Street Art : du vandale à l’institutionnel

, par  DMigneau , popularité : 66%

Street Art : du vandale à l’institutionnel

Longtemps stigmatisé, le " Street Art " est désormais reconnu comme un mouvement artistique à part entière qui trouve sa légitimité auprès des institutions. Comme dans le treizième arrondissement de la capitale où un véritable musée à ciel ouvert se développe actuellement sous l’impulsion des pouvoirs publics.

" Street Art institutionnel " (artiste : PANTONIO) – Quartier chinois, Paris 13e © Philippe Petit

Paris, boulevard Vincent Auriol. Une quinzaine d’ados sont rassemblés devant une fresque monumentale qui couvre l’intégralité de la façade d’un immeuble de douze étages.

Veste à capuche et " sneakers " aux pieds, la jeune femme qui leur fait face tente d’éveiller leur curiosité sur cette œuvre de l’artiste américain Shepard Fairey. « Shepard Fairey est l’un des plus grands " Street artistes " au monde. Il a dessiné des affiches de campagne pour Obama. Il a également réalisé une sculpture monumentale de la Terre qui a été accrochée sous le premier étage de la Tour Eiffel pendant la Cop 21 ».

Férue d’art urbain, Bénédicte Pilet propose des parcours commentés autour d’un art en plein essor. Il y a deux ans, cette trentenaire quitte un emploi dans la communication pour créer le " Fresh Street Art Tour Paris " et vivre de sa passion.

« La volonté est d’inviter tout un chacun à venir découvrir la scène " Street art " à Paris, qui est foisonnante et pleine de messages ». Plusieurs fois par mois, elle sillonne les hauts lieux du " Street art " parisien et partage sa connaissance du mouvement avec un public d’amateurs, de simples curieux ou, comme ici, d’étudiants.

Scolarisés en classe de première dans un lycée de banlieue, ces élèves préparent les épreuves du bac de Français. Thomas Berriet, professeur de littérature à l’origine de cette sortie scolaire affirme que « l’intérêt de la démarche est de relier une forme d’expression artistique moderne à des formes d’expression plus anciennes, littéraires et poétiques ».

Pour lui, « il ne fait aucun doute que les deux courants se rencontrent et que l’un vivifie l’autre ». Si elle peut sembler un brin chimérique, l’initiative mérite d’être novatrice et témoigne de l’intérêt croissant des institutions, ici l’Éducation Nationale, pour la discipline.

Street Art vandale – Quartier de la Butte aux Cailles, Paris 13e © Philippe Petit

Un peu plus tôt dans la balade, en traversant un quartier de la Butte aux Cailles riche « d’œuvres vandales », Bénédicte interpellait son auditoire sur le caractère éphémère du " Street art " : « ça prend place dans l’espace public. Donc, sauf avoir des commandes institutionnalisées venant de galeries, de musées ou de la ville, au bout d’un moment on disparaît forcément de la surface du mur ».

De facto, las d’être effacés, certains artistes de renom se sont tournés vers une pratique encadrée, notamment sur les gigantesques muraux commandés par la mairie du treizième et son maire Jérôme Coumet.

L’élu qui avoue être « particulièrement séduit par la spontanéité et la vigueur de certains artistes du " Street Art " » a souhaité « introduire cette forme d’expression au cœur du treizième, par l’intermédiaire de murs peints ».

Un projet mené de concert avec son complice Mehdi ben Cheikh, directeur de la Galerie " Itinerrance " et " pape de l’art urbain " qui confiait récemment à Bernard Thomasson sur " France Info " vouloir « offrir à Paris une autre forme de musée pour que tous les usagers de la ligne 6 du métro aérien traversent une exposition entre les stations Place d’Italie et Quai de la Gare, avec une véritable scénographie et des artistes triés sur le volet ».

Et le pari est plutôt réussi. Inti, Seth, Obey ou encore Invader : des figures majeures du " Street art " mondial ont accepté de venir réaliser gratuitement ces muraux. On en compte actuellement trente et un. Trois viennent d’être achevés par l’Irlandais Conor Harrington, l’Anglais D*Face et les Français Bom.K.

Le jeune montpelliérain Maye est actuellement à l’œuvre. Pour Bénédicte, « cela valorise non seulement l’image d’un quartier qui s’était beaucoup dégradée, mais aussi toute une économie locale dont le premier secteur à en bénéficier est le tourisme, puisqu’on vient aujourd’hui spécialement dans le treizième pour voir ces œuvres, ce qui représente tout l’intérêt de la démarche institutionnalisée ».

Street Art institutionnel (artiste : STEW) – Quartier chinois, Paris 13e © Philippe Petit

Si les institutions jouent un rôle important dans la mise en lumière du mouvement, le travail de médiation culturelle déployé en parallèle au travers d’initiatives comme celle du " Fresh Street Art Tour Paris " favorise également sa compréhension.

Les médiateurs culturels s’efforcent d’adopter un point de vue très objectif et sans partis pris sur les démarches multiples et d’avoir un propos qui donne les clés de compréhension du " Street art " et même du graffiti qui en est l’une des origines. Ainsi, le fameux « c’est moche, c’est du vandalisme, ça ne sert à rien » clamé en début de balade se transforme souvent en un « oui, mais pourquoi ? » qui ouvre ensuite un sujet de discussion plus constructif que le simple « j’aime bien ou je n’aime pas ».

Bénédicte annonce d’ailleurs la prochaine mise en place d’ateliers participatifs qui permettront de rencontrer des artistes pour « des discussions plus informelles en opposition aux parcours qui sont pitchées, minutées et encadrées sur un itinéraire dédié ».

En attendant, au fil de ses balades, Bénédicte affirme que le projet mené dans le treizième crée « beaucoup d’interaction entre l’urbanisation et les habitants ». Une constatation qui ne sera pas pour déplaire à Monsieur Coumet qui « aime le travail des " Street artistes " justement parce qu’ils font aussi de la politique, mais autrement ».

Street Art institutionnel (artiste : INTI) – Métro Ligne 6, Paris 13e © Philippe Petit

Street Art institutionnel (artiste : OBEY) – Métro Ligne 6, Paris 13e © Philippe Petit

https://youtu.be/f6ofmF5ZOsw

Reportage " Fresh Street Art Tour Paris " © Philippe Petit

" Street art " ou l’histoire d’une évolution

" Street Art institutionnel " (artiste : SETH) – Métro Ligne 6, Paris 13e © Philippe Petit

Depuis la nuit des temps, les hommes utilisent le graffiti comme moyen d’expression. Dessins rupestres réalisés par les hommes des cavernes, messages gravés par les prisonniers dans leurs cellules. Où qu’il soit situé, le mur a toujours été un support accessible et privilégié, quel que soit le message à faire passer.

Dans les années trente, le photographe Brassaï se passionne déjà pour ce mode d’expression, jusqu’à lui consacrer une grande partie de son œuvre, retranscrite dans son célèbre ouvrage " Graffitis ", ainsi qu’à travers plusieurs expositions dont la dernière en date a été présentée de novembre 2016 à janvier 2017 au centre Pompidou à Paris.

A partir des « années soixante », l’utilisation de la bombe aérosol a marqué une évolution dans l’art urbain aux États-Unis. Des jeunes affirment leurs identités en apposant leur signature – le tag – dans des mégalopoles comme New York ou Philadelphie.

Le style évolue, porté par la culture hip hop, dans les années soixante-dix. Des artistes comme Keith Haring ou Jean-Michel Basquiat interpellent le public sur des phénomènes de société comme la religion ou la consommation de masse.

En France, Daniel Buren ou Ernest Pignon-Ernest utilisent la rue pour faire passer un message politique et social avec des collages ou des pochoirs.

Toutes ces réalisations ont en commun une caractéristique que l’on peut considérer comme la nature même du mouvement " Street art " : elles prennent place dans l’espace public sans autorisation et ont pour la plupart un caractère éphémère.

En France, lassés de voir leurs œuvres disparaître, certains artistes de renom comme Miss’ Tic, Jef Aerosol, Speedy Graphito ou encore ZEVS se sont tournés vers une pratique encadrée en répondant à des commandes d’institutions qui leur permettent de pérenniser leur travail.

S’il forme désormais « un musée à ciel ouvert » dans nombre de grandes villes de l’hexagone, le " Street art " s’invite également de plus en plus souvent à l’intérieur, que ce soit dans les galeries ou les musées, mais également par le biais d’expositions éphémères qui investissent légalement des lieux en attente de démolition ou de transformation.

Dernières en date, la " Réserve Malafoff " a rassemblé plusieurs dizaines d’artistes tout au long de l’été 2016 dans une usine désaffectée, tandis que le " LAB 14 " a permis à une trentaine d’artistes de s’exprimer cet hiver dans une ancienne poste de Montparnasse.

ZEVS s’est vu donner " carte blanche " par le " Centre des Monuments Nationaux " lors de son exposition " Noir Éclair " au Château de Vincennes.

Encore récemment assimilé à du vandalisme ou cantonné au mieux au statut "
d’art mineur ", le " Street art " tend à gagner ses lettres de noblesse, jusqu’à se voir de plus en plus souvent érigé au rang d’art contemporain.

Aujourd’hui, les grandes places de vente aux enchères organisent des ventes de " Street art ". A titre d’exemple la vente annuelle " Street art " d’Arcurial est passée de 566 992 euros en 2011 à 1 297 151 euros en 2013.

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