Sri Lanka résiste au chantage occidental

, par  DMigneau , popularité : 0%

Sri Lanka résiste au chantage occidental

Nous avions l’intention de publier l’article de Tamara Kunanayakam sur Sri Lanka écrit avant les élections et qui présentait l’enjeu de ces élections dans un contexte de pressions extérieures accrues sur ce pays qui a réussi à préserver son unité et une cohabitation inter-ethnique après avoir triomphé d’une guerre civile alimentée de l’extérieur.

Mais la défaite des clans " d’affairistes " lors des récentes élections de ce pays ayant provoqué un déluge de commentaires rageurs et sans aucun fondements dans les médias français et occidentaux a démontré l’importance de l’enjeu que constitue ce pays.

Nous faisons donc précéder cet article d’un entretien permettant de faire une mise au point sur le contexte " post-électoral " de ce pays stratégiquement placé.

La Rédaction


QUESTION 1- Les deux dernières années ont été très agitées au Sri Lanka, crise politique et attentats frappaient le pays, quelles étaient les enjeux des élections de ce dimanche 17 novembre 2019 ?

JPP : En fait, depuis l’élection d’un gouvernement ultra-libéral à la botte des USA en 2015, la crise politique n’a cessé de se développer marquée entre autre par une corruption sans précédent comme celui de la « Banque centrale », des abandons de souveraineté de plus en plus importants, une " domestication géopolitique " à Washington, des mesures anti-sociales, des privatisations importantes, des décisions ultra-libérales, du type de celles pratiquées au Chili - d’ailleurs - et, curieusement, par les mêmes protagonistes.

Tout cela a provoqué très vite, un effondrement économique et monétaire du pays et une plus grande dépendance vis-à-vis des « puissances occidentales » et des « institutions financières » comme le FMI.

Cette crise a atteint son point culminant avec les attentats et le massacre de centaines de personnes en avril 2019. La manipulation et l’origine de cette tragédie n’était pas indifférente aux " arrières pensées " et ambitions stratégiques des États-Unis face à la montée irrésistible de l’influence de la Chine dans la région.

Dans ces conditions, le rejet de ce gouvernement « conservateur » et la colère populaire n’ont cessé de grandir comme j’ai pu le constater à travers de nombreuses luttes sociales et politiques, cela s’est poursuivi avec l’effondrement électoral de la droite et du parti présidentiel aux élections régionales de février 2019 et la grande bataille de ces derniers mois contre le projet d’accord " ACSA-SOFA-MCC " * imposé par les États Unis et qui aboutirait à une partition du Sri Lanka, une présence militaire permanente transformant le pays en un " porte-avion ", une vaste base pour de futures agressions contre la Chine, l’Iran et le Pakistan.

Il faut trouver là les raisons de cette défaite de la droite et l’enjeu de cette élection présidentielle qui sera dans quelques mois prolongée par des élections générales.

L’ancien Président Mahinda Rajapaksa dont le charisme et la popularité demeuraient très élevés ne pouvait plus se représenter du fait d’un changement constitutionnel imposé par le gouvernement.

C’est donc le frère de Mahinda, Gotabaya Rajapaksa, qui s’est porté candidat.

Gotabaya est connu pour sa rigueur, et il est lui aussi très populaire car ; comme « Secrétaire » à la Défense dans le gouvernement de son frère au moment de la guerre contre les séparatistes du LTTE (« Tigres tamouls »), il a joué un rôle décisif et il est associé à la victoire contre le terrorisme.

La défaite politique et militaire du LTTE qui était soutenu par les pays occidentaux, et en particulier Washington, explique pour une part les campagnes médiatiques mensongères contre le candidat qui vient de gagner les élections, comme l’illustre l’AFP, les ONG, " Human rights watch ", " Amnesty international ", le " Crisis group ", des fondations comme celle de Georges Soros qui sont elles-mêmes financées par les banques, les multinationales et les gouvernements occidentaux.

Gotabaya et Mahinda en sont les cibles d’autant que les convictions anti-impérialiste de l’ancien président sont connues, ainsi que son amitié avec Yasser Arafat, Lula, Chavez ou Raoul Castro.

L’enjeu de tout cela est bien sûr géostratégique. Il ne faut pas oublier que le Sri Lanka dispose du plus grand port en " eau profonde " de l’Asie du Sud, ce qui, bien sûr, a toujours suscité les convoitises de « l’impérialisme ».

* " Acquisition and Cross Servicing Agreement " (ACSA), " the Status of Forces Agreement " (SOFA) and " Millennium Challenge Compact " (MCC).

QUESTION 2 - D’après les résultats publiés, Gotabaya Rajapasksa a remporté les élections. Qu’est-ce que cela signifie pour la situation Sri lankaise ?

JPP : Gotabaya à effectivement gagné les élections sans contestation possible avec plus de 7 millions de voix, chiffre sans précédent dans une élection présidentielle, et près d’1,5 million de voix d’avance sur le candidat de droite.

Le troisième candidat avec un résultat dérisoire est le dirigeant du JVP, un parti pseudo " marxiste-léniniste " dont l’alliance avec la droite et le soutien financier des Américains est bien connu, ce parti escroc est dorénavant totalement disqualifié.

Les partis traditionnels de la gauche, notamment le « Parti communiste » et le LSSP trotskyste, tout comme les deux partis de la gauche " souverainiste ", soutenaient Gotabaya. Sans aucun doute ces forces politiques de gauche reviendront toutes au pouvoir, comme cela était le cas dans les gouvernements précédents de Mahinda.

Toute la question maintenant est de savoir si Gotabaya tiendra ses promesses sociales, économiques, de lutte contre la criminalité financière et la corruption, et surtout s’il adoptera une attitude ferme et claire sur tout ce qui touche à la souveraineté du pays.

Les pressions n’ont d’ailleurs pas tardé de la part des « Occidentaux », il en ira de même du très réactionnaire Modi, premier ministre de l’Inde. Il y a des attentes fortes de la part de la population, celle-ci devra se battre. Ce n’est pas la fin de l’Histoire, même si les USA et l’UE enregistrent un échec politique avec le résultat de ces élections.

Ils ne vont pas renoncer à leurs objectifs dans une région considérée comme une priorité par Washington. Tout dépendra en dernière analyse des luttes populaires, des solidarités internationalistes.

Sri Lanka ne manque pas de moyens pour faire face.

QUESTION 3- Immédiatement, les capitales occidentales se sont inquiétées de cette victoire. Le Sri lanka occupe-t-il une position géopolitique particulière qui expliquerait ces réactions ?

JPP : Oui c’est indiscutable. Il suffit de regarder une carte de géographie pour comprendre que Sri Lanka, cette île dont Octave Mirbeau disait « s’il existe un paradis sur terre, c’est Ceylan » (le nom ancien du Sri Lanka), a toujours à travers les siècles suscité l’intérêt des grands voyageurs, comme Ibn Battûta mais aussi des colonisateurs portugais, puis hollandais, français et britanniques.

Pendant près de 450 ans, Ceylan a connu la colonisation. La culture du pays est très ancienne, près de 5 000 ans. La proximité géographique, historique, culturelle, religieuse et linguistique avec l’Inde détermine également les relations économiques et politiques essentielles du Sri Lanka.

C’est une dimension que l’on ne peut ignorer. Napoléon, non sans raison, affirmait : « Qui contrôlera Ceylan contrôlera l’Océan indien ». En effet, ce pays, outre sa position stratégique, possède d’importantes richesses en caoutchouc, pétrole, gaz, pierres précieuses… et depuis un certain temps, elles donnent lieu à d’importantes recherches pour l’exploitation de « terres rares » comme le lithium, enjeu dont le contrôle - je le rappelle - n’est pas étranger au coup d’état en Bolivie.

Par conséquent, oui les pays occidentaux s’inquiètent, d’autant que la Chine est très présente à Sri Lanka, qu’elle finance et où elle participe à de grands projets de développement dont « les routes de la soie » constituent un enjeu considérable.

Sri Lanka en en est partie prenante. Par conséquent Gotabaya est confronté des aujourd’hui à des enjeux considérables. Il faudra pour cela qu’il s’appuie sur ses alliés naturels, tout particulièrement les pays « émergents » et " en voie de développement ", n’oublions pas que Sri Lanka fut un des cinq pays fondateurs du « Mouvement des états non alignés ».

Jean-Pierre Page

Sri Lanka premières décisions importantes de Gotabaya Rajapaksa

Depuis l’interview qui précède sur les élections présidentielles au Sri Lanka, il est intéressant de noter que les premières décisions du nouveau président Gotabaya Rajapaksa vont dans une direction positive : d’importantes mesures sociales pour les travailleurs du secteur « privé » et « public » afin de relancer la consommation intérieure ont été annoncées, en faveur de l’emploi par la relance de la production locale et l’investissement en faveur des petites entreprises, par une révision radicale de la fiscalité qui sera dure pour les riches et " très légère " pour les classes populaires.

Le FMI est " fou de rage " et menace déjà de conséquences le nouveau Président. Il y a aussi de la part de Gotabaya l’ affirmation d’une action intransigeante contre la corruption qui entraînera sans doute et sous peu l’arrestation et la condamnation des auteurs de l’escroquerie sans précédents de la « Banque centrale » en 2015.

Enfin Gotabaya s’est mis d’accord avec le cardinal Ranjith pour une véritable enquête sur les causes et les responsabilités des attentats terroristes d’avril 2019.

Le cardinal a joué un grand rôle dans la dénonciation des complicités du gouvernement de droite, il est connu pour être très attaché a la souveraineté du pays et est proche du pape François.

Gotabaya, enfin, à fait le choix de la simplicité : dans sa tenue vestimentaire, il refuse de vivre au palais présidentiel, va continuer à habiter chez lui. Il a fait décrocher partout la photo du Président et s’oppose à ce que l’on mette la sienne dans les lieux publics.

Il a divisé par trois le système de sécurité qui assure sa protection et veut mettre un terme à tous les privilèges exorbitants des politiciens.

Par ailleurs, le nouveau ministre des affaires étrangères est Dinesh Gunawardana qui est un authentique anti-impérialiste et un des dirigeants de la gauche les plus respecté. Il défend fermement la souveraineté et l’indépendance nationale, quant au nouveau Président du Parlement (le " speaker " dans le système parlementaire britannique), c’est Vassudeva Nyanyakara, dirigeant du NSSP (un parti " trotskyste " à l’origine qui a évolué positivement).

Vassudeva est connu pour son « anti-impérialisme » et, comme dans le cas de Dinesh, ce sont deux hommes politiques de grande valeur très lié au peuple et très apprécié pour leur honnêteté et leur sincérité.

Tous les deux sont des défenseurs intransigeants de Cuba et du Venezuela.

Pour l’instant, Gotabaya est dans un " sans faute ". Bien sûr, il est encore prématuré pour se prononcer, mais les choses vont " dans le bon sens " et les décisions sont prises rapidement.

Cette évolution provoque la colère des « Occidentaux », notamment des USA et de l’UE, des ONG, des médias internationaux qui deviennent totalement hystériques, voire entre autre les déclarations de la BBC et l’AFP.

A contrario, il y a la satisfaction des Russes (importante déclaration sur le Sri Lanka de Poutine), des Chinois et des Pakistanais (importante déclaration de Imran Khan), et pour l’heure l’expectative des Indiens.

Le premier voyage international, la semaine prochaine, de Gotabaya sera à Delhi, à l’invitation de Modi.

Après leurs échecs politiques majeurs, le parti de la droite est au bord de l’éclatement et le JVP parti " pseudo-marxiste-léniniste " qui est dans le même état, ce dernier est totalement discrédité du fait de son soutien au gouvernement de droite et aux Américains, comme de sa corruption.

Les partis communautaristes tamouls et musulmans sont très prudents et dans une démarche de conciliation avec Gotabaya.

Il y a beaucoup d’enthousiasme dans les masses et sans doute aussi bien des illusions.

La bataille de Tamara Kunanayakam sur la clarification de l’accord « MCC-ACSA-SOFA » imposé par les Américains a joué un grand rôle dans la prise de conscience sur l’importance de la bataille pour la defense de l’indépendance nationale.

Cela a eu une grande influence dans l’opinion, en particulier parmi les militaires de " haut rang " et dans de nombreux secteurs de la population.

Pour l’instant, l’échec pour les USA est significatif dans leur projet géopolitique de confrontation avec la Chine. Ils vont évidemment " tirer des leçons " et s’adapter à cette situation inédite qui contrarie leurs plans.

Mais bien sûr ce n’est pas la fin de l’Histoire, pour l’heure mon interview trouve ici une confirmation.

Les prochaines élections parlementaires vont sans doute entraîner un " raz de marée " électoral en faveur des forces qui soutiennent Gotabaya. Mais les forces hostiles vont vite se ressaisir, la bataille sera donc d’un haut niveau compte tenu de l’importance stratégique du Sri Lanka au cœur de l’Océan indien dont l’enjeu est capital pour l’hégémonie impérialiste.

Donc, ça bouge dans le bon sens et il faut pour l’heure s’en féliciter, mais la lutte va s’aiguiser.

Jean-Pierre Page

lapenseelibre.org