Surmortalité dans les zones défavorisées : « Ces quartiers ont été les grands pourvoyeurs des " travailleurs clés " du confinement »

, par  DMigneau , popularité : 0%

Surmortalité dans les zones défavorisées : « Ces quartiers ont été les grands pourvoyeurs des " travailleurs clés " du confinement »

L’Observatoire régional de santé (ORS) d’Ile de France a publié lundi 11 mai un rapport sur la surmortalité en Ile-de-France depuis le début de l’épidémie. - ERIC FEFERBERG / ARCHIVES / AFP

« L’Observatoire régional de santé » (ORS) d’Ile de France a publié lundi 11 mai un rapport sur la surmortalité en Ile-de-France depuis le début de l’épidémie. Les quartiers défavorisés sont beaucoup plus touchés par le virus. Isabelle Grémy, présidente de l’ORS, nous explique les raisons d’un tel constat.

Un gouffre sépare les deux années. Selon le rapport de « l’Observatoire régional de santé » (ORS) d’Ile-de-France, basé sur des chiffres fournis par l’Insee, montre une surmortalité sur l’ensemble des départements franciliens, particulièrement aggravée en Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de la métropole.

Grâce aux éléments de décès domiciliés fournis par l’Insee, « au cours du mois de mars 2020 et durant les premiers jours d’avril, la Seine-Saint-Denis a connu la plus forte évolution de mortalité d’Ile-de-France (…) par rapport à la même période de 2019  », explique le rapport.

https://www.ors-idf.org/fileadmin/DataStorageKit/ORS/Etudes/2020/covid_19_ISS/ORS_FOCUS_ISS_covid_vf_2020.pdf

Ainsi, entre le 1er mars et le 10 avril, la Seine-Saint-Denis a enregistré une hausse de 118,4 % du nombre de décès. Un chiffre important qui s’explique notamment par le « mal logement » et la sur-représentation d’habitants qui sont allés travailler pendant le confinement.

Mais pas seulement.

Isabelle Grémy, présidente de l’ORS depuis 2017 et médecin, nous explique les raisons d’une telle inégalité face au " coronavirus ".

Marianne : Comment expliquez-vous que certains départements comme la Seine-Saint-Denis soient plus vulnérables que d’autres en termes de contamination ?

Isabelle Grémy : On est en grande surmortalité sur l’ensemble de « l’Ile de France » car on a été particulièrement touché. Mais cette surmortalité n’est pas homogène dans tous les départements. Nos données sont encore provisoires, il faut être prudent.

Pour l’instant, dans les résultats officiels, les décès qui sont renseignés ne sont pas domiciliés, c’est-à-dire des disparitions renseignées au lieu de domicile de la personne.

Cela peut fausser les données.

Pour ce rapport, l’Insee nous a fourni les données de décès domiciliés en Seine-Saint-Denis. Une fois tout cela " mis à plat ", on a de nombreuses raisons de penser que beaucoup de facteurs affectent en effet le risque d’être contaminé par le " Covid-19 ".

Les personnes socialement plus vulnérables sont évidemment davantage exposées à la transmission du virus.

Le premier facteur important est le logement. Le fait d’habiter une surface moyenne par personne plus réduite que dans d’autres départements met forcément les gens davantage en contact les uns avec les autres.

Les « gestes barrières » sont plus difficiles à respecter.

Il n’est pas pareil d’habiter une zone pavillonnaire que dans une zone de HLM concentrés. Dans le deuxième cas, tout le monde réside dans une même tour. Les parties communes sont extrêmement utilisées et donc susceptibles de transmettre le " Covid-19 " plus facilement.

Un autre aspect non négligeable de ces quartiers-là est la constitution de la famille. En général, la proportion de jeunes enfants et d’enfants en bas âges y est plus importante. On sait la difficulté de faire respecter les « gestes barrières » à des enfants de moins de 10 ans.

Ces quartiers de populations socialement " en bas de l’échelle " sont les grands pourvoyeurs de ce qu’on a appelé « les travailleurs clés » du confinement. Les personnes qui ont assuré durant toute la période les services qui ont permis la continuité de l’activité en France.

En particulier en ce qui concerne la collecte des déchets, les « force de l’ordre », les « soignants », les caissiers, les livreurs, les pompiers et tant d’autres. Ce sont des personnes qui ont dû se déplacer et qui ont dû s’exposer dans les transports en commun. I

Ils ont donc été par définition plus exposés. Or, quand on regarde l’ensemble de ces " travailleurs clés ", la proportion la plus importante se trouve dans ces quartiers défavorisés. Nous nous trouvons dans des endroits où l’on cumule l’ensemble de facteurs défavorables qui augmentent la transmission du virus.

Marianne : Votre rapport indique qu’en plus d’être plus à risque d’être contaminés, ces habitants seraient également plus susceptibles de développer une forme grave du " Covid-19 ". Comment l’expliquez-vous ?

On part du postulat que la possibilité de transmettre le virus est augmentée dans ces populations-là.

D’autre part, ce sont des endroits où l’on sait que la santé, de base, est plus mauvaise. L’état de santé d’une population est socialement très différenciée.

On sait, par exemple, qu’il y a des différences au niveau de « l’espérance de vie » d’un département à l’autre, d’un canton à l’autre, qui peuvent même parfois varier de 7 ans. Nous sommes donc sur des " profils sanitaires " qui sont différents.

Dans ces quartiers, en particulier, les taux d’obésité et de diabète sont beaucoup plus importants qu’ailleurs. Soit des « facteurs de risques » qui ont été reconnus comme étant " plus à risques " de développer des formes graves de " Covid-19 ".

Il y est donc à la fois plus probables d’être contaminés et de contracter des formes graves de la maladie.

C’est la " double peine ". Ce sont des facteurs mesurables, il y a probablement d’autres facteurs beaucoup plus impalpables sur la perception de la maladie, sur la compréhension des messages. Et ça, ce n’est pas mesurable.

Marianne : Ce sont malheureusement des inégalités qui ne sont pas propres à la Seine-Saint-Denis…

D’après ces premiers chiffres, il est possible d’affirmer que nous sommes face à une épidémie qui a renforcé les inégalités. Mais ce n’est pas une caractéristique, en soi, de la Seine-Saint-Denis. C’est une caractéristique des communes et des quartiers défavorisés.

On va d’ailleurs probablement retrouver ces mêmes facteurs de contamination et de développement d’une forme grave du " Covid-19 " dans le sud du Val d’Oise, à Trappes dans les Yvelines, dans quelques communes du Val de Marne, ou - par exemple - à Marseille où des " clusters " ont été détectés dans les quartiers nord de la ville.

Il ne faut donc pas pointer du doigt la Seine-Saint-Denis.

Le fait d’être dans des quartiers défavorisés avec des caractéristiques de logements, des " travailleurs clés ", etc... sont des facteurs que l’on peut retrouver ailleurs. Avec « l’Observatoire régional » de Santé d’Ile-de-France nous continuons à étudier ce phénomène de manière approfondie, d’autant plus lorsqu’on aura toutes les données domiciliées de l’ensemble de la France.

Clémence Barral

Marianne