu par les généraux au pouvoir depuis le coup d’État de mai 2014, a été rejeté par le Conseil de réforme (CNR), une assemblée mise sur pied par les militaires eux-mêmes. Sur 240 membres du CNR, 135 ont voté contre le projet de loi fondamentale et 105 se sont prononcés en sa faveur.

Les opposants au texte de 124 pages dénoncent en particulier un article qui doterait une « commission stratégique de la réforme et de la réconciliation » de vingt-deux officiers issus de la police et de l’armée de pouvoirs d’urgence leur permettant de se substituer à tout gouvernement élu dans les cinq ans consécutifs à l’adoption du texte. Également en cause : la perpétuation d’un Sénat dont la majorité des membres seraient nommés et non élus. Autant dire une prolongation tacite du règne de la junte après d’éventuelles élections qui ne lui seraient pas favorables.

De fait, depuis 2001, toutes les consultations se sont soldées par une victoire des partis créés par l’ancien premier ministre Thaksin Shinawatra dont les gouvernements furent renversés par deux coups d’État et une manœuvre juridique.

Le rejet de ce texte, censé réconcilier un pays profondément divisé entre masses rurales majoritaires, partisanes de la démocratie et élites conservatrices, royalistes et nationalistes, permet néanmoins aux généraux de perpétuer leur main mise sur le pays et de reporter les élections. « Il se peut que les militaires aient eu peur que le projet de charte soit rejeté par les citoyens lors du référendum. Il n’y a aucune garantie pour dire que le nouveau projet de charte serait meilleur. L’issue pour la junte consisterait simplement à imposer une nouvelle version, légèrement modifiée à la population sans passer par un référendum. Ceci, bien sûr, ne pourrait guère aboutir à la réconciliation et à la paix sociale », note Gil Ji Ungpakorn, professeur agrégé de sciences politiques, réfugié au Royaume-Uni.

La junte dispose d’un mois pour désigner un nouveau comité de rédaction. « Ils auront 180 jours pour rédiger un nouveau texte qui sera ensuite soumis à référendum. Les élections seront repoussées d’environ six ou sept mois », a expliqué Paiboon Nititawan, un membre du CNR. Aucune consultation n’est donc prévue avant le printemps 2017.

Depuis l’établissement d’une monarchie constitutionnelle en 1932, la Thaïlande a changé dix-neuf fois de lois fondamentales. L’allongement de la transition politique va permettre à la junte d’écraser encore plus durement encore la dissidence. Depuis le coup d’État de l’an dernier, les militaires se sont arrogés les pleins pouvoirs, ont patiemment verrouillé toutes les institutions, sous couvert de lutte contre la corruption, et l’opposition continue d’être la cible d’arrestations et de tortures malgré la prétendue levée de la loi martiale.

Lina Sankari

L’ Humanité