Sois libre et consomme (et tuons l’art et la culture) !

, par  DMigneau , popularité : 100%

Sois libre et consomme (et tuons l’art et la culture) !

Ça fait longtemps qu’on voit venir le phénomène, il vient de loin. Mais ça y est, nous y sommes !! La stratégie des pouvoirs financiers, de ce monstre nommé " capitalisme " ou " néolibéralisme " qui nous dévore, devrait maintenant apparaître clairement aux yeux de tous.

Il ne s’agit pas seulement d’affaiblir les états et de soumettre à leurs intérêts l’ensemble des sociétés, mais bel et bien d’empêcher, un par un, les individus, les citoyens, de penser ; c’est-à-dire d’être d’authentiques citoyens. Rien de moins que détruire l’être humain dans son acception classique ; celle qui, par exemple, donna son sens à la formule devenue obsolète, « faire ses humanités ».

Humanités dont, précisément, l’enseignement disparaît peu à peu des systèmes scolaires occidentaux.

L’individu qu’on nous prépare, qu’on nous fabrique et qui est déjà là en partie, ne doit pas être capable de savoir ce qui est bon pour lui.

Il ne doit pas pouvoir construire son destin, ni même imaginer qu’il soit possible de le faire.

On lui dit comment se nourrir, en fonction surtout des intérêts de l’industrie agro-alimentaire et en décrédibilisant le " bio " par tous les moyens. Comme si son corps ne lui appartenait pas, on lui interdit de choisir ses poisons - ses " pharmakons " -, de faire l’usage qui lui convient de sa santé.

On lui interdit - par exemple - de fumer, de trop boire, et même de mourir quand il le souhaite. Comme si l’expérience de notre propre existence, nous faisant nous orienter vers ce qui est bon ou ce qui est mauvais suivant les cas, n’était pas la seule boussole fiable, le seul élément apte à guider nos choix.

Quelle appréhension intime de la vie, quelle orientation personnelle, quels choix, quelle construction de son être, peut forger celui dont tous les désirs sont canalisés avant même d’être éprouvés ?

Par l’intermédiaire de divers magazines sponsorisés par la publicité, on lui explique comment aimer, se vêtir. On lui dit comment être une jeune fille moderne, une femme moderne, un homme moderne. Tout cela en séparant nettement les catégories, de façon à ce que chacun prenne l’habitude de se définir en fonction de son groupe, en opposition aux autres.

Ces groupes ne sont - bien sûr - pas des groupes de pensée, d’affinités ; ils sont construits sur une base marketing, des catégories de consommateurs aptes à adopter le comportement et l’apparence de la jeune fille moderne idéale, de l’homme moderne idéal, etc.

À première vue, ces catégories semblent moins normatives que par le passé, les années soixante-dix ont balayé la plupart des vieilles normes, mais en fait, la « liberté » sans repères qu’elles imposent ne laisse la place qu’à une unique réalité : le rapport marchand, qui est devenu la seule norme admise.

Le beau féminisme qui éclaira les années soixante-soixante-dix avec sa remise en question des rôles sociaux des sexes, avec les précieux textes de la revue " Sorcières ", agonise en ces temps de cynisme auto-consommateur dans les pages glacées de magazines (ou de sites) conçus pour formater et vendre.

Miroirs sans tain où des hommes décérébrés se voient comme des " winners " et où les jeunes femmes croient trouver l’image performative de leur force nouvellement conquise, derrière lesquels le monde du marketing et de la finance observe et oriente les désirs.

Sois producteur (de toi-même et de ce que tu produis), consommateur (de toi-même, de l’autre et de ce qu’il produit) : voilà qui suffit à te définir. C’est tout ce qu’on te demande d’être. Ne cherche surtout pas plus loin. Pas besoin d’autres repères ; ils sont ringards et te feraient perdre du temps, donc de l’argent.

On nous prépare un " transhumanisme " qui va, l’air de rien et si possible avec le sourire, au-delà de toutes les répressions et atteintes aux libertés du passé.

Oui, tu es libre : le capitalisme a bien étouffé, mais aussi digéré, les années soixante-dix.

Il a su remplacer le mal des " mauvais " repères d’antan par le remède - pire que le mal - d’une absence de repères qui ne laisse aucune place aux appuis que réclame la pensée critique pour se nourrir et prendre son envol.

Sois libre et consomme.

Libre de ta sexualité, libre d’agir comme tu l’entends quel que soit ton âge (" n’écoute pas tes parents ", " ne réfléchis pas ", " achète ce produit, cette émission ", " s’ils veulent t’en empêcher, convaincs-les ! Dis leur qu’ils sont ringards ")

Libre de choisir ton genre, même, pourquoi pas ? Mais consomme ; c’est l’essentiel.

Puis - et c’est là que la méthode se dévoile comme réellement totalitaire - même si ces stratégies hasardeuses ne fonctionnent pas si bien que ça, on lui dit - à cet individu qui n’a plus le droit de penser - par l’intermédiaire d’une presse aujourd’hui presque totalement entre les mains des puissances financières, on lui dit comment il faut voter.

Après, naturellement, avoir pris soin d’éliminer de la course toute candidature appartenant à ce qu’on est obligé de nommer la " vraie gauche ", puisque des leurres ont été habilement mis au point et placés sur le devant de la scène, qu’ils se nomment Parti " Démocrate " aux USA ou Parti " Socialiste " chez nous. Et après avoir pris soin de mettre en valeur d’épouvantables bouffons censés nous faire peur et nous plonger dans les bras des « gentils ».

Bref, on lui intime plus ou moins insidieusement - ou brutalement, selon les cas -, l’ordre de renoncer à se construire à partir de sa propre expérience, individuelle et collective, de ses choix et de sa pensée, commune et personnelle.

C’est la condition du maintien au pouvoir d’un système totalitaire, par la séduction ou la force. Ça ne marche pas à tous les coups, on le voit, mais c’est pas grave, puisqu’on a le pouvoir. On emploiera d’autres moyens.

Si les résultats électoraux auxquels on assiste aujourd’hui semblent improbables et catastrophiques c’est que, partout, les tenants d’une gauche authentique, à la fois axée sur la justice sociale et l’écologie, c’est-à-dire les tenants d’une " ré humanisation " de nos sociétés, sont écartés du jeu par tous les moyens.

Ce n’est certes pas nouveau.

Le totalitarisme et les différentes formes de despotisme, ça fait partie de notre histoire, le jeune La Boétie en parlait fort bien dans son " Discours sur la servitude volontaire " en 1549 et Montesquieu en analysa finement les causes en 1748 dans " De l’esprit des lois… ".

Plus près de nous, c’est ce que dénonça en 1949 George Orwell avec " 1984 " pour ce qui est du système soviétique, comme Aldous Huxley avait, en 1931, annoncé l’avenir du monde capitaliste dans " Brave New World ".

Puis il y eut, par exemple, " L’Homme unidimensionnel " d’Albert Marcuse en avril 1968, les développements de la notion de biopouvoir esquissée par Michel Foucault dans " La volonté de savoir " en 1976, reprise par Giorgio Agamben, ou le génial " Vivre et penser comme des porcs " de Gilles Châtelet en 1998.

Sans parler de l’incroyable " Brazil " de Terry Gilliam produit en 1985. Ce champ de réflexion et d’anticipation autour des contraintes de plus en plus « décérébrantes » que font peser nos sociétés sur les individus, ne date pas d’hier. Il fut peut-être ouvert, pour ce qui est de l’histoire récente par le " Malaise dans la civilisation " de Freud.

Apparemment rien de nouveau, donc.

Mais il est temps de prendre la mesure d’un phénomène qui n’est plus simplement une menace, mais un réel fléau.

Si ce nouveau totalitarisme, que dénonce - par exemple - Edward Snowden, a atteint une capacité de nuisance jamais atteinte au plan mondial, c’est qu’il s’appuie sur une technologie qui permet à quelques-uns de contrôler le plus grand nombre.

C’est-à-dire de pouvoir, enfin, se dispenser d’un assentiment général ; autrement dit, se passer d’un fonctionnement démocratique.

Il lui suffit de diffuser ses instructions et ses interdits, de favoriser l’inculture par toutes sortes moyens : par exemple, cet abandon de l’orthographe que promeut la communication électronique, qui fait oublier l’histoire des mots.

Il suffit de ne pas donner aux citoyens la possibilité de se retrouver pour nourrir dans l’agora une pensée déviante et critique. Il suffit d’éliminer les lieux du débat et, par exemple, d’empêcher - sous toutes sortes de prétextes - les agoras de " Nuit debout " de persévérer et de se développer.

Dans ce dispositif visant à l’affaiblissement de la pensée personnelle et collective et à la " dé-responsabilisation " de la personne, on comprend bien que tous les outils de la pensée critique sont à proscrire, à affaiblir par tous les moyens, à décrédibiliser, voire à détruire.

Ou au moins en rendre l’usage impossible.

Mais il ne s’agit pas uniquement de la pensée au sens où l’on entend habituellement ce mot. Il s’agit aussi - et peut-être d’abord - de sensibilité et de capacité à ressentir des émotions.

Or l’émotion, en Occident, a trouvé deux refuges :

- le premier, c’est la vie amoureuse, elle-même régulièrement attaquée par l’offre marchande des sites de rencontre, permettant, pour une somme modique, de changer de partenaire au gré de ses humeurs sans éprouver la fatigue, l’effort, du cheminement d’une relation certes sans garantie, mais qui produit du sens.

Et attaquée, aussi, par une pornographie non moins marchande et réellement déshumanisante qui prépare les adolescents à des relations qui doivent plus à la mécanique reptilienne qu’à l’imaginaire érotique.

Le second, c’est l’art, la pensée, la philosophie, la poésie, la littérature, tout ce que je regroupe sous le syntagme simple d’« outils du symbolique ».

Le " Farenheit 451 " de Ray Bradbury montrait déjà avec précision en quoi la littérature, la poésie et le théâtre recèlent ce qu’on peut nommer, simplement, notre humanité. Et en quoi ces outils sont les ultimes, irréductibles, adversaires du totalitarisme.

Nous y sommes.

Oserons-nous faire le parallèle entre la montée de ce que l’on appelle " néolibéralisme " - idéologie qui tend à tout réduire, sans exception, à l’état d’objets, de marchandises justes bonnes à faire de l’argent - et la disparition progressive dans ce pays des soutiens publics à une pratique de l’art absolument et par définition non rentable, qui n’a d’autre objet que renforcer notre humanité ?

Oserons-nous en tirer les conséquences ?

C’est d’une guerre qu’il s’agit et nos adversaires savent parfaitement ce qu’ils font. Les outils du symbolique dont nous parlons - et l’art au premier chef - sont les dernières traces en Occident d’une vision spirituelle du monde qui échappe à l’emprise de la religion, mais aussi à celle du commerce.

Le symbole ne se quantifie pas. Jamais.

Les artistes, ceux qui n’adaptent pas leur geste à un plan de carrière mais continuent à vouloir agir sur le monde, sont comme nos derniers shamans.

Les souvenirs en acte d’un temps où l’émotion et l’efficacité de la forme sont comme une flèche pour percer les obstacles qui séparent de l’autre et de la connaissance.

Une arme, un outil pour fabriquer du sens afin que tous le partagent intimement, ensemble.

Les ultimes refuges d’une haute vision de l’Humain que le monstre néolibéral veut abolir, sans savoir qu’il scie la branche sur laquelle il est perché. Car ces gens là n’oublient qu’une chose ; ils sont eux aussi des humains.

Et lorsque notre source imaginaire sera tarie, lorsque notre aptitude à l’invention, dont ils profitent sans savoir d’où elle vient, notre capacité à nous émouvoir ensemble autour d’une œuvre en réveillant en nous chaque fibre créatrice, intimement et ensemble, lorsque cette capacité sera détruite comme ils le souhaitent, c’est l’espèce entière - eux compris - qui comptera ses jours.

Nicolas Roméas

L’Insatiable

Image d’ Olivier Perrot qui expose actuellement à Paris à La ville a des arts avec Virginie Rochetti

Exposition Dé-croire #5 Les mirages

Galerie La ville a des arts , 315, rue Hégésippe Moreau, 75018 Paris.

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